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el j'aurais eu un passe-porl sur sa caution. — Le souspréfel (le Saint-Denis, dit M. de Bussiêre, c'est un de mes amis. — En vérité! Et vous me donnerez un mol pour lui? — Volontiers. — Car, continua Ernest, mon ami dine tous les jours à Paris, el je crains de ne plus le rencontrer à Vincennes. — Je vais vous donner une lettre, Ernest. — Vous me rendrez un service signalé. Il y a encore une petite difficulté. — De l'argent? — Eh non, monsieur, j'ai de Targcnt. Voici. Vous savez que mon père possédait en Normandie la terre de Gaillon? — Oui, une terre qu'il a jouée et perdue. — Il avait été question, reprit Ernest, de me faire porter le nom de cette terre; c'était une fantaisie de mon père, qui m'a même appelé pendant quelque temps M. de Gaillon. Je voudrais que vous eussiez la bonté de m'annoncer au sous-préfet comme M. de Gaillon. — Mais pourquoi toutes ces précautions? demanda M. de Bussiêre. — Pour échapper, dit en riant M. Ernest, à ce père furieux qui veut que je le lue ou qui prétend me tuer. Sans cela, est-ce que je n'aurais pas pris mon passe-port a Paris? C'était plus simple el surtout plus facile. Mais mon homme ira à la police, il saura où je suis. Il viendra me trouver à Clermont, j'aurai une affaire désagréable, el je deviendrai la fable de la ville. — Vous avez raison, dit M. de Bussiêre avec bonhomie; la terre de Gaillon, j'en ai beaucoup entendu parler, mais je ne l'ai jamais vue; ni vous non plus, je parie? — Vous me pardonnerez, monsieur; j'y ai passé quinze jours, il y a deux ans.
M. de Bussiêre s'empressa de donner à Ernest la lettre qu'il demandait, et il fil atteler un cabriolet pour conduire à Saint- Denis l'assassin de Monti qui, changeflnl alors de dessein, arriva à Saint-Denis avant la nuit, obtint un passe-port de M. le sous-préfet, et ne prit d'autre précaution que celle d'échanger son habit gris contre un babil bleu, son cha|)eau contre une casquette, et de se recouvrir d'un manteau de voyage.
Ce n'étail pas sans raison que M. de Meyran avait de-
mandé un passe-port pour Clermonl; la roule du Puy-de- Dôrne le conduisait dans l'Aveyron, c'e?t-à-dire auprès de celle femme violente, qu'un coup de tête pouvait, comme l'avait dit M. de Bussière, séparer éternellemenl de son mari.
Juliette.
M. le préfet de l'Aveyron avait, ainsi que nous l'avons dit, parfaitement compris son rôle, et il le remplissait à merveille. Une fois au courant des affaires, une fois ses rapports établis avec le conseil général, les conseils municipaux, les maires de son déparlement, il songea à s'assurer une existence agréable et à lier des relations d'amitié avec la compagnie de Rodez.
— Il faut être bon prince, pensait-il, et adoucir par l'affabilité de mes manières ce que peuvent avoir de rude les ordres de l'empereur.
La conscription pesait alors durement sur la population, et les préfets avaient la charge de faire exécuter la loi. M. de Linant vint à bout de concilier le devoir de sa place avec le but de plaire qu'il se proposait : la bonne opinion qu'il donna de lui augmentait son importance et sa popularité. II montait beaucoup à cheval et s'était lié avec les plus habiles chasseurs du pays; le but de ses promenades était souvent Clairvaux. M. le préfet chassait assez volontiers sur la terre de son cousin d'Herbois. L'agronome était tout entier à ses engrais, et madame d'Herbois profitait des beaux jours pour aller à sa terre, qui n'était éloignée de Rodez que de deux lieues à peine. Après la chasse, elle recevait M. de Linant, sur lequel elle prenait celte influence irrésistible que certaines femmes habiles ont l'art d'acquérir, peu à peu par des progrès
lents, mais sûrs, et qui finit par former une chaîne qu'on ne peut plus rompre.
— Qu'avez-vous, Anatole? demanda un jour madame d'Herbois, en voyant entrer dans son salon M. le préfet, le front chargé de soucis; n'y a-t-il plus de chevreuils dans la forêt d'Herbois? Les perdreaux vous manquentils? — Je viens de faire, madame, répondit le préfet, la chose la plus pénible, la plus dure... Ah! la fortune me coûte cher: j'achète par de grands sacrifices la position que j'occupe; devinez ce que j'ai fait ce matin?
Madame d'Herbois, dontles craintes se reportaient toujours sur un rapprochement entre les deux époux, refusa néanmoins de s'expli(iuer.
— J'ai écrit à madame de Linanl pour la prier de venir à Rodez, dit le préfet; l'empereur se mêle de mon ménage; il veut que le mari et la femme vivent ensemble, ou du moins qu'ilsen aient l'air; et comme le ministre de l'intérieur comprend la nécessité où se trouve madame de Linant d'obéir, je ne doute point que Juliette ne soit en route.
Madame d'Herbois n'avait rien à dire : elle ne pouvait ni se compromettre par des paroles, ni faire un aveu inutile, parce qu'elle sentait bien qu'amoureux ou non, M. de Linant avait plus d'ambition que d'amour; elle pàlil, laissa quelques larmes s'écha|)perdeses yeux, donna à ses membres un petit tremblement nerveux et s'évanouit.
Anatole se pendit à toutes les sonnettes; les domestiques arrivèrent, on transporta madame d'Herbois dans sa chambre à coucher; et M. le préfet, quelque clairvoyant qu'il fût, quitta Clairvaux avec cette pensée flatteusequ'il avait inspiré une passion insurmontable à la femme la plus douce, la plus belle, et en même temps la plus vertueuse du monde. Quand l'amour est vif,quand l'amourpropre est doucement chatouillé, et que l'estime s'ajoute à tous les autres sentiments, on est bien près de tomber dans la faute qu'on s'était promis d'éviter. M. le préfet chevauchait sur le chemin de Clairvaux à Rodez, en s'en-
tretenanl avec lui-même. Il avait cru jusque-là sa position facile, il la trouvait maintenant délicate et compliquée : ce n'était pas sa conscience qui l'inquiétait; il craignait l'opinion.
— Charlotte m'aime plus qu'elle ne m'a jamais aimé, se (lisait-il; ce qui vient desepasser le prouve jusqu'à Tévidence, et moi je sens que je suis loin d'être insensible. Quel mal cela fait-il à d'Herbois? Aucun; il ne s'occupe pas plus de sa femme que si elle n'existait pas; il n'est jaloux que des faiseurs de mémoires; mais la ville de Rodez! la ville de Rodez est une petite ville où l'on n'est pas trop médisant, il est vrai, mais oùcependant on s'occupe de ce que l'on voit, où l'on se dit très-naïvement ce que l'on remarque, c'est inévilable. Ma femme absente, il est naturel que je voie habiluellement ma cousine d'Herbois; mais, une fois Juliette à Rodez, on trouvera fortsingulières des relations de tous les jours avec une femme que madame de Linant ne verra pas; car il sera impossible de persuadera ces deux dames d'avoir entre elles des rapports de convenances. Je suis la personne que Juliette hait le plus, et après moi vient Charlotte. Les balourdises de M. d'Herbois compliqueront la position, et madame de Linant, heureuse de me nuire et de me faire perdre ma popularité, fera naître un scandale dangereux pour Charlotte et pour moi. ..Hélasî nous noussommesmuluellemenlprouvé que nous étions passés maîtres dans cet art, et nous savons ce qu'en coûte la pratique! Ce ne sera pas l'amour, il s'en faut, qui poussera madame de Linant; ce sera l'amour-propre irrité ella haine qu'elle porte à Charlotte.
Mais les difficultés d'une entreprise en font souvent tout le charme, et l'arrivée de Juliette à Rodez augmenta l'amour d'Anatole pour madame d'Herbois.
Cependant Juliette aperçut enfin le clocher de Rodez qui surmonte la chapelle du Saint-Sépulcre, et élève jusque dans les nues sa tour octogone avec sa jolie lanterne percée à jour; madame de Linant arriva à l'hôtel de la préfecture entourée de la partie oisive de la population, ja-
louse de voir la femme de M. le préfet. Elle trouva un concierge qui la conduisit dans ses appartements; M. de Linant n'était point dans l'hôtel. Il avait tenu ses promesses. Juliette fut introduite dans un salon magnifique, meublé avec ce soin et cette délicatesse exquise qui font deviner l'apparlcment d'une femme; une chambre à coucher élégante suivait le salon, et s'ouvrait sur un boudoir qui donnait sur une pièce d'allente, laquelle conduisait à une salle à manger. Rien d'utile, de commode, n'avait été omis; M. de Linant avait rassemblé toutes les recherches du luxe qui pouvaient faire supporter à Juliette l'exil de trois mois auquel elle avait bien voulu se condamner pour lui.
Un poison caché se trouvait sous ces fleurs, comme le serpent qui se glisse sous Iherbe. Ceci demande quelques explications. M. de Linant, après avoir annoncé à madame d'Herbois la prochaine arrivée de Juliette, quitta Clairvaux, ainsi qu'on l'a vu, à peu près ivre d'amour-propre et damour; il retourna le lendemain s'informer d'une santé que sa présence, pensait-il, devait améliorer. 3Iadame d'Herbois avait pris son parti. Pour ne pas perdre son empire sur M. le préfet, pour l'augmenter même, il fallait céder à l'orage et se borner à augmenter l'animosité des deux époux, tout en ayant l'air de rester étrangère à leurs dissentiments intérieurs. Charlotte comptait ne pas paraître à Rodez, tant que Juliette habiterait cette ville; cela était nécessaire pour se dispenser de faire au moins une visite à la femme de M. le préfet, à la cousine de son mari; mais elle n'en désirait pas moins savoir ce qui se passerait à l'hôtel de la préfecture, et ce n'était pas par M. de Linant seul qu'elle voulait en être instruite. Elle s'informa donc, quand elle vit le préfet, des dispositions qu'il prenait pour recevoir sa femme.
— Les exigences de l'empereur me ruinent, répondit celui-ci. J'ai fait venir des meubles de Paris, mais j'espère en la fierté de madame de Linant. — Comment cela? — Elle voudra payer ses meubles, répondit M. de Li-
nant, et je ne me ferai pas beaucoup presser pour lui envoyer le mémoire de mon tapissier. — Vous aurez tort, Anatole; croyez-moi, ne permettez jamais ù madame de Linanl de l'emporter sur vous, surtout pour de misérables (lueslions d'argent. — J'y ai bien pensé : mais on ne fait pas ce qu'on veut, surtout quand on n'est pas riche. — Il faut vous adresser à vos amis, Anatole; je suis à vos ordres.
M. de Linant remercia Charlotte, mais il répondit qu'en se gênant un peu, il pourrait suffire à tout.
— Madame de Linant, continua madame d'Herbois, amène-t-ei!e ses domestiques? — Une fille^qu'elle doit renvoyer en arrivant à Rodez, sa Claudine est mariée et n'a pas voulu quitter son mari. — Il lui faut donc un cuisinier, un cocher, une femme de chambre. — Hélas! oui, dit Anatole, et je ne sais où les prendre. — r>e vous en occupez pas. — Vous vous en chargez? — Non pas moi, répondit la prudente Charlotte, mais mon mari connaît tout Rodez : il vous enverra les gens dont vous avez besoin.
L'affaire ainsi arrangée, ce ne fut pas M. d'Herbois, mais bien sa fenmie, qui se chargea de trouver des domestiques pour Juliette. Le cocher et le cuisinier ne demandaient pas beaucoup de soins; elle prit les premiers venus; quant à la femme de chambre, c'était différent. Madame d'Herbois était arrivée à Rodez deux ans auparavant avec l'intention de captiver la bienveillance publique, et elle y était parvenue en comblant de soins et d'égards les personnes de la société avec laquelle elle devait vivre; tandis qu'elle se conciliait les classes inférieures par quelques petites sommes habilement données ou des services qui faisaient bien augurer de son indulgence et de sa bonté. Un soir qu'elle se rendait en visite de cérémonie chez M. le président de première instance, une porte s'ouvrit devant elle et elle entendit ces mots prononcés d'une voix aigre et perçante :
— Sortez, sortez! vous êtes une misérable, une flUe
déliontée, perdue; ne reparaissez jamais chez moi! Une jeune fille sortit, en effet, de la maison; la porte se referma brusquement, et la personne ainsi chassée §'assit sur le seuil et pleura amèrement. Madame d'IIerbois s'avança.
— Passons notre chemin, lui dit son mari; vous voyez bien que c'est une fille perdue? — Les filles perdues ne pleurent pas, répondit madame d'IIerbois. — Nous arriverons tard chez M. le président. — Tant pis pour le président!
La jeune fille se nommait Rose; elle était excessivement jolie. Son père et sa mère étaient de Rodez, et l'avaient placée en qualité de femme de chambre dans cette maison d'où on la chassait, en l'accusant d'avoir écoulé avec trop de complaisance les propos amoureux d'un jeune voisin.
— Et cela est-il vrai? demanda madame d Herbois. Rose prélendit que non; mais Charlotte vil un aveu
dans sa rougeur et dans ses larmes.
— Nous n'irons pas chez M. le président, dit Charlotte à son mari; Rose, suivez-nous chez moi, j'ai besoin d'une femme de chambre, je vous prends à mon service.
C'était lirer la jeune fille d'une position très-fâcheuse, parce que, sans cela, elle serait rentrée chez son père qui l'aurait querellée et battue. Madame d'IIerbois obtint de Rose l'aveu complet de sa faute, et, au lieu de l'accuser, elle soulinl bravement que la jeuno fille était innocenle et avait été calomniée par une maîlresse injuste. C'était s'assurer du dévouen)ent de Rose, et la tenir en même temps dans sa dépendance.
Ce fut Rose que madame d'IIerbois choisit pour servir de femme de chambre à Juliette. M. de Linanl, qui avait à peine vu la jeune fille et ne l'avait point remarquée, n'eut aucun soupçon de cet arrangement qu'il n'aurait point souffert, non par affection pour sa femme, comme on le |)ense bien, mais par un sentiment de dignité personnelle.
Quand Juliette eut pris un peu de repos, elle sonna el Rose parut.
— Madame, dit-elle en s'avançanl avec timidité et d'un air modeste, monsieur demande si madame veut bien le recevoir?
La nouvelle femme de chambre avait un air si doux et une figure si heureuse qu'elle plut à Juliette.
— C'est vous qui me servirez? dit-elle sans répondre à la demande de Rose. — Si madame daigne agréer mes services, répondit en tremblant la jeune fille, à qui madame dilerbois n'avait pas manqué d'exagérer la violence et les habitudes impérieuses de Julielle. — Volontiers, dit Juliette en donnant à Rose quelques pièces d'or; vous me quitterez peu, et j'espère que nous serons contentes Tune de Tautre. Faites entrer M. de Linant.
Rose sortit, et M. de Linant se présenta, l'air calme, le sourire sur les lèvres et cachant ses véritables sentiments sous toute l'urbanité de l'homme du monde.
— Madame, dit-il en s'arrètant au milieu du salon, veuillez accepter mes remercîmenls; je sais tout ce que ce voyage vous a coûté; vous avez quitté, pour venir dans ce département reculé, vos amis, vos parents, une capitale que vous aimez; je sais tout cela, et je comprends l'étendue de vos sacrifices. — Le séjour de Paris m'est depuis bien longtemps amer, répondit Juliette; mais j'avoue que je ne l'aurais pas échangé contre celui de Rodez, si j'avais été libre de choisir. — Je le sais, madame, se hâta de dire M. de Linant; j'espère que tout vous conviendra ici, que vous y serez servie à souhait; un mol de vous, d'ailleurs, sera une loi. Permettez-moi de vous expliquer ma présence : je me suis engagé à ne jamais pénétrer chez vous dans les moments où vous y seriez seule : j'enfreins ma promesse dès votre arrivée; mais vous comprenez, madame, que notre façon de vivre intérieure ne regarde que nous; qu'il était alors nécessaire que notre première entrevue eijt lieu sans témoins... J'espère, madame, que vous voudrez bien faire l'honneur aux personnes qui m'entourent de les recevoir?
M. de Linant ouvrit la porte du salon et introduisit son
secrétaire et les conseillers de préfecture qu'il présenta à sa femme, et se retira avec eux; il la laissa libre dans son appartement.
Juliette n'avait point à se plaindre; elle avait été traitée avec autant de convenance que de dignité; elle crut néanmoins remarquer dans M. de Linant un air de supériorité qui la blessa. M. de Linant était chez lui : il était mnilre. l'autorité dont il était revêtu lui donnait un pouvoir dont M. le préfet paraissait s'exagérer l'importance, du moins Juliette le trouva ainsi; peut-être parce que tout déplaît dans un homme que l'on n'aime pas, et dont on est décidé à accuser toutes les paroles et à pervertir toutes les intentions. Le lendemain, les dames de la ville arrivèrent en foule chez madame de Linant; on la combla de caresses, on lui fit la cour comme à une reine, et soit pour lui plaire, soit par esprit de justice, on se répandit en éloges sur M. de Linant; on vanta sa jeunesse, son amabilité, sa figure et son esprit.
— Vous èles bien heureuse, madame, lui dit-on, d'avoir un tel mari et nous un lel préfet. — Madame, lui dit la femme d'un des plus riches habitants de Uodez, le préfet fait l'honneur à mon mari devenir dîner den)ain chez lui: j'espère que vous voudrez bien l'accompagner?
Juliette sentit qu'elle était sur un terrain dillîcile, et elle mit toute son adresse i\ se tirer d'embarras; il fallait refuser sans se faire une ennemie. Elle tendit donc la main à celle dame; et armée de son plus doux sourire :
— Madame dit-elle, vous m'accueillez avec tant de bonté, que je ne sais comment vous faire un aveu pénible. — Imjjossible, madame. — Au contraire, et le voici : je suis venue à Rodez malgré moi. — Il est si difficile de quitter les plaisirs de Paris! — Dd tout, les plaisirs de Paris, je ne les goûtais pas; ce qu'il m'était difficile de quitter, c'était mon médecin. Je suis souffrante comme une femme qui va mourir; M. de Linant a dû vous dire combien ma sanlé élnil déplorable. J'ai un régime particulier, dont il m'est défendu de m'écarler, et loin de pou-
voir accepter une invitation à dîner, je sens que je serai obligée même de manger chez moi et de ne pas paraître à la table de mon mari. Vous me pardonnerez donc, madame, si je refuse l'offre que vous voulez bien me faire.
En province, le refus d'une invitation à dîner est une chose grave : la dame fit une grimace; Juliette reprit :
— Je vous blesse, madame; vous ne me pardonnez pas ma mauvaise santé. — Oh! madame, de tout mon cœur. — Je vais en juger, dit Juliette; venez vous-même dîner chez moi après-demain; nous serons seules, je vous traiterai comme une malade.
La dame accepta avec plaisir, c'était là une faveur qui la rendait glorieuse; cependant elle se permit une réflexion :
K — Je parie qu'il y a ici à Rodez, ou pas loin, une femme qui sera plus heureuse que moi si elle vous invite. — El laquelle? — Madame d'Herbois.
A ce nom détesté, Juliette ne put cacher son émotion.
— Madame dllerbois, dit-elle; oh! non, jamais! je vous jure, madame, que madame d'Herbois ne me verra jamais chez elle. — Je croyais que madame d'Herbois était une parente de madame? — Du tout. — Comment! mais M. d'Herbois appelle M. lepréfet son cousin. — M. d'Herbois ne sait ce qu'il fait. 11 était petit-cousin de mon premier mari, et aucun lien de parenté ne l'attache à M. de Linant. — Ah! madame, il vous sera bien difficile de résister à madame d'Herbois; c'est une femme si séduisante! elle a séduit M. préfet.
A ces derniers mots, « elle a séduit M. le préfet, » mots dictés peut-être par la jalousie qu'inspire à une femme de province la familiarité d'une autorité supérieure, Juliette ne put contenir son émotion :
— Vraiment! s'écria-t-elle; ils sont dignes l'un de l'aulre.
11 n'en fallait pas davantage pour ouvrir les yeux à toule la ville de Rodez; il demeura donc établi que M. le préfet avait une femme charmante, pleine d'attraits cl de
verlu, mais qui se mourait de douleur parce que son mari ne l'aimait pas; et cependant cet homme, bon pour tout le monde et envers sa femme seule impitoyable, avait forcé la malheureuse madame de Linant à quitter Paris au triomphe de sa rivale, celle madame d'Herbois si douce, si insinuante, si cauteleuse, et qui attirait tous les jours M. de Linant à Clairvaux. M. le préfet montait tous les jours à cheval à deux heures précises; une fois hors de la ville, il mettait son cheval au galop, et une demi-heure lui suffisait pour se rendre auprès de l'objet aimé. Il revenait à six heures, disaient les uns; pas toujours, ajoutaient les mauvaises langues; il a un appartement à Clairvaux, le plus bel appartement, c'est tout simple, et quelquefois M. de Linant y passe la nuit, M. d'Herbois ne Voit pas ces choses-là, ou peut-être il ferme les yeux volontairement... pour avoir la croix d'honneur.
Les plus indulgents se bornaient à trouver odieux le voyage forcé de madame de Linant qui, presque mourante, avait été réduite à quitter son médecin et à renoncer à toutes ses habitudes, et cela pour le spectacle le plus navrant qui puisse attrister les yeux d'une femme : la vue d'une rivale.
La fureur de Juliette était extrême.
— Je ne suis point jalouse, se disait-elle; Dieu me garde de me mêler jamais des sentiments de M. de Linant, et de m'occuper de ses liaisons! Mais je pense qu'il me respectera assez pour ne m'exposer jamais à rencontrer cette femme... Si elle avait la hardiesse de se présenter ici, je la ferais jeter à la porte par un domestique.
Ce fut au moment où elle était livrée à ces pensées violentes que M. d'Herbois se présenta chez elle. Il arriva les bras ouverts et le front épanoui.
— Que je suis heureux de vous voir, ma cousine! ditil; comment se porte M. le ministre de l'intérieur? "Votre parent et sans doute aussi le niien, car les parents de nos parents sont nos parents? Je suis persuadé que vous avez dans vos bagages quelque chose pour moi... Vous savez
ce que je veux dire. — Nullement, monsieur. — Oh! le minisire vous a donné quelque chose pour moi. — Le ministre ne vous connaît pas, monsieur, que je sache. — Allons, vous voyiez me surprendre agréablement; je veux parler de la croix d'honneur.
Juliette était trop préoccupée pour se livrer à un accès de gaieté.
— Monsieur, dit-elle, le ministre de l'intérieur n'empiète jamais sur les attributions de ses collègues; et la récompense que vous demandez ressort du ministre du commerce... Du reste, madame d'Herbois désire-t-elle beaucoup que vous ayez la croix? — Autant que moi, ma cousine. — Alors, elle n'a qu'à employer, pour l'obtenir, le crédit de M. de Linant. — Mon cousin? Je lui en ai parlé moi-même, et il n'a voulu s'engager àrien. — C'est que votre femme ne lui a rien dit. — C'est vrai. — Employez ce moyen, monsieur, il réussira.
M. d'Herbois se mit à réfléchir.
— Vous avez peut-être raison, ma cousine, d'autant mieux que ma femme est très-bien avec M. de Linant... Et moi aussi... M. de Linant chasse beaucoup sur mes terres. — C'est ce qu'on m'a appris, monsieur, et vous le trouvez bon? — Voulez-vous que je refuse quelque chose à mon cousin? Moi, d'ailleurs, je ne chasse pas, et M. de Linant me rend un grand service... Tous les propriétaires des environs sont jaloux. Mais pour en revenir à ma croix...
Il était impossible d'aller plus loin avec M. d'Herbois; inconvenant de s'expliquer avec plus de clarté, et Juliette, instruite à ses dépens des dangersdelaca]omnie,élaitobligée de convenir avec elle-mèmequ'elle n'avait que des soupçons, et que peut-être la liaison qu'elle soupçonnait n'existaiîpas.
— De quel droit, d'ailleurs, serais-je jalouse! sedisaitelle; je hais M. de Linant, aucun accident possible ne me forcera à me rapprocher de lui; il n'a pas à me rendre compte de ses actions; il ne me doit qu'une chose : c'est de me laisser libre et de m'éviter.