‹ Mme de LinantChapitre 5 sur 7 · MADAME DE LI?ÎA]VT, T · texte numérisé non relu

MADAME DE LI?ÎA]VT, T

M. de Linant tenait sa parole avec un soin particulier; il n'entrait chez sa femme que lorsqu'il la savait entourée, ne la priait de paraître dans les salons de la préfecture que lorsqu'ils étaient pleins de monde; alors il l'accablait de prévenances froides et polies, il lui fournissait même l'occasion de briller, il se conduisait comme un mari de bonne compagnie qui entoure sa femme de ces respects qu'il exige, pour elle, dans les autres et dont il donne l'exemple. Cependant Juliette se répandit dans la ville et rendit les visites qu'elle avait reçues; partout elle entendit faire Téloge de M. de Linant; on louait sa justice, sa fermeté, ses talents en administration, et si elle s'adressait à des personnes de la société de son mari, et que la conversation devînt intime, elle apprenait que M. de Linant faisait partout son éloge et vantait non-seulement sa beauté qui était incontestable, mais encore ses bonnes qualités, ses talents et son esprit.

— M. de Linant, pensait Juliette, ira loin; il est aussi diplomate que M. de Talleyrand; il trouve, comme cet homme dEtat, que la parole a été donnée à Thomme pour déguiser sa pensée, et il agit en conséquence.

Les mêmes personnes qui louaient M. de Linant disaient en même temps beaucoup de bien de madame d'IIerbois, qui avait à Rodez un parti considérable. Tout le monde ne suppose pas le mal; on le dit quelquefois par légèreté, on le répèle sans y croire, et quand on examine les choses avec plus de soin, on rejette le lendemain ce ((u'on a adopté la veille; ce fut ce qui arriva : M. de Linant, en faisant partout Téloge de sa femme, en la traitant avec égards, fil tomber les bruits qui commençaient à se répandre. Il n'en allait pas moins à Clairvaux avec assiduité, mais il y portait un esprit inquiet et visiblement embarrassé.

Madame d'IIerbois avait une petite levrette fort jolie qu'elle paraissait aimer beaucoup, el qu'elle nommait l'olletle. M. le préfet s'amusait des gambades de Follette et de SCS |ie(its ja|)i>onienls d'amitié; un jour que Tani-

mal vint faire devant lui ses tours accoutumés, Anatole, agité sans doute de mille pensées contradictoires, donna un grand coup de pied à Follette, pour lui faire comprendre qu'il convenait d'aller japper plus loin. Madame d'Herbois ne se fâcha pas de ce manque d'égards pour son animal favori, mais elle sentit que son empire décroissait, et que, soit haine, soit amour, elle n'occupait plus seule la pensée de 31. de Linant.

— M. de Linant, dit-elle sans qu'aucun nuage passât sur son front, vous avez eu raison de congédier celte petite hèle, elle est Importune. — Veuillez me pardonner, madame; je vols que je viens d'être grossier et même injuste; je bats aujourd'hui Follette, qui me fait ses caresses accoutumées; c'est, madame, que je suis malade; j'ai les nerfs agacés. — Du tout, mon ami, c'est Follette qui a tort; mais je vous promets qu'elle se corrigera... pas pour toujours, peut-être, mais pour trois, quatre mois peutêtre. — Comment cela? — Laissez-moi faire.

Madame d'Herbois se leva, s'avança vers un meuble où se trouvaient un plateau, une carafe et un verre de cristal, ce que les marchands appellent une eau sucrée; elle versa un peu d'eau dans le plateau, tira de sa poche un petit flacon, fit tomber quelques gouttes du contenu dans le plateau et le présenta à F'ollelte; la petite chienne but avec avidité et retourna à ses jeux.

— Qu'est-ce que tout cela? demanda Anatole. — Rien, moins que rien; ne vous occupez plus de Follette, mon ami. Vous êtes donc souffrant?

BI. de Linant, qui s'intéressait peu au petit animal, avoua qu'en efîet, la présence de sa femme à Rodez le tourmentait et surtout le fatiguait outre mesure,

— Et c'est vous, Anatole, qui lui avez écrit de venir. — Par ordre, Charlotte, \ous le savez bien, par ordre. Je l'ai épousée pour recouvrer ma réputation perdue, et je lui ai écrit de venir pour conserver ma place. Je comptais ne plus revoir madame de Linant une fois qu'elle serait devenue ma femoie; nous aurions été si heureux

d'êlre séparés par cent cinquante lieues de posle! Je ne la vois presque pas, il est vrai, mais je souffre rien que de la savoir à mes côtés. Quand je suis seul, chez moi, tranquille, il me semble toujours que le mur de mon cabinet va s'écrouler, que je vais me trouver de plain-pied avec madame de Linant et que je suis ainsi forcé de soutenir une conversation odieuse. Je pense sans cesse h elle; elle trouble mon sommeil, je m'éveille dans la nuit en craignant qu'elle ne soit sur le seuil de ma chambre à coucher. Enfin, Charlotte, je ne trouve de repos qu'auprès de vous, et encore je crains qu'elle ne vienne m'y surprendre... J'entends une voiture... N'est-ce point elle? — Ne craignez rien, dit Charlotte, elle ne viendra pas.

Madame d'IIerbois frémissait en écoutant ces confidences haineuses; elle savait que mille circonstances imprévues, mille hasards, peuvent changer en amour la haine d'un homme jeune pour une femme belle, et à laquelle on pejise toujours. Elle croyait d'ailleurs connaître parfaitement M. de Linant.

— C'est un ambitieux, pensait-elle, et pas autre chose. Il peut haïr, il peut aimer, mais si les autres hommes refrènent leurs passions pour obéir ù leur conscience ou à leur religion, lui n'agit jamais que par ambition; il hait sa femme, c'est vrai; mais que l'empereur lui ordonne sérieusement d'aimer Juliette, et il en sera amoureux demain.

Il fallait donc se presser el prendre avec habileté un parti décisif.

— Madame de Linant, dit-elle, n'est-elle pas d'une mauvaise santé? — Ma femme? Elle se porte comme la déesse Ilygie elle-même. — Ce n'est pas ce que l'on dit A Rodez. — C'est un parti convenii entre nous, répondit Anatole; madame de Linant se dit malade, pour ne pas manger à ma table, pour ne pas accepter les invitations qui nous sont communes, enfin pour que nous ayons un prétexte raisonnable afin de vivre comme nous le faisons.

— Mais, si l'air de Rodez flétrissait celte belle santé, madame de Linant retournerait sans doute à Paris? — Cela est certain, Charlotte; mais, vous le savez, Tair de l'Aveyron est sain et salubre, madame de Linant se portera toujours bien.

Charlotte n'en voulait pas savoir davantage, et elle changea de conversation. Cependant, le soir même, madame d'Herbois quitta Clairvaux, arriva à Rodez après la chute du jour et se renferma chez elle. Rose, la femme de chambre qu'elle était parvenue à placer auprès de Juliette, avertie secrètement, ne tarda pas à la joindre.

— Rose, lui dit-elle, que vous semble de votre nouvelle maîtresse? — Je suis très-heureuse, madame, auprès de madame de Linant; c'est comme si j'étais auprès de vous.

— Pardon, Rose, je m'aperçois que je vous parle d'une chose indifférente, que je néglige vos propres affaires. Comment va le cœur? Voyez- vous quelquefois Julien?

Les yeux de mademoiselle Rose se remplirent de larmes.

— Jamais, madame... c'est-à-dire, je l'ai vu une fois, il a passé sous les fenêtres de madame, mais sans lever la tête; il ne sait pas que je suis chez madame de Linant.

Julien, c'était ce jeune homme dont les assiduités avaient tellement compromis mademoiselle Rose, qu'on l'avait chassée de la maison où elle servait avant d'entrer chez madame d'Herbois, ainsi que nous l'avons raconté. C'était un jeune ouvrier fort ambitieux pour son état, qui aimait, il est vrai, la jeune fîlle, mais hésitait à l'épouser, parce qu'elle n'avait pas de dot. Madame d'Herbois connaissait tous ces détails. — Vous dites donc, reprit-elle, que Julien a passé une fois devant i'hôlel de la préfecture? — Je ne l'ai vu qu'une fois, madame. — Et qu'il n'a pas levé la tête? — Non, madame. — Mauvais signe; l'amour est plus clairvoyant que ça.

Les pleurs de la jeune fîlle redoublèrent.

— Allons, Rose, dit alors madame d'Herbois, ne vous affligez pas; Julien vous aime au fond; c'est un brave

garçon, et vous êtes assez jolie pour qu'on ne vous oublie pas facilement; ne vous ai-je pas d'ailleurs promis ma protection? Ne vous ai-je pas dit : Soyez-moi dévouée et je vous ferai heureuse? — Oui, madame, répondit Rose en sanglotant. — Eh bien! Rose, je ne vous oublie pas; je pense toujours à vous. Je verrai Julien; il veut une dot; il l'aura. — Ah! madame!... s'écria Rose en joignantses mains. — Je ferai plus : j'engagerai M. d'IIerbois à prendre Julien à son service; nous avons à Clairvaux du travail toute l'année pour un ouvrier aussi intelligent que Julien. Il vous épousera et vous rentrerez à mon service. Rose exprima sa reconnaissance dans les termes les plus vifs.

— Mais pour cela il faut une chose. — Laquelle, madame?— Presque rien. Ecoutez-moi : il est impossible que vous rentriez chez moi, et par conséquent que vous épousiez Julien, si vous continuez à demeurer chez madame de Linant. — J'en sortirai, madame. — Ce n'est pas aussi facile que vous le croyez. — Oh! madame, rien de plus aisé; ma nouvelle maîtresse n'a pas encore eu le temps de s'attacher à moi; je n'ai qu'à lui dire que je vais me marier, elle me permelira de la quitter. — Oui, mais ce n'est pas mon compte à moi. Vous vous souvenez que je vous ai recommandé de ne pas dire à madame de Linant que vous sortiez de chez moi, et il ne me convient pas qu'en la quittant vous rentriez à mon service; cela donnerait lieu à des propos désagréables; cela susciterait mille tracasseries à M. le préfet et pourrait me mettre mal avec lui.

Rose avait vu un moment le ciel ouvert devant elle, et le ciel se refermait. Elle baissa la tête. Madame d'Herbois parut réfléchir, puis elle reprit :

— Il y aura peut-être un moyen qui serait agréable à M. de Linant et sans doute à madame de Linant ellemême. Mais ce sont de ces moyens qu'on emploie sans en parler. — De quoi s'agil-il, madame? — Vous avez remarqué, dit madame d'IIerbois sans répondre à la ques-

lion de Rose, que M. el madame de Linant ne s'aiment pas? — Je ne sais pas, madame; ils se voient peu, je n'ai remarqué que cela. — Ils ont l'un pour Taulre mieux que de l'indifférence; ils se haïssent. — Peut-on haïr son mari? dit Rose, qui aimait Julien de tout son cœur. — Cela ne devrait pas être, mais cela arrive. C'est un mariage forcé; tout les séparait; ils se sont unis; et ce qui redouble leur malheur, c'est qu'on les oblige à vivre tous deux à Ro*dez; cependant madame de Linant ne demande qu'un prétexte pour retourner à Paris, et M. de Linant serait enchantéqu'on le lui fournît. Alors, Rose, vous rentreriez chez moi et vous épouseriez Julien. — Que faut-il faire, madame? — Autrefois, quand j'étais à Paris, chez mon père, lorsqu'on voulut me faire épouser M. d'Herbois, je refusai, parce que je ne l'aimais pas alors, et voici ce qui arriva: comme mon père était inflexible, je pris quelques gouttes d'une liqueur que j"ai là dans ma poche.

Charlotte montra à Rose un flacon qui contenait une eau sans odeur et sans couleur, et l'agitant un peu dans sa main, elle ajouta :

— Je mis quelques gouttes de cette liqueur dans un verre d'eau sucrée, et javalai. Le lendemain j'avais la fièvre, je n'avais point d'appélit, je ne'dormis pas durant la nuit. J'étais malade... légèrement, et je ne manquai pas de dire que le chagrin que me donnait mon prochain njariage me tuerait... Mai^, hélas! les eflets de cette liqueur sont fort innocents; on est indisposé quelques jours à peine; la santé revient ensuite plus ferme et plus brillante; jépousaiM. d'Herbois... Il y a six mois, j'ai eu envie d'un collier de diamants que vous me connaissez. M. d'Herbois me le refusa : j'usai de mon remède, je fus malade pendant quelques jours, et comme mon mari est fort bon homme, il acheta le collier et tout fut fini. Vous devez vous le rappeler. — Pas précisément, madame. — N'importe ; vous mettrez quelques gouttes de celte liqueur dans le verre de madame de Linani quand elle vous demandera à boire, car vous la servez à dîner? —

Oui, madame. — Elle ne dormira pas la nuit, elle aura un peu la fièvre; elle partira dans trois jours pour courir à Paris trouver son niédecin; elelle arrivera guérie. Cependant vous rentrez chez moi; vous avez six mille francs de dot et vous épousez Julien.

Madame d'Iferbois, en achevant ces mots, mit son flacon dans les mains de Rose, lui dit qu'il était tard, qu'elle eût à retourner chez madame de Linant, et lui rappela l'amitié qu'elle lui portait.

— Soyez discrète, lui dit-elle en la quittant; votre sort est dans vos mains; songez à Julien.

La femme de M. d'Herbois repartit ensuite pour Clairvaux.

Page 1