‹ Mme de SévignéChapitre 4 sur 10 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Dans la correspondance de Mme de Sévigné, ce qu'il y a de plus intéressant, c'est elle. Il faut donc chercher d'abord à la connaître d'après ce qu'elle dit, ou ce qu'on lui dit. Nous possédons près de quinze cents lettres qu'elle a écrites ou reçues : c'est plus qu'il ne faut pour qu'on l'y découvre tout entière. Il est bien vraisemblable qu'une femme qui a tant écrit, quand elle serait mystérieuse et dissimulée, ce qui n'est certes pas le défaut de Mme de Sévigné, doit avoir laissé échapper tous ses secrets.

D'abord, était-elle jolie ? — Ce n'est pas une curiosité futile qui nous fait désirer de le savoir. Quoique nous tenions surtout à connaître les qualités de son

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esprit et de son cœur, il ne nous serait pas inutile de pouvoir les placer sur une figure vivante; l'ensemble se saisirait mieux et nous aurions la personne entière. Par malheur les portraits qu'on a conservés d'elle ne s'accordent pas très bien entre eux et plusieurs soulèvent beaucoup de doutes. Le pastel de Nanteuil, qui passe pour le plus authentique, a l'inconvénient de représenter la marquise dans ses dernières années. C'est une bonne figure, large, animée, souriante, où se reflètent la bonhomie et l'intelligence, mais ce n'est plus une jolie femme. Le portrait conservé dans sa famille, et que M. le comte de Luçay, son petit-fils, nous a permis de reproduire en tête de cet ouvrage, nous la montre plus jeune et plus belle; il nous aide à comprendre qu'elle ait eu tant d'admirateurs. Nous allons voir que, pendant qu'elle était mariée et après qu'elle fut veuve, il y eut presse pour supplanter ou remplacer le mari, et que, parmi ces nombreux soupirants, se trouvaient les cavaliers les mieux faits de la cour et les plus grands noms de la France. Evidemment, ils auraient beaucoup moins tenu à lui plaire si elle avait été laide. Sur ses vieux jours, comme on lui disait que Pauline, sa petite-fille, lui ressemblait, elle écrivait à Mme de Grignan : « Ai-je été jamais si jolie qu'elle ? on dit que je l'étais beaucoup. » Il faut avouer que, dans beaucoup de ses portraits, elle l'est médiocrement, et qu'à la prendre comme la plupart d'entre eux nous la représentent, nous ne voyons pas que ce visage justifie tout à fait

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Conti, Turenne, Rohan, Bussy, du Lude, de lui avoir adressé tant d'hommages. On serait donc tenté d'accuser les peintres de n'avoir pas exactement rendu le charme de sa figure ; mais comme ils étaient des gens de mérite, renommés dans leur art, il est plus vraisemblable que ce charme échappait en partie à la peinture, et que les qualités qui plaisaient dans sa personne étaient de celles que le pinceau a quelque peine à reproduire. Mme de la Fayette, dans le portrait qu'elle a fait de son amie, sous le nom d'une inconnue, lui disait : « Le brillant de votre esprit donne un si grand éclat à votre teint et à vos yeux, que quoiqu'il semble que l'esprit ne dût toucher que les oreilles, il est pourtant certain que le vôtre éblouit les yeux ». Il me seml)le que celte phrase explique l'impuissance des peintres à représenter Mme de Sévigné comme elle paraissait à ses amis. Cette sorte de reflet de l'esprit sur la ligure, cette illumination des traits du visage par les qualités intérieures, comment les peindre? Celait pourtant ce qui faisait le principal attrait de Mme de Sévigné et le caractère de sa beauté. Il faut donc, si Ton veut avoir son portrait véritable, ajouter beaucoup à celui que nous ont laissé les peintres. Commençons par lui uter plusieurs années. Quand nous l'aurons ramenée « à la fleur de ses vingt ans », comme parle Mme de la Fayette, donnons-lui ce que personne ne lui refuse, même son cousin Bussy, des cheveux blonds, épais et déliés, des yeux pleins de feu, un teint admirable, d'un éclat et d'une fraîcheur

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« qu'on ne voit qu'au lever de l'aurore sur les plus belles roses du printemps »; embellissons-la surtout de ces teintes charmantes d'intelligence et de bonté qui éclairaient son visage, qu'on lise son âme sur ses traits et nous comprendrons que, même en supposant qu'elle ne fût pas tout à fait belle, elle ait produit d'abord plus d'effet que beaucoup de femmes d'une beauté irréprochable. On nous dit que la séduction du premier regard était presque irrésistible. « Il me semble que je la vois encore, raconte l'abbé Arnauld dans ses Mémoires^ telle qu'elle me parut la première fois que j'eus l'honneur de la voir, arrivant dans le fond de son carrosse tout ouvert, au milieu de monsieur son fils et de mademoiselle sa fille : tous trois tels que les poètes représentent Latone au milieu du jeune Apollon et de la petite Diane, tant il éclatait d'agrément et de beauté dans la mère et dans les enfants. » C'est un peu plus tard, quand la première surprise était passée, qu'on s'apercevait (les imperfections de ce visage, dont on avait été d'abord charmé. On remarquait « que les yeux étaient trop petits et de couleur différente, les paupières bigarrées, le nez un peu carré par le bout ». Mais ces défauts ne choquaient pas longtemps. Gomme on était alors plus près d'elle, on pouvait l'entendre causer, et c'était une autre séduction à laquelle on ne résistait pas. « Quand on vous écoute, lui disait Mme de la Fayette, on ne voit plus qu'il manque (juclque chose à la régularité de vos traits, et l'on vous cède la beauté du monde la plus achevée. »

Voilà donc une première connaissance faite avec Mme de Sévigné; mais elle est encore bien rapide et bien confuse. Nous l'avons à peine entrevue de loin et d'une façon assez indistincte. Si nous voulons connaître d'elle autre chose que les traits de son visage, il faut essayer de la suivre dans ce grand monde où elle est entrée de bonne heure et où elle a passé sa vie.

De sa jeunesse nous savons peu de chose. Son cousin, Bussy-Rabutin, à qui on voulait la marier, prétend qu'il fut effrayé de « certaine manière étourdie » dont il la voyait agir, et qu'il la trouva « la plus jolie lille du monde, })our être la femme d'un autre ». Quoique Bussy soit un grand médisant, je suis assez tenté de le croire quand il nous parle des manières étourdies de Mlle de Chantai. Il lui avait manqué d'être élevée par une mère; le bon abbé de Coulanges, son oncle, qui prit tant de soin de sa fortune, ne pouvait pas lui apprendre certaines délicatesses qu'une femme seule peut apprécier. Elle fréquenta de bonne heure des sociétés fort galantes où l'on ne se contraignait guère ; elle connut de près des hommes et des femmes engagés dans des liaisons qui n'étaient un mystère pour personne, et il est vraisemblable qu'avec sa finesse d'observation rien de ces intrigues transparentes ne lui échappa. Toute jeune qu'elle était, elle devait comprendre ce qu'on ne dissimulait qu'à moitié; elle entendait ce qui se disait à demi-

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mots. Fau-t~il le regretter pour elle? je n'en sais rien. C'est un problème délicat, dans l'éducation des filles, de savoir s'il vaut mieux leur tout apprendre ou leuitout cacher. Il n'y a pas de père de famille qui n'ait été forcé d'y réfléchir, et l'on en voit d'également sages qui prennent à ce sujet des décisions contraires. C'est qu'en effet chaque méthode peut produire des effets diff'érents suivant les esprits auxquels on l'npplique. Il y en a sans doute à qui cette révélation du mal est très nuisible, quand elle vient trop tôt : elle gâte par avance leur imagination et peut leur causer des excitations précoces. D'autres, au contraire, s'y trempent le cœur : ces spectacles, auxquels on les habitue avant l'âge où ils peuvent avoir des efTets funestes, les préservent, dans la suite, de surprises fâcheuses; en ôtant à certains sentiments l'attrait de l'inconnu, ils en diminuent la violence. Ce qui est certain, c'est que pour Mlle de Chantai cette connaissance prématurée des choses de la vie n'eut pas les dangers qu'on pouvait craindre. Bussy fut bien forcé plus tard de le reconnaître.

Elle épousa, nous l'avons vu, à dix-huit ans, le marquis de Sévigné. Comme elle était libre de ses actions et maîtresse de sa fortune, sous la tutelle légère de l'abbé de Coulanges, il est probable qu'elle ne fut pas contrainte, et que Sévigné lui plaisait. C'était un beau et hardi cavalier; il avait de la naissance, de la bravoure, et des gens difficiles, comme Bussy, lui trouvaient de l'esprit. Marie de Chantai, si bonne, si affectueuse, si j)ortée à s'attacher aux gens qu'elle

fréquentait, n'avait pas d'effort à faire pour l'aimer. On peut donc supposer que les débuts de ce mariage furent heureux. Ils les passèrent dans leur château des Rochers, et cette première absence fut si longue que Bussy et son ami Lenet, un homme d'esprit qui fut très mêlé aux intrigues de la Fronde, crurent devoir adresser au couple amoureux, qui ne voulait pas quitter son nid, une requête en vers agréables, Dour les ramener dans le monde :

Salul à vous, gens de campagne, A vous, immeubles de Bretagne, Attachés à votre maison Au delà de toute raison, etc.

Ce fut, on n'en peut douter, un temps de bonheur pour la jeune femme; mais ce bonheur ne dura guère. Sévigné se trouvait être le plus volage des maris. « Il aima partout, nous dit Bussy, mais n'aima jamais rien de si aimable que sa femme. » Mot charmant, qui s'applique à beaucoup d'autres qu'au marquis de Sévigné. En même temps qu'il la désolait par ses infidélités, il la ruinait par ses folies. Il faut bien avouer que parmi les grandes dames de ce temps, dont Cousin fait tant d'éloges, beaucoup se vendaient presque aussi souvent qu'elles se donnaient, et Sévigné trouvait très simple de les acheter avec la fortune de sa femme. De là, sans doute, des scènes très vives dans le ménage. Le mari, comme tous les gens qui craignent les reproches et qui les méritent, prenait les devants; il était brusque, grondeur, brutal, et tirait

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une sorte de vanité de ressembler au grand prieur Hugues de Rabutin, qu'il appelait : mon oncle le Pirate. Mme de Sévigné, à qui il ne prenait pas la peine de cacher ses caprices, ne j)ouvait plus l'estimer; mais on nous dit qu'elle l'aimait encore, et, quand il se battit en duel pour une de ses maîtresses et fut tué par son rival, elle ne put s'empêcher de le pleurer. Quoi que prétende Bussy, ses larmes étaient sincères; mais on comprend bien qu'une fois la première émotion passée elle ait pris vite son parti d'un veuvage qui lui rendait le repos et la liberté. Elle oublia même si bien ce mari libertin et dissij^ateur que, dans sa corres])ondance avec ses enfants, elle n'a plus jamais prononcé son nom.

Elle avait vingt-six ou vingt-sept ans lorsque, son premier deuil passé, elle rentra dans le monde. Ici nous commençons à la voir d'un peu plus près. Nous avons de cette époque un plus grand nombre de ses lettres, et les témoignages des contemporains sur elle deviennent plus précis. Ce retour de la jeune veuve dans les salons à la mode fut un grand triomphe pour elle. Elle revenait plus charmante qu'on ne l'avait jamais vue. Sa beauté, telle que nous venons de la dépeindre, s'accommodait mieux d'une certaine maturité d'âge que de la première jeunesse. Cette assurance qu'elle portait dans les conversations et qui pouvait paraître déplacée chez une jeune fille était un grand agrément dans une femme. Elle avait le droit de se laisser aller à la vivacité de son esprit; elle pouvait ne plus retenir le bon mot qui lui mon-

tait aux lèvres, céder sans contrainte îi cette ivresse des entretiens, où l'on s'excite mutuellement, et où chacun des interlocuteurs profite de la verve des autres. « Quand on me met à causer, disait-elle, je n'y fais pas trop mal. » Elle devait y être incomparable. Aussi eut-elle bien vite une cour d'adorateurs. Les mémoires du temps et la correspondance de Bussy nous font connaître quelques-uns de ceux qui s'empressèrent autour d'elle. C'étaient, je l'ai dit tout à l'heure, les plus grands personnages de la cour : un prince du sang, Gonti, un victorieux, Turenne, un surintendant des finances, Fouquet, le duc de Rohan, le marquis de Tonquedec, le comte du Lude, celui qui fut peut-être le plus près de réussir; mais ils échouèrent tous, il faut bien le croire, puisque Tallemant, la médisance même, et Bussy-Rabutin, qui avait des rancunes à satisfaire, n'ont rien trouvé a dire d'elle. Seulement Bussy, qui ne voulait pas faire un panégyrique, essaye de rabaisser de quelque laçon un mérite qu'il est forcé de reconnaître. « Elle est d'un tempérament froid, nous dit-il; au moins si l'on en croit feu son mari. Aussi lui avait-il l'obligation de sa vertu. »

Voilà, certes, une des phrases qui ont dû faire le plus de peine à Mme de Sévigné, dans ce portrait méchant que son cousin a fait d'elle. Une femme n'aime pas à entendre dire qu'elle n'a été vertueuse que par tempérament; peut-être même en est-il qui préféreraient qu'on les crût un peu coupables. Aussi cette explication de Bussy a-t-elle fort irrite les amis

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de Mme de Sévigné. Le dirai-je pourtant? Je crois qu'il est difficile d'en trouver une autre. Songeons qu'elle n'était pas une de ces veuves dont parle Bossuet, qui, « vraiment veuves et désolées, s'ensevelissent elles-mêmes dans le tombeau de leur époux ». Elle vivait au milieu d'un monde fort galant et s'y plaisait beaucoup. Elle fréquentait des femmes que les gens même qui n'étaient pas rigoureux accusaient d'être « un peu guillerettes ». Elle aimait à être entourée et recevait volontiers tous les hommages. Elle ne détestait pas les propos gaillards; on prétend qu'elle avait le talent d'entrer juste dans ce qu'on lui disait et qu'elle menait ses interlocuteurs plus loin qu'ils ne pensaient aller; « quelquefois aussi, ajoute-t-on, on lui faisait voir bien du pays ». Gomment tout cela n'a-t-il pas plus mal tourné? et d'où peut venir qu'une jolie femme, qui jouait si volontiers avec le danger, n'y a pas à la fin succombé ? Elle en a donné elle-même une raison qui paraît d'abord très vraisemblable. C'est l'amour de ses enfants qui l'a préservée de tous les périls; il lui aurait fallu plus d'un cœur pour aimer plusieurs choses à la fois. « Je m'aperçois tous les jours, écritelle à sa fille, que les gros poissons mangent les petits. » Mais cette explication n'explique pas tout. En réalité, l'affection de Mme de Sévigné pour sa fille ne lui a suffi que parce qu'elle n'éprouvait pas le besoin d'une autre affection. Ce sont des sentiments de nature différente et qui ne s'excluent pas toujours entre eux : à côté de l'amour maternel, la place est

large encore pour un autre amour. Est-ce donc, comme on l'a dit, à sa dévotion qu'il faut faire honneur de sa vertu ? iNIais elle était alors assez peu dévote ; d'ailleurs la dévotion pouvait l'empêcher d'avoir un amant, et non de prendre un nouveau mari. Autour d'elle on lui en donnait fréquemment l'exemple; il n'y a pas d'époque où l'on ait moins supporté le veuvage q^u' alors. M. de Grignan s'était déjà marié deux fois, et Mlle de Sévigné ne fut que sa troisième femme. « 11 en change comme de carrosse », disait Bussy. Le prince de Guémené venait de perdre sa femme, qu'il avait fort aimée, et l'on racontait qu'il était plongé dans la plus noire douleur, lorsqu'on apprit, au bout de trois mois, que le soir, à minuit, sans que personne en sût rien que le roi, il venait de se remarier. « Il a mangé du sel toute sa vie, écrit Mme de Sévigné à sa fille, et ne saurait s'en passer; trois mois de veuvage lui ont paru trois siècles; la spéculation ne lui dissipe point les esprits, tout est à profit de ménage, et sa tendresse est appuyée sur ce solide inébranlable. » Le duc de Saint-Aignan attendit un peu plus longtemps. Après avoir pleuré six mois sa femme et fait mine de se retirer dans un désert, il épousa sans bruit « une petite femme de chambre » de la duchesse; il avait alors soixantetreize ans. L'année suivante il eut un fils qui fut, comme lui, de l'Académie, et vécut jusqu'en 1776 : en sorte que le père, étant né sous Henri IV, le fils ne mourut que sous Louis XVI. Les femmes faisaient comme les hommes, et personne n'aurait blâmé

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Mme de Sévigné de donner vite un successeur à ce mari qu'on trouvait qu'elle avait trop pleuré. On dit, il est vrai, que l'expérience qu'elle avait faite du mariage ne devait pas lui donner le désir de recommencer; mais il ne manque pas de femmes qui n'ont pas été plus heureuses qu'elle, et qui ne se sont pas découragées pour cela. Au contraire, elles croient avoir droit à un dédommagement, et leur premier insuccès n'est qu'une raison de plus de tenter de nouveau la fortune. Si Mme de Sévigné n'a pas fait comme elles, c'est qu'elle n'en avait pas le goût et qu'elle ne s'y sentait pas portée par sa nature. En cela sa fille lui ressemblait, et son fils aussi, malgré ses fredaines. Il eut des maîtresses, mais pour faire comme les gens de son âge et de son rang, et la Rochefoucauld, bon juge en ces matières, ne le trouvait pas « du bois dont on fait les passions ». Cette froideur de tempérament était, chez le fils et la fille, un héritage de leur mère.

Par exemple, il ne faut pas croire Bussy lorsqu'il nous dit de sa cousine que « toute sa chaleur était à l'esprit ». Elle a beaucoup aimé, et d'une affection solide; seulement elle donnait à l'amitié ce qu'elle refusait à l'amour. Elle a passé sa jeunesse à se faire (les amis qu'elle a conservés jusqu'à la fin de ses jours : est-il un sort plus enviable que le sien? Si

elle écoutait volontiers les déclarations qu'on lui fais?it, c'est d'abord que ce manège ne lui déplaisait pas : elle était bien aise d'inspirer aux autres des sentiments qu'elle ne partageait pas elle-même. Mais je crois aussi qu'elle aurait craint, en se montrant trop sévère, de rebuter des gens d'esprit et de cœur qu'elle voyait s'attacher à elle; avant tout, elle ne voulait pas perdre un ami. Aussi encourageaitelle sans scrupule leurs assiduités. Comme elle n'était pas prude et que les mots ne lui faisaient pas peur, elle les laissait parler. Rien n'égalait son habileté à les arrêter par un sourire quand ils menaçaient d'aller trop loin, et à les ranimer d'un mot aimable lorsqu'ils commençaient à se désespérer. Est-ce là vraiment de la coquetterie? On l'a dit, et peut-être a-t-on eu raison de le dire. Mais ne peut-il pas y avoir une coquetterie permise en amitié, comme il y en a une dans l'amour? Mme de Sévigné ne trompait pas ceux qui lui adressaient leurs hommages; elle leur faisait clairement entendre jusqu'où elle pouvait s'engager et ce qu'ils devaient espérer d'elle. Dans ces limites, elle était capable de faire beaucoup de frais pour les garder et maintenir chez eux ce degré de chaleur et de vivacité que comportent les affections véritables.

De tous ces artifices adroits et charmants, il est resté quelque trace dans sa correspondance. C'est avec son précepteur, Ménage, qu'elle eut peut-être pour la première fois à exercer son savoir-faire. Elle lui avait beaucoup d'obligations et tenait à ne [)as le

blesser. D'ailleurs il ne lui déplaisait }3as d'être célébrée par un des plus beaux esprits de son temps. « Dites toujours du bien de moi, lui écrivait-elle; cela me fait un honneur étrange. )> Ce savant homme avait le tort de vouloir trop paraître un homme du monde; il aimait à se distinguer des gens de collège, qu'il traitait avec un profond dédain. Pour accabler son ennemi, le P. Bouhours, il se contente de dire « que c'est un petit régent de troisième qui s'est érigé en précieux )>. Lui, tenait avant tout à n'être pas pris pour un pédant. Dans sa jeunesse, il avait essayé d'apprendre la courante et la gavotte, pour se donner l'air de la bonne compagnie, mais il avoue qu'après trois mois d'efforts inutiles, il fut obligé d'y renoncer. Sa fatuité se glisse jusque dans ses livres les plus érudits. S'adressant au chevalier de Méré, un bel esprit à la mode, il lui dit, dîTns une épître dédicatoire : « Je vous prie de vous souvenir que, lorsque nous faisions ensemble notre cour à une dame de grande qualité et de grand mérite, quelque passion que j'eusse pour cette illustre personne, je souffrais volontiers qu'elle vous aimât plus que moi, parce que je vous aimais plus que moi-même. » Ces fadaises sont singulièrement placées en tête des Observations sur la langue française. Il fréquentait beaucoup les dames, et, comme c'était alors l'usage, il leur disait volontiers des douceurs; le malheur est qu'en leur faisant la cour par air et par mode, le pauvre Ménage se prenait lui-même plus qu'il n'aurait voulu. Ce qui ne devait être qu'un jeu, comme la galanterie de Voiture

avec Mlle Paulet, tournait pour lui d'une manière un peu plus sérieuse. Il fut d'abord très amoureux de Mlle de la Vergne, qui fut plus tard Mme de la Fayette, dans le temps même où le cardinal de Retz disait d'elle : « Elle me plut beaucoup, et la vérité est que je ne lui plus guère ». Ménage, pour être plus heureux, l'accablait de compliments en toutes les langues; il la célébra dans des vers latins, où il l'appelait :

Sequanidum sublime decus, formosa Laverna,

puis en français et en italien. Il se tourna ensuite vers Mme de Sévigné, dont il fut, pendant plusieurs années, l'adorateur assidu. On voit bien, par les lettres qu'elle lui adresse et qu'on a conservées, que ce ne fut pas une affection sans orage : Ménage n'était jamais content. Si on lui refusait tout, il se plaignait avec amertume; il se plaignait encore quand on semblait lui accorder trop, parce qu'il craignait qu'on ne le traitât comme un personnage sans conséquence. La bonne opinion qu'il avait de lui ne l'empêchait pas de comprendre par moments le rôle ridicule que jouait dans le monde un amoureux de son âge et de sa qualité; du reste, ses ennemis — il en avait beaucoup — ne le lui laissaient pas ignorer. Il devenait alors défiant, brusque, inégal, grondeur; il boudait, il faisait des scènes. Nous avons des vers de lui, où il s'emporte avec violence contre Mme de Sévigné :

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Enfin ma colère éclate.

Je veux l'oublier, l'ingrate Qui se moque de mes pleurs;....

L'orgueilleuse, la cruelle; Oui, je la veux oublier, La tigresse au cœur d'acier, Et dans la nuit la plus noire Ensevelir sa mémoire.

Mme de Sévigné était toujours occupée à le calmer. Quelquefois elle le plaisantait doucement pour le faire sourire; au besoin, elle feignait d'être jalouse : « Vous ne me faites cette querelle d'Allemand, lui disait-elle, que pour vous donner tout entier à Mlle de la Vergue. » S'il faisait mine de rester obstinément chez lui, elle lui écrivait sans fausse honte : {( Je vous conjure encore une fois de venir ici ; et puisque vous ne voulez pas que ce soit aujourd'hui, je vous supplie que ce soit demain. Si vous n'y venez pas, peut-être ne me fermerez-vous pas votre porte, et vous serez contraint d'avouer que vous avez un peu de tort. » Une autre fois, comme il allait s'éloigner de Paris, probablement fâché contre elle, elle achevait sa lettre en lui disant : « Adieu, l'ami de tous les amis le meilleur «. Le moyen de résister à ce mot aimable! La colère ne durait pas, et le boudeur était reconquis.

Il n'était pas bien difficile d'avoir raison de Ménage. Mais Mme de Sévigné fut aux prises avec des soupirants bien plus dangereux. Son cousin Bussy, qui l'avait dédaignée , ou plutôt redoutée , quand elle était Mlle de Chantai, se ravisa lorsqu'elle fut

mariée. Il essaya sournoisement de profiter des infidélités du mari, qu'il avait soin de lui faire connaître, pour l'exciter à se venger. Son insuccès ne le découragea pas; il raconte qu'après son veuvage il fut le premier qui lui parla d'amour. Mais il avoue, avec une sincérité méritoire chez lui, qu'il ne fut pas plus heureux. Quoique le personnage d'ami ne lui parût pas tout à fait suffisant, il fut bien forcé de s'en contenter; il lui fallut, comme il dit, vouloir ce qu'elle voulait et l'aimer à sa mode. Le surintendant Fouquet offrait plus de péril encore :

Jamais surintendant trouva-t-il de cruelle?

Il attaqua Mme de Sévigné avec une audace habituée au succès, mais il fut obligé, lui aussi, « de se mettre à la raison ». On sait qu'il eut le tort de placer les lettres de la marquise dans la fameuse cassette qui contenait le secret de ses bonnes fortunes. On les y trouva, quand une perquisition fut faite dans ses papiers par ordre du roi; mais le roi et son ministre, le Tellier, qui les lurent, déclarèrent qu'elles étaient « les plus honnêtes du monde ». Fouquet, le tout-puissant Fouquet, s'était donc résigné comme les autres. « Quand vous ne voulez pas ce qu'on veut, écrivait Bussy à sa cousine, il faut bien vouloir ce que vous voulez; on est encore trop heureux de demeurer de vos amis. Il n'y a guère que vous, dans ce royaume, qui puisse réduire ses amants à se contenter de l'amitié. »

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Peu de gens ont eu autant d'amis que Mme de Sévigné. Dans toutes les crises de sa vie, sa correspondance nous la montre entourée de personnes dévouées, qui s'empressent de lui être agréables et utiles. Elle-même s'étonnait de cette bienveillance générale. « Je reçois mille amitiés, disait-elle; j'en suis toute honteuse. Je ne sais ce qu'on a à me tant estimer. » L'explication pourtant était très simple à trouver : on l'aimait parce qu'elle aimait les autres; quoi qu'on dise, c'est encore le moyen le plus sûr de s'attacher les cœurs; on ne faisait que lui rendre ce qu'elle donnait. Un de ceux qui l'ont le mieux connue, la Rochefoucauld, avait coutume de dire « qu'elle contentait son idée de l'amitié avec toutes ses circonstances et ses dépendances ». Il est fâcheux que la Rochefoucauld n'ait pas développé davantage son opinion et qu'il ne nous ait pas dit par quelles qualités Mme de Sévigné lui semblait mériter ce bel éloge : nous aurions ainsi un traité de l'amitié de la main d'un maître. Ce qu'il n'a pas fait, personne ne peut le faire aujourd'hui. A la distance où nous sommes de Mme de Sévigné, bien des choses nous échappent que voyaient les gens de son temps. Interrogeons pourtant ses lettres, et tâchons d'y découvrir, s'il se peut, quelques-unes des raisons qui la faisaient aimer de ceux qui vivaient près d'elle.

Ce qui frapj)e d'abord, c'est de voir combien elle est, en général, bonne, aimable et bienveillante. Ce mérite est d'autant plus remarquable qu'il s'agit ici d'une correspondance intime, où elle j)ouvait ouvrir

son cœur sans crainte. Pascal dit quelque part : « La vie humaine n'est qu'une illusion })erpétuelle. On ne fait que s'entre-tromper et s'entre-flatter. Personne ne ])arle de nous en notre présence comme il en parle en notre absence. L'union qui est entre les hommes n'est fondée que sur cette mutuelle tromperie, et peu d'amitiés subsisteraient si chacun savait ce que son ami dit de lui lorsqu'il n'y est pas. » Il me semble que si la plupart de ceux dont Mme de Sévigné parle à sa fille avaient pu lire ses lettres, ils n'y auraient trouvé aucune de ces blessures cruelles qui ne peuvent pas se pardonner. C'est une épreuve à laquelle peu de correspondances intimes pourraient résister. Quand on se croit sûr de la personne à qui l'on s'adresse, qu'on se lie à sa discrétion et qu'on lui dévoile les impressions fugitives qui traversent l'esprit, que de confidences précipitées, que de soupçons injustes, que d'accusations sans fondement échappent à un premier moment de dépit, que de méchants propos dont on n'est pas le maître, et qu'on voudrait reprendre aussitôt qu'on les a lâchés ! Quoi qu'on ait dit, je ne vois rien ou presque rien de pareil chez Mme de Sévigné. Elle avait trop d'esprit pour ne pas apercevoir les travers de ses amis; mais elle n'y touche que d'une main légère. Elle n'est pas toujours tendre pour les sots qui l'ennuient et les importuns qui viennent la déranger; il lui arrive de rapporter de bonnes histoires pour amuser sa fille, et, une fois qu'elle est en train de les raconter, sa verve l'emporte, et elle va quelquefois plus loin qu'elle ne vou-

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lait; mais sa plaisanterie n'égratigne pas, comme celle de Bussy, et il y a toujours quelque chose de souriant dans sa malice. En somme, je ne vois personne, de tous ceux dont elle parle dans sa correspondance, qu'elle ait tout à fait détesté. Elle juge favorablement ceux qu'elle connaît; tout le monde est bon avec elle : le bien Bon, la bonne Troche, le bon d'Hacqueville, la bonne Marbeuf, la bonne Tarente; elle voit les gens en bien et le monde en beau. Je sais bien qu'elle s'est irritée, un jour de mauvaise humeur, de l'optimisme de Malebranche. « Je voudrais bien me plaindre au père Malebranche des souris qui mangent tout ici : cela est-il dans l'ordre? Quoi? de bon sucre, du fruit, des compotes! Et l'année passée, était-il dans l'ordre que de vilaines chenilles dévorassent toutes les feuilles de notre forêt et de nos jardins, et tous les fruits de la terre ? Et le père Païen, qui s'en revient paisiblement, à qui l'on casse la tête, cela est-il dans la règle? » Mais ce n'est qu'une boutade; d'ordinaire, il ne lui paraît pas que le monde marche si mal qu'on le prétend. Elle n'a point de ces révoltes contre l'opinion qui sont familières aux esprits aigris. « Voilà mon ancienne thèse, écrit-elle, qui me fera lapider un jour : c'est que le public n'est ni fou ni injuste. » Même arrivée au déclin, elle ne juge point la vie avec amertume et ne jette pas un regard chagrin sur les années passées. Elle disait un jour à sa fdie, en lui rappelant certaines circonstances fâcheuses qu'elle avait traversées : « Trouvez-vous que ma fortune ait été fort heureuse? j'en suis con-

tente ». Elle avait bien quelquefois, le soir, « des pensées gris brun, qui, la nuit, devenaient tout à fait noires ». Mais d'ordinaire elle les laissait dans sa solitude et n'en affligeait pas les gens qu'elle fréquentait. C'était une de ces personnes que le monde excite, qui se trouvent si à l'aise dans la société de leurs amis qu'elles y oublient leurs misères, et portent partout la joie avec elles. Elle avait un bon rire et une franche gaieté à laquelle les plus mélancoliques ne résistaient pas. Elle savait dérider le cardinal de Retz, ce grand ambitieux déçu; quand elle entrait dans ce jardin du faubourg Saint-Germain où le morose la Rochefoucauld et la sage Mme de la Fayette vieillissaient tristement ensemble, c'était comme un rayon de soleil qui perçait la brume. Il y a des gens qu'une sorte d'indifférence générale rend bienveillants pour tous, et qui ne font bon accueil à tout le monde que parce qu'ils ne préfèrent personne. L'amitié de Mme de Sévigné avait, au contraire, des ardeurs qui ont quelquefois surpris. Napoléon, en lisant les lettres qu'elle a écrites a. M. de Pomponne pendant le procès de Fouquet, remarque que l'intérêt qu'elle porte au surintendant est bien chaud, bien vif, bien tendre pour de la simple amitié. C'était sa façon d'aimer ses amis, et il y avait ici une raison particulière qui l'empêchait de se contraindre et donnait plus de vivacité à l'expression de ses sentiments : cet ami était malheureux.

Souvenons-nous, à ce propos, que Mme de Sévigné, par son âge et son éducation, ajipartient encore

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à la jeunesse du xvii° siècle. Elle est de celles qui applaudirent les premières aux pièces de Corneille, 6t qui se sont formé l'esprit et le cœur dans les romans de la Calprenède et de Mlle de Scudéry. Ce sont des livres bien médiocres, comme œuvres littéraires, mais il y règne un certain idéal de politesse et d'héroïsme, dont un jeune cœur devait s'éprendre. Longtemps après, dans la retraite solitaire des Rochers, elle relisait Cléopdtre et y retrouvait toutes ses anciennes émotions. « Le style de la Calprenède est maudit en mille endroits, disait-elle : de grandes périodes de roman, de méchants mots; je sais tout cela. J'écrivis l'autre jour une lettre à mon fils de ce style, qui était fort plaisante. Je trouve donc qu'il est détestable, et je ne laisse pas de m'y prendre comme à de la glu. La beauté des sentiments, la violence des passions, la grandeur des événements, et le succès miraculeux de leur redoutable épée, tout cela m'entraîne comme une petite fille. » Ces admirations de sa jeunesse ont laissé leur empreinte sur elle. Elle en a gardé une sorte de goût naturel pour tout ce qui était grand, hardi, héroïque. Il lui plaît de tenir tête à la fortune ; elle éprouve un certain orgueil à ne pas changer avec elle et à rester attachée à ceux qu'elle abandonne. Elle avait mis le surintendant à la raison pendant qu'il était tout-puissant; lorsqu'il fut réduit à disputer sa vie à des juges prévenus et malveillants, elle éprouva pour lui une tendresse qui approchait de l'amour. De même, la disgrâce de Pomponne le lui rendit plus cher. « Le malheur ne me

chassera pas de cette maison », avait-elle dit quand elle apprit qu'il était congédié, et elle tint parole; on sent, dans ses lettres, son affection devenir plus vive à mesure qu'elle le voit plus triste et plus délaissé. Cette pointe de générosité relève encore sa bonté et sa bienveillance naturelles, et leur donne un charme de plus. Pouvons-nous être surpris qu'avec des qualités si aimables elle ait été tant aimée ?

Il me semble que, pour connaître Mme de Sévigné, ce n'est pas assez de l'étudier elle-même. Il nous faut au moins avoir entrevu quelques-uns de ceux qu'elle « a aimés. Elle leur était si tendrement attachée qu'ils font pour ainsi dire partie de son existence même, et qu'elle serait incomplète sans eux.

Commençons cette revue de son intimité par ceux qui lui étaient le plus proches, par ses enfants. Son lils était l'honneur et la bonté même, et il y a peu de figures, dans toute la correspondance, qui nous attire plus que la sienne. Il adorait sa mère et ne lui a januiis causé de chagrin sérieux. Je veux bien qu'elle ait été fâchée de le voir quelquefois fréquenter de mauvaises compagnies et compromettre sa réputation et sa santé dans des aventures galantes; et pourtant nous voyons qu'elle en prenait assez aisément son parti. Quand elle essayait de lui faire quelque réprimande, le fils y répondait si gaiement que le sermon

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finissait, d'ordinaire, par un éclat de rire. D'ailleurs, lorsqu'il revenait, un peu blessé, se refaire dans la retraite des Rochers, il y apportait tant d'esprit, tant de bonté, tant de ressources de conversation, un jugement si juste des bons ouvrages, il était une si aimable compagnie que Mme de Sévigné se prenait pour « le petit ami » d'une très vive tendresse et ne pouvait plus le quitter.

Il nous semble bien que Charles de Sévigné aurait dû être l'enfant préféré de sa mère. D'abord, c'était un fils, et l'on sait les complaisances infinies qu'on avait, dans ces familles aristocratiques, pour celui qui devait continuer la race. C'était, de plus, le meilleur des fils, le plus affectueux, le plus soumis. Assurément Mme de Sévigné l'aimait beaucoup; mais elle aimait mieux sa fille. Pourquoi? nous l'ignorons; et probablement elle ne le savait pas mieux que nous. Autour d'elle, on ne se l'expliquait pas davantage; malgré le soin qu'on prenait de flatter sa faiblesse, nous voyons bien que ses meilleurs amis, notamment Mme de la Fayette, trouvaient qu'elle avait tort. Les moralistes nous disent que les passions les moins raisonnées et les moins raisonnables sont, en général, les })lus fortes. Celle de Mme de Sévigné pour sa fille avait un degré de violence extraordinaire. Toutes les ardeurs de son âme se portaient de ce coté. Son affection maternelle sembla quelquefois tenir de la nature de l'amour; elle en eut les agitations et les orages ; comme l'amour, elle fit le bonheur et le tourment du cœur qu'elle posséda tout entier.

Celle qui fut l'objet de cette passion, Mme de Grignan, a été jugée avec beaucoup de sévérité de son temps et du notre. Bussy disait d'elle : « Cette femme a de l'esprit, mais un esprit aigre, d'une gloire insup- ])ortable. Elle se fera autant d'ennemis que sa mère s'est fait d'amis et d'adorateurs. » Saint-Simon, qui avait beaucoup connu son fils, le jeune marquis de Grignan, ne la traite pas mieux. Ce qui est fâcheux pour elle, c'est que la lecture des lettres de Mme de Sévigné ne nous paraît pas de nature à nous faire revenir de ce jugement. Malgré tous les éloges dont elle comble sa fille, on y prend des impressions qui ne lui sont pas favorables. La pauvre mère serait bien peinée si elle pouvait voir qu'elle est cause de l'antipathie que nous éprouvons pour Mme de Grignan. Il est sûr qu'elle lui a beaucoup nui sans le vouloir. On l'aime tant elle-même, elle paraît si bonne, si douce, si prévenante, qu'on se demande comment une fille si adorée et si adulée a eu quelque peine à s'accorder avec elle.

Il n'est pourtant pas difficile de le comprendre quand on voit combien elles différaient l'une de l'autre. Jetons un regard sur leurs deux portraits, qu'on place quelquefois dans le même cadre : c'est un contraste parfait. Rien ne ressemble moins à cette face ouverte, large, qui respire chez la mère la bienveillance, la sincérité, la belle humeur, que la petite figure délicate et minaudière de la fille. Mais il y avait bien plus de diversité encore dans leurs caractères. Mme de Grignan joignait deux défauts qui

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semblent contraires, et qui se rencontrent souvent ensemble, l'orgueil et la timidité. Quand on a de grandes ambitions et une trop bonne opinion de soi qu'on tient à faire partager à tout le monde, on est toujours inquiet de ce que les autres pensent de nous, et l'on craint de rien hasarder, de peur de ne pa9<i^éussir autant qu'on le voudrait. Jeune, Mme de Grignan était sujette à rougir au moindre mot qu'on lui disait, et sa contrariété en était si grande qu'elle quittait le bal pour ne pas offrir aux malins le spectacle de son embarras. Le temps et l'habitude du grand monde ne parvinrent jamais à lui donner de l'assurance. Un jour, au jeu du roi, elle fut tellement troublée qu'elle jeta tout l'argent à terre, et que M. le Duc se moqua d'elle sans pitié. Ce fut « une de ces cruelles petites choses » qu'on sent si vivement à la cour. D'ordinaire, les gens timides paraissent fiers. Pour cacher leur timidité, dont ils sont honteux, ils lui donnent un air d'insolence. Leur réserve, qui n'est le plus souvent que l'effet de leur embarras, semble venir du mépris qu'ils ont pour les autres. Mme de Grignan j)assait pour une grande dédaigneuse, même aux yeux de ceux qui la fréquentaient le })lus. Son mari, avant de l'emmener dans son gouvernement, disait en confidence à Mme de Sévigné : « Madame, elle ne daignera pas regarder ces pauvres femmes de Provence » . Les dédaigneux, ou ceux qu'on croit l'être, sont généralement détestés. Mme de Grignan savait bien qu'on ne l'aimait pas, et elle s'en plaignait à sa mère, qui ne la rassurait qu'imparfaitement. Ce sentiment qu'elle

avait qu'on la jugeait mal la rendait elle-même aigre et méchante. Gomme on n'était pas doux pour elle, à son tour elle était sévère aux autres. Il y avait peu de personnes dont elle dît du bien, et elle n'épargnait pas même les meilleurs amis de sa mère ; elle ne goûtait pas l'esprit de Mme de la Fayette, le duc de Ghaulnes lui semblait un homme de mauvaise compagnie, elle trouvait moyen de s'ennuyer avec Coulanges, elle taquinait Corbinelli, elle refusait durement un cadeau du cardinal de Retz, qui l'appelait sa chère nièce et voulait lui laisser son héritage. C'étaient là des représailles de la mauvaise opinion qu'elle savait bien qu'on avait d'elle : elle s'en vengeait en la méritant.

Que nous sommes loin de la large bienveillance de Mme de Sévigné, de cette habitude de voir le bien en toute chose, et de ne juger les gens que par leurs bons côtés! Elle au moins n'était ni vaniteuse ni timide; elle ne s'inquiétait pas d'avance de l'effet qu'elle allait produire. Quand il lui fallait écrire ou parler, elle a laissait couler le torrent », et tout ce qui lui venait à l'esprit, tout ce qu'elle avait dans le cœur lui échappait à la fois. Mme de Grignan, au contraire, éprouvait une sorte de resserrement d'âme qui empêchait ses sentiments de sortir. Elle disait d'ellemême « qu'elle était d'un tempérament peu communicatif » ; ce mot, dont nous faisons aujourd'hui tant d'usage, et qu'elle était une des premières à employer, la dépeint à merveille. Devant sa mère, elle ne pouvait pas parler; elle semblait gênée, indiffé-

rente; elle ne savait que répondre à des témoignages d'amitié dont elle se trouvait accablée. Plus tard, quand elle était seule et hors de cette présence qui la glaçait, elle retrouvait sa liberté d'esprit, et les termes d'affection venaient au bout de sa plume. « Méchante, lui disait Mme de Sévigné, pourquoi me cachez-vous de si précieux trésors ? vous avez peur que je ne meure de joie! » Quand on est tiède soi-même, il est naturel qu'on soit importuné par la chaleur des autres; on éprouve une sorte de confusion à recevoir des marques d'affection auxquelles on sent bien qu'on ne peut pas tout à fait répondre. Mme de Grignan finissait par être un peu fatiguée par l'amitié exubérante de sa mère. « 11 y a des gens, lui écrivait Mme de Sévigné, qui m'ont voulu faire croire que l'excès de mon amitié vous incommodait. Je ne sais, ma chère enfant, si cela est vrai : ce que je puis vous dire, c'est qu'assurément je n'ai pas eu dessein de vous donner cette sorte de peine. J'ai un peu suivi mon inclination, je l'avoue, et je vous ai vue autant que je l'ai pu, parce que je n'ai pas eu assez de pouvoir sur moi pour me retrancher ce plaisir; mais je ne crois pas avoir été pesante. » Elle l'était quelquefois, sans le savoir. Pascal a dit qu'il faut de l'adresse pour aimer ; mais on n'est guère adroit quand on aime trop : au lieu de se modérer et de se régler, de contenir les excès de son affection, la pauvre mère ne savait que gémir et j)lourer, et la vie commune devenait intolérable. Pendant l'hiver de 1G7G, après une absence de près

de deux ans, Mme de Grignan était revenue trouver sa mère à Paris. Par malheur, elles étaient toutes les deux assez mal accommodées en ce moment; la fille souffrait de la poitrine, la mère se remettait mal d'une attaque de rhumatisme. Gomme chacune d'elles tremblait pour l'autre, elles se fatiguaient de leurs inquiétudes mutuelles : c'était une surveillance de tous les instants, des soucis, des prévenances exagérées, des plaintes sans fin, des reproches à tout propos. Sous le prétexte de se guérir plus vite, elles se rendaient plus malades; elles s'otaient cette tranquillité d'esprit qui est la moitié de la santé. Ghai les de Sévigné, malade lui-même d'une blessure qu'il avait reçue au siège de Valenciennes, racontait à sa sœur comment sa mère et lui s'entendaient à se soigner, et à ce propos, avec son bon sens aimable, lui faisait une petite leçon : « Nous nous gardons mutuellement ; nous nous donnons une honnête liberté; point de petits remèdes de femmelettes. — Vous vous portez bien, ma chère maman, j'en suis ravi. Vous avez bien dormi cette nuit? comment va la tête? point de vapeurs? Dieu soit loué; allez prendre l'air, allez à Saint-Maur, souper chez Mme de Schomberg, promenez-vous aux Tuileries. Du reste, vous n'avez point d'incommodité ; je vous mets la bride sur le cou. Voulez-vous manger des fraises ou prendre du thé? les fraises valent mieux. Adieu, maman. J'ai mal au talon; vous me garderez, s'il vous plaît, depuis midi jusqu'à trois heures : puis vogue la galère! — Voilà, ma petite sœur, comment font les gens

raisonnables. » Mais elles n'étaient pas tout à fait raisonnables, et les tracasseries réciproques devinrent à la fin si fortes qu'il fallut renoncer à vivre ensemble. « Je saute aux nues, écrivait Mme de Sévigné, quand on vient me dire : vous vous faites mourir toutes deux, il faut vous séparer. Vraiment, voilà un beau remède ! » C'était vrai pourtant, « elles se tuaient l'une l'autre », et la séparation, quoi qu'en pensât Mme de Sévigné, devait être pour sa fille un remède efficace. A peine eut-elle quitté Paris qu'elle se sentit mieux portante ; et quand elle fut arrivée à Grignan, elle était guérie.

Ce qui désolait Mme de Sévigné, c'est que par moments, à la suite de ces scènes, elle arrivait à croire « que sa fille avait de l'aversion pour elle ». C'était une injustice : Mme de Grignan aimait sa mère, a II me semble, disait-elle à Bussy, que c'est mon meilleur endroit. » Mais elle l'aimait à sa façon, qui n'était pas celle de Mme de Sévigné. Ce qui prouve que cette affection, quoique plus calme, n'en était pas moins réelle, c'est que les séparations, quand l'heure en était venue, n'allaient pas sans larmes des deux côtés. « Vous pleurâtes, ma très chère, écrit Mme de Sévigné à sa fille le lendemain de son départ, et c'est une affaire pour vous; ce n'est pas la même chose pour moi : c'est mon tempérament. » Alors commençaient j)Our toutes deux des correspondances interminables. Songeons que, pendant vingt-cin(| ans, Mme de Grignan n'a jamais manqué un ordinaire, quand elle n'était pas empêchée par la

maladie. Toute l'année, quelles que fussent ses occu- })ations, elle écrivait à sa mère, deux fois par semaine, des lettres que celle-ci, quand elle songeait au temps et à la peine qu'elles devaient coûter, trouvait beaucoup trop longues, qu'elle la suppliait à genoux d'abréger, malgré le plaisir qu'elle éprouvait a les lire. Ces lettres devaient être plus tendres, plus affectueuses que nous ne le supposons, puisqu'elles contentaient Mme de Sévigné, dont l'amitié était si exigeante; il est probable que cette sensibilité craintive prenait plus d'audace à distance; Mme de Grignan n'avait plus honte de s'abandonner quand elle n'était pas sous le regard de ceux qu'elle aimait. Elle osait montrer son cœur comme il était, et la mère ravie lui disait : a Quand vous voulez, vous êtes adorable )).

Je suis donc tenté de croire que nous aurions une meilleure idée de Mme de Grignan si nous pouvions lire ses lettres. On lui a rendu un mauvais service en les détruisant. Peut-être était-elle, en réalité, moins égoïste, moins indifférente qu'on ne le suppose : les indifférents ne souffrent pas, et elle paraît avoir beaucoup souffert. Mme de Sévigné admire souvent la profondeur, l'énergie, la solidité de sa fille, et la met, par ce côté, bien au-dessus d'elle. Je ne crois pas qu'elle méritât tout à fait ces compliments. On nous donne, d'ordinaire, comme étant la marque d'une raison ferme et audacieuse, ses témérités d'opinions, ses escapades philosophiques dans la doctrine de Descartes , ses velléités d'hérésie.

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J'avoue que j'y vois plutôt l'inquiétude d'un esprit qui manque d'équilibre, et comme un besoin d'agitation dans le vide. C'était au fond une ame troublée, malade, et qui se nourrissait de chimères. Obligée de vivre par devoir dans le monde, elle ne rêvait que solitude; elle voyait tout en noir, elle se faisait des chagrins de tout. Sa mère lui reprochait d'avoir une sorte de goût pour les désespoirs et les tristesses; elle appartenait déjà à cette catégorie de désenchantés et de désespérés qui, depuis, est devenue si nombreuse. Au lieu de l'attaquer, comme on le fait d'ordinaire, il faut peut-être un peu la plaindre. Je m'imagine que c'était une de ces natures malheureuses qui sont destinées, en se tourmentant ellesmêmes, à fiiire le tourment des autres.

Après sa fille et son fils, il n'y a personne qui ait été mêlé de plus près à la vie de Mme de Sévigné que son cousin, le comte de Bussy-Rabutin. De celui-là nous aurions beaucoup à dire si nous voulions l'étudier sous toutes ses faces : c'est un des personnages les plus curieux du xvif siècle. Bornons-nous, autant que possible, à ce qu'il est nécessaire de savoir pour comprendre ses rapports avec sa cousine.

Peu de personnes ont dé])uté dans la vie d'une façon aussi tapageuse que Bussy. Soldat à seize ans,

et dès le premier jour remarqué pour sa bravoure et son sanû[- froid, il commande à dix-huit ans le réo^iment de son père et fait déjà du bruit par ses fredaines. A vingt ans, il est nommé mestre de camp d'infanterie; il a des duels et des aventures galantes; on ne doute pas qu'il n'arrive vite cà la plus haute fortune, et il en doute moins que personne. Les circonstances sont favorables : une guerre importante est engagée, qui met les gens de cœur en relief; un grand règne s'annonce, et l'on en sent les ap})roches. Tout se renouvelle, les mœurs et les opinions changent, et déjà paraissent les acteurs qui vont jouer les premiers rôles sur cette scène rajeunie. Impatient de prendre sa place, Bussy essaye d'attirer l'attention par tous les moyens : il se donne les qualités et surtout les vices à la mode; il frappe, il étonne, au besoin il scandalise; il force tout le monde à parler de lui. Parmi les moyens qu'il emploie pour faire du bruit, il en est un dont assurément il ne se serait pas avisé quelques années plus tôt. Il veut passer pour un habile lettré ; il fait des vers qu'il donne à lire à ses amis, surtout à ses amies, et il compose un roman qu'il laisse courir dans les sociétés élégantes. C'est un signe des temps : la littérature devient une puissance, et Bussy s'en sert pour se mettre en crédit. Tout paraît d'abord lui réussir; il est nommé lieutenant général; il commande la cavalerie légère dans l'armée de Turenne ; il devient membre de l'Académie française; mais tout d'un coup la publication de son Histoire amoureuse

des Gaules^ où les personnes les plus importantes du royaume étaient maltraitées, soulève la colère de ses victimes; il est enfermé pendant treize mois à la Bastille, puis exilé dans ses terres, où il resta dixsept ans avant d'avoir la permission de retourner à Paris.

C'est dans ce livre qu'il avait placé le portrait de Mme de Sévigné dont j'ai déjà cité quelques passages. Ce portrait a ceci de remarquable que rien n'y est tout à fait exact, mais que rien n'y est tout à fait faux. Les traits, pris isolément, y sont grossis et dénaturés, et pourtant l'ensemble se reconnaît. De cette façon, il pouvait satisfaire la malignité de tout le monde : il contenait assez de mensonge pour réjouir les malveillarts, et assez de vérité pour permettre aux amis de s'en amuser sans scrupule; Gorbinelli, le bon Gôrbinelli, avoue qu'il ne le lisait pas sans rire. La colère de Mme de Sévigné, quand elle se vit imprin^ée et dans les mains de tout le monde, surprit beaucoup Bussy : il était de ces gens qui, oubliant très vite le mal qu'ils ont fait, s'étonnent que ceux qui en ont souffert s'en souviennent; il finit pourtant par demander et par obtenir le pardon de sa cousine, et ils recommencèrent à s'écrire sans interruption, jusqu'aux dernières années de leur vie.

C'est à l'aide de cette correspondance que nous pouvons suivre Bussy dans son exil. On sait qu'il ne le supporta pas avec courage, ce qui ne dut guère surprendre ceux qui le connaissaient à fond.

Tout était chez lui en surface; il avait plus de vanité que d'ambition ; il aimait plus le bruit que la gloire, et, malgré les airs de capitan qu'il prenait volontiers, il manquait d'énergie véritable. Il crut devoir se donner quelquefois des attitudes résignées et prononcer quelques-unes de ces belles phrases que les sots prennent pour des vérités. « Comme je sais, écrivait-il, qu'il faut aller à la mort de quelque lieu où l'on soit, j'aime autant partir de Bourgogne pour ce voyage que de Paris ou de Saint- Germain. » En réalité, il compte bien que la mort ne le trouvera pas en Bourgogne, mais à Saint-Germain ou à Paris. Son espérance est fondée sur un raisonnement auquel il s'attache avec obstination et qu'il a souvent répété à ses amis. Tout arrive, leur dit-il, et rien ne dure ; il n'y a pas de bonheur ou d'infortune qui soient éternels. Si l'homme heureux doit toujours craindre, le malheureux peut toujours espérer. Son tour viendra un jour ou l'autre; il s'agit seulement qu'il ne meure pas avant que ce jour soit arrivé. Toute la sagesse d'un exilé consiste donc à se conserver pour ne pas manquer à sa fortune. Bussy y prenait peine, et il cherchait autant qu'il le pouvai; à fuir toutes les émotions qui sont nuisibles à la santé. Quand il perdit le marquis de Vardes, un de ses meilleurs amis, il se contenta d'écrire à Corbinelli : « Après l'avoir regretté honnêtement tous deux, ne songeons plus qu'âne le pas sitôt suivre ». 11 ne pouvait pas pourtant s'empêcher de trouver que ce jour sur lequel il comptait avec tant d'assu-

rance, ce jour de réparation et de justice, se faisait bien attendre ; plus d'une fois la patience lui échappe; ce masque de résignation tombe, et l'aigreur cachée se trahit par des traits violents de satire. Il attaque alors les favoris, les maîtresses, les ministres. Voici, en deux mots, l'oraison funèbre de Colbert : « On lui trouva sept pierres dans le rein, qui ne me surprirent pas tant que de ne lui en point trouver dans le cœur ». La mort de Mme de Seignelay, à dixhuit ans, lui arrache ce cri de joie sauvage : « Nous serions au désespoir, nous autres malheureux, si Dieu ne nous régalait de temps en temps de la mort de quelque ministre ».

Des traits pareils sont rares dans sa correspondance, et j'avoue que je le regrette : je l'aime mieux révolté que soumis. Je ne puis me faire à son apparente résignation, qui est démentie par les efforts qu'il tente à tout moment pour désarmer ses ennemis et mériter sa grâce. Il faut dire que sa situation était très délicate et qu'il en sentait les difficultés. Il savait qu'en général on ne l'aimait pas; comme il était entêté de sa noblesse et de son mérite, aigre, pointilleux, il ne vivait bien avec personne. Il se fâcha un jour avec le maréchal de Bellefonds, qui s'était servi de cette phrase, en lui écrivant : « Je vous supplie de me conserver vos bonnes grâces ». C'était « l'honneur de vos bonnes grâces » qu'il aurait fallu mettre. \J Histoire amoureuse des Gaules avait obtenu un très grand succès, mais un de ces succès de scandale qui, en donnant des lecteurs au livre, font des

ennemis à Tauteur. Il suffisait de la lire pour se confirmer dans cette o})inion que Bussy était un insupportable railleur qui ne respectait rien. Nous n'avons pas l'idée aujourd'hui qu'on puisse ainsi se permettre de livrer au public la vie privée des personnes les plus importantes de la société, raconter leurs aventures en les embellissant de détails abominables empruntés à l'écrivain le plus cynique de l'antiquité. Quelque perdues de réputation que fussent la comtesse d'Olonne et la duchesse de Chatillon, elles appartenaient aux premières familles du royaume, elles avaient des maris, des parents que leur déshonneur devait couvrir de honte; comment comi)rendre qu'on ait pu dire ouvertement, dans un livre que tout le monde pouvait lire, qu'elles étaient d M)auchées, perfides, intéressées, qu'elles changeaient d'amants selon leurs caprices ou leurs besoins , qu'elles se livraient pour deux mille })istoles à des traitants sans naissance et sans honneur? Personne n'est épargné dans ce roman satirique, ni le prince de Marcillac, qu'on nous montre, comme Samson, écrasant ses ennemis « avec sa mâchoire d'âne » ; ni les comtes de Guiche et de Manicamp, à qui l'on prête des mœurs honteuses; ni le prince de Gondé, « né fourbe, insolent, sans égards » ; ni la duchesse de Longueville, « qui était malpropre et sentait mauvais ». Quand on vit que Bussy s'attaquait à tous, chacun trembla pour lui-même, et tout le monde fut aise de voir punir une insolence dont personne ne se croyait à l'abri. Bussy sentait donc qu'il n'était

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pas soutenu j)ar l'opinion de ses contemporains; et ce qui achevait de l'exaspérer, c'est qu'il devinait qu'il ne pouvait pas compter davantage sur la bienveillance de la postérité. Il n'espérait pas, disait-il à Mme de Sévigné, que l'histoire le traitât mieux que n'avait fait la fortune, « parce que ceux qui l'écrivent sont pensionnaires de la cour et ne composent leurs livres que sur les mémoires des ministres ». Il a été plus malheureux encore qu'il ne le croyait. Ce ne sont pas seulement les historiens officiels qui l'ont maltraité, mais des écrivains indépendants, qui n'attendaient rien de la cour et qui détestaient les ministres. Saint-Evremond, exilé aussi etipour des motifs plus futiles, ne l'a pas épargné : « Il a préféré, dit-il, à son avancement le plaisir de faire un livre et de donner à rire au public; il a voulu se faire un mérite de sa liberté, et il n'a pas soutenu jusqu'au bout ce caractère. Quand on a renoncé à sa fortune par sa faute, et quand on a bien voulu faire tout ce que M. de Bussy a fait de propos délibéré, on doit passer le reste de ses jours dans la retraite, et soutenir avec quelque dignité un rôle fâcheux dont on s'est chargé mal à propos. )> Saint-Simon, qui n'est pas suspect non plus de servilité, et qui ne travaille pas sur les mémoires des ministres, rencontrant Bussy sur son chemin, se contente de dire de lui « qu'il est connu par son Histoire amoureuse des Gaules, et plus encore par la vanité de son esprit et la bassesse de son cœur ».

Il passa les dix-sept ans de son exil dans ses terres

de Bourgogne, à Ghaseu, à Forléans, à Bussy. Par un hasard heureux et rare, le château de Bussy est à })eu près aujourd'hui dans l'état où son maître l'a laissé. Il se vante, dans ses lettres, d'en avoir fait (( une des plus belles maisons qu'il y eût en France « ; nous trouvons l'éloge un peu excessif. C'est une bâtisse assez lourde, qui domine une petite vallée sans caractère, entourée par des hauteurs qui ne sont pas des montagnes, arrosée par des cours d'eau qui ne sont pas des rivières. Devant l'entrée du château s'étend un parc planté de beaux arbres, mais dont l'inégalité du terrain ne permet pas d'embrasser la grandeur. De l'autre côté, un parterre assez mesquin, avec de petites allées droites et un semblant de ruisseau, forme une terrasse d'où l'œil a})erçoit un horizon médiocre et commun. Quelques maisons d'un pauvre village se groupent au pied du château; le reste est disséminé dans la plaine ou s'étage le long de la colline, en sorte qu'on ne trouve là tout à fait ni la beauté sévère de la solitude, ni le mouvement et l'agitation de la vie. Mais Bussy n'était pas un ami de la nature. Je suppose que la vue qu'on pouvait contempler des fenêtres du château lui était fort indifférente et qu'il ne se promenait dans les allées de son parc que pour obéir à des prescriptions d'hygiène. Qu'a donc pu faire, au milieu des champs, cet exilé qui ne pouvait pas souffrir la campagne, pour remplir le vide de ses longues journées? Il nous le dit plus d'une fois dans sa correspondance : dès qu'il est arrivé en Bourgogne, au sortir de la Bas-

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tille, il a fait venir de Dijon, et même de Paris, des artistes de tout genre, surtout des architectes et des peintres, et il s'est mis à embellir ses salons. Les salons, voilà ce qu'on aimait le mieux au xvii^ siècle, ce qui rappelait les moments les plus heureux de la vie, ceux qu'on avait passés dans des réunions charmantes, au milieu de personnes aimables et de gens d'esprit; en sorte que Le Nôtre, pour plaire à cette société mondaine, fit du parc de Versailles comme une reproduction du château lui-même, avec de longues galeries où les arbres forment une voûte en se rejoignant et qui mènent à des cabinets et à des salles de verdure. La manière dont Bussy a décoré sa maison nous fait bien voir en quel état d'esprit il était alors et ce qui occupait toutes ses pensées : il se nourrissait de souvenirs et de regrets, il ne songeait qu'à ce monde séduisant dont il était banni, il voulait à tout prix en avoir une image devant les yeux. Plusieurs pièces sont ornées d'emblèmes et d'allégories qui se rapportent presque toutes à sa maîtresse, la belle marquise de Montglas; Bussy, qui l'accusait de l'avoir abandonné dans son malheur, qui la faisait représenter plus légère que le vent, plus changeante que la lune, plus fugitive que l'hirondelle, montre bien, par l'acharnement même qu'il met à la poursuivre, qu'il l'aimait toujours. Dans un de ses salons, il a réuni les portraits des grands capitaines de son temps et s'est mis sans façon en leur compagnie. Ailleurs il a fait peindre toutes les femmes qu'il a fréquentées, avec des inscriptions qui sont souvent des

épigrammes. Il lui semblait sans doute qu'il n'avait pas tout à fait quitté Paris et Versailles, quand il retrouvait autour de lui toutes ces figures de connaissance qui lui rappelaient ses plus heureuses années. Il se faisait illusion en les regardant, et il oubliait un moment son exil. Sa correspondance était pour lui une autre manière de se rattacher à ce monde dont on l'avait banni. Chaque ordinaire lui apportait des lettres des quelques amis qu'il avait conservés : c'étaient surtout des femmes, qui se montrèrent pour lui plus fidèles que les hommes, quoiqu'il ne les eût pas épargnées; avec elles, des gens de cour, en petit nombre, ceux qui se souviennent de leurs amis malheureux, et quelques beaux esprits de collège et d'académie, fort honorés d'être en rapport avec un grand seigneur qui se piquait d'aimer la littérature. Ces lettres étaient attendues avec impatience. Elles faisaient arriver de loin jusqu'à lui quelque écho des bruits du monde vers lesquels il avait toujours l'oreille tendue. Mais, si sa curiosité prenait plaisir à les lire, que son orgueil devait y trouver de cruelles blessures ! Quelle amertume d'apprendre les succès de ses anciens rivaux, de gens qui avaient servi avec lui et sous lui, auxquels il se jugeait bien supérieur, et qui arrivaient l'un après l'autre aux premières dignités de l'Etat! Quel dépit de parcourir ces listes de maréchaux de France, ces promotions de chevaliers de l'Ordre, où son nom ne se trouvait pas ! Et quand on lui faisait le récit de ces batailles gagnées, de ces provinces conquises, de ces coalitions vaincues, quelle rage pour

un vaniteux, qui se croyait appelé à commander des armées et à remporter des victoires, de voir tous ces grands événements s'accomplir sans lui ! On comprend la douleur qui déchirait alors l'âme de Bussy, et l'on se sent près de pardonner aux efforts désespérés qu'il a faits pour rentrer en grâce.

Parmi ces correspondants fidèles qui se chargeaient d'envoyer à Bussy les nouvelles de Paris et de la cour, il faut mettre au premier rang Mme de Sévigné. Elle aimait à lui écrire et à recevoir ses lettres; elle trouvait que l'esprit de son cousin excitait et allumait le sien; il la mettait en verve par sa malice, et elle éprouvait, en lui répondant, un des plaisirs auxquels nous sommes le plus sensibles, celui d'être contents de nous-mêmes.

Elle avait pourtant des amis qu'elle aimait mieux, et avec lesquels elle s'abandonnait davantage. J'en pourrais citer un grand nombre, dont elle nous entretient sans cesse; mais, comme il faut se borner, je me contenterai de parler des plus connus, de ceux qui tinrent le plus de place dans sa vie, d'abord de Mme de la Fayette et de la Rochefoucauld, puis de M. et de Mme de Coulanges.

Quand Mme de la Fayette mourut , en 1693 , Mme de Sévigné disait que leur amitié avait duré plus de (quarante ans. Elle en plaçait donc le débul

vers l'époque où Mme de la Vergne, mère de Mme de la Fayette, épousa en secondes noces le chevalier Renaud de Sévigné. C'est alors que la fille de Mme de la Yergne et lajeune femme de Henri de Sévigné, que rapprochaient leur âge et leurs goûts, se sentirent attirées l'une vers l'autre. De ces premières et lointaines années nous savons fort peu de chose, et je n'en veux, pas parler. Au moment où la correspondance de Mme de Sévigné avec sa fille commence, Mme de la Fayette n'est plus de la première jeunesse, et elle vient de former avec le duc de la Rochefoucauld une liaison étroite, dont on s'occupe beaucoup dans le monde.

De quelle nature pouvait être cette intimité? La question est fort indiscrète, j'en conviens, mais il est difficile d'éviter d'y répondre. Les contemporains se le demandaient déjà avec une curiosité malicieuse. Mme de Scudéry écrivait à Bussy : « j\L de la Rochefoucauld vit fort honnêtement avec Mme de la Fayette ; il n'y paraît que l'amitié. Enfin la crainte de Dieu de part et d'autre, et peut-être la politique ont coupé les ailes à l'amour. Elle est sa favorite et sa première amie. » Mais Bussy, qui était méfiant, soupçonnait autre chose : « Pour moi, répondait-il, je maintiens qu'il y a toujours de l'amour. » Peut-être ne serait-il pas sage de prétendre trop éclairer ce sujet délicat. Si leur liaison a commencé en 1665, comme le pense Sainte-Beuve, la Rochefoucauld avait alors cinquante-deux ans et Mme de la Fayette trente-deux. A la rigueur, cet âge permet toutes les suppositions;

seulement il faut remarquer qu'une longue vie d'agitations stériles et d'ambitions déçues avait usé la Rochefoucauld ; quant à Mme de la Fayette , elle avait été, sans doute, vive et gaie dans sa jeunesse, et il lui était arrivé, au milieu d'un cercle intime, avec des amis, sûrs, de s'abandonner et de s'émanciper quelquefois ; Mme de Sévigné le rappelait longtemps après à sa fille : « Nous avons bien ri et bien fait des folies, avec sa sagesse; vous en souvient-il ? » Mais la sagesse avait bientôt pris le dessus, et c'était, malgré ses trente ans, une femme sérieuse et mûre, quand la Rochefoucauld la rencontra dans le salon de Mme de Sablé. J'imagine que la liaison dut se faire lentement. Aucun des deux n'était de tempérament ni d'âge à éprouver une de ces passions violentes et inévitables, qui naissent d'un coup. Il s'aperçut sans doute de la justesse des réflexions que faisait cette jeune femme; il fut frappé de sa connaissance parfaite du monde et de sa façon sûre et nette de juger les événements et les hommes; de son coté, on peut croire que lorsqu'elle vit l'impression qu'elle produisait sur un homme aussi distingué, qui avait joué un rôle important dans les affaires publiques, elle en fut très flattée. C'est donc l'esprit qui eut d'abord le plus de part à leur liaison; mais le cœur n'y fut pas non plus étranger. M. de la Rochefoucauld n'était [)as fait pour ces grandes passions où le hasard de ses aventures romanesques l'avait un jour engagé. Mme de Sévigné avait raison de dire de lui : « Je ne crois [)as que ce qui s'appelle

amoureux il l'ait jamais été ». C'est à cinquante-deux ans seulement qu'il connut l'amour dans la mesure où il était capable de le ressentir. Quoiqu'il eût beaucoup vécu jusque-là, Mme de la Fayette lui fit voir des pays nouveaux. Elle lui inspira une affection modérée et raisonnable, la seule qui fût tout à fait dans leur nature à tous les deux, et cette affection embellit leurs dernières années. Il y a bien du charme encore dans ces amours tardifs, qui sont exempts de tempêtes, et qui peuvent avoir l'éclat tempéré et la chaleur attiédie d'un coucher de soleil d'automne. « Je crois, disait Mme de Sévigné, que rien ne peut surpasser la force d'une telle liaison. » Dès lors ils ne se quittèrent plus. Gourville, qui déteste Mme de la Fayette, laisse entendre qu'elle s'empara tout à fait de la Rochefoucauld. Il est' sûr qu'elle était, de sa nature, impérieuse et dominante, et qu'elle mettait un peu ses amis sous le joug; mais ici le joug fut accepté sans résistance. Il y a des servitudes auxquelles on est heureux de se soumettre; et d'ailleurs nous savons que Mme de la Fayette n'usa de son pouvoir que pour adoucir et réconcilier avec le genre humain le moraliste amer qui venait d'écrire les Maximes. C'est au plus fort de cette liaison que parut la Princesse de Clèves, sous le nom de Segrais. Tout le monde savait que ce nom cachait celui de Mme de la Fayette, et beaucoup soupçonnèrent que la Rochefoucauld devait y avoir quelque part. Voici ce que la dévote Mme de Scudéry écrivait à Bussy : « M. de la Rochefoucauld et Mme de la Fayette ont fait un

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roman des galanteries de la cour de Henri second : ils ne sont pas en âge de faire autre chose ensemble ». Il est impossible aujourd'hui de savoir si, en effet, la Rochefoucauld aida Mme de la Fayette et ce qui lui appartient dans la Princesse de Clèves. Tout ce qu'on peut dire, c'est que sa liaison avec l'auteur semble avoir laissé quelque trace dans ce charmant ouvrage, et qu'on soupçonne en le lisant en quelle situation d'esprit se trouvait celle qui l'a écrit. Il me semble qu'on y sent le calme d'une âme qui jouit d'une affection partagée; du repos où elle est parvenue, elle regarde avec une sympathie aimable et compatissante les passions malheureuses des autres, et répand sur les objets de ses rêves cette lumière égale et douce, qui est l'atmosphère même où elle passe sa vie. Les années qui suivirent furent moins heureuses. Comme toujours, l'âge amena les maladies; la goutte cloua la Rochefoucauld sur son fauteuil. Mme de la Fayette, toujours mourante, ne pouvait former aucun projet pour le lendemain. Elle raconte qu'un jour, étant partie pour Chantilly, où M. le Prince l'attendait, la lièvre la prit sur le Pont-Neuf, et qu'elle ne put aller plus loin. Cet état les rendit plus nécessaires l'un à l'autre. Comme leur mauvaise santé les forçait de fuir le monde, ils s'arrangèrent plus que jamais pour se suffire tous les deux. Mme de Sévigné, qui les voyait i)lus régulièrement de})uis qu'ils étaient plus seuls et plus tristes, nous dit « que rien ne pouvait être comparé à la confiance et au charme de leur amitié ».

Passer de Mme de la Fayette et de la Rochefoucauld à M. et Mme de Goulanges, c'est aller d'un extrême à l'autre. Autant il y a, chez les premiers, de sérieux et de gravité, autant les autres sont gais, remuants, animés. C'est le mouvement même et la vie que ce ménage charmant. Il est impossible d'avoir plus d'esprit qu'eux, un esprit de saillies et de verve, toujours armé et prêt à la riposte. Dans la conversation du mari et de la femme, les épigrammes jaillissent en étincelles. L'ennui ne peut approcher d'eux; aussi tout le monde les aime, les recherche, les attire et veut les garder. Cependant, lorsqu'on regarde de près, on s'aperçoit qu'ils ne paraissent pas s'entendre très bien ensemble. Quand ils sont seuls tous les deux, ces rieurs deviennent sérieux, ces causeurs intarissables ne trouvent rien à se dire. Aussi restentils le moins qu'ils peuvent à la maison. Ils n'ont pas d'enfant qui les y retienne; ils sont à peu près inoccupés : la femme ne s'intéresse guère à son ménage ; le mari, qui a été successivement conseiller et maître des requêtes au parlement de Paris, se dispense le plus possible de siéger. Ils sont toujours par les rues ou sur les chemins : elle fréquente les salons de Paris et fait des visites à Versailles, où elle a de grandes relations dont elle est un peu fière, les Louvois, qui sont de sa famille, la duchesse de Richelieu, Mme de Maintenon surtout, qui goûte beaucoup son esprit. Lui, se permet de plus longues escapades; il va passer des saisons entières dans les châteaux des grands seigneurs qu'il amuse. Une fois il voyage

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en Allemagne avec M. de Lyonne; plus tard, il accompagne le duc de Ghaulnes dans son ambassade de Rome, assiste à deux conclaves et reste plus de deux ans en Italie. Au moment où la correspondance de Mme de Sévigné nous les fait connaître d'un peu près, il y a sept ou huit ans qu'ils sont mariés, et le ménage est déjà ce qu'il sera jusqu'à la fin. Chacun va de son côté, et tous les deux ont pris tout à fait leur parti de cette séparation sous le même toit. Gela s'est-il accompli sans crise? nous l'ignorons. Mais je ne puis me figurer qu'il se soit élevé jamais de scène scandaleuse entre des gens si bien élevés, si ennemis du bruit, si tolérants de nature. Il est probable qu'ils se sont discrètement éloignés quand ils ont trouvé moins de plaisir à vivre réunis, et, comme la séparation s'est faite peu à peu, il n'y a eu ni déchirement ni violence : c'est ainsi que les liquides qui se refroidissent lentement dans un vase ne le font pas éclater. Mais comment donc est-il arrivé que ces deux aimables caractères, si semblables entre eux, ne se sont pas mieux accordés ensemble? N'est-ce pas parce qu'ils étaient trop semblables? Si les natures contraires risquent de se heurter, peut-être est-il difficile à celles qui se ressemblent trop de se convenir tout à fait. Il vaut mieux qu'il y ait, entre les personnes destinées à ne pas se quitter, assez de ressemblance pour pouvoir se comprendre l'une l'autre, et assez de différence pour avoir besoin de se compléter. Toujours est-il que, dans ce ménage assez mal uni, l'estime mutuelle avait survécu; il resta même, entre cette

femme et ce mari qui ne rétaient guère, un fond d'amitié et de confiance : d'où l'on peut conclure peutêtre qu'ils n'avaient jamais eu un amour bien vif l'un pour l'autre, car, selon la remarque très juste de Bussy, d'un amour violent on passe plutôt à la haine qu'à l'amitié. Dans une maladie très grave que fit Mme de Goulanges, on eut ce spectacle édifiant de voir le mari donner des marques de la plus profonde douleur, et la femme mourante ne s'occuper que de son mari. 11 est vrai que, lorsqu'elle fut hors de danger, tout recommença comme à l'ordinaire. Ce mélange d'égards réciproques et de mutuelle indifférence, de séparation complète à l'intérieur et de bonne apparence aux yeux du public forme un contraste fort curieux ; ne semble-t-il pas qu'on entrevoit déjà un ménage du grand monde au xviii^ siècle ? Cependant, un point important y manque. Ce mari léger, qui fuit la maison, on ne lui connaît pas de maîtresse. Il ne paraît pas avoir formé hors de chez lui une de ces liaisons qui remplacent la vie de famille. Il aime avant tout la bonne chère, les propos salés, les joyeuses compagnies. Partout où on le reçoit, il se met à l'aise. Agréable d'abord, il devient bientôt nécessaire; mais, en amusant les autres, il s'amuse lui-même, et cette existence, qui ne serait pas du goût de tout le monde, le contente pleinement. Il a eu quelques contrariétés, sans doute; qui peut tout à fait les éviter? Une fois on l'a poussé à demander une place importante de finance, et, quoiqu'il soit parent de Louvois, il ne l'a pas obtenue. C'est un

mécompte qu'il a ressenti, malgré sa philosophie, mais son chagrin n'a guère duré, et, comme c'est son habitude, il s'en est consolé par des chansons :

Fortune, tu m'as fait querelle, Mais tu ne m'as pas maltraité;

puis il a recommencé de plus belle sa vie vagabonde et joyeuse. « La jolie vie! lui écrit Mme de Sévigné, et que la fortune vous a traité doucement ! toujours aimé, toujours estimé, toujours portant la joie et le plaisir avec vous, toujours favori et entêté de quelque ami d'importance, un duc, un prince, un pape (car j'y veux ajouter le Saint-Père pour la rareté) ; toujours en santé, jamais à charge à personne, point d'affaires, point d'ambition; mais surtout quel avantage de ne point vieillir! Voilà le comble du bonheur. Vous vous doutez bien à peu près de certaines supputations de temps et d'années; mais ce n'est que de loin, cela ne s'approche point de vous avec horreur, comme de quelques personnes que je connais; c'est pour votre voisin que cela se fait, et vous n'avez ])as même la frayeur qu'on a ordinairement quand on voit le feu dans son voisinage. Enfin, après y avoir bien pensé, je vois que vous êtes le plus heureux homme du monde. »

Et Mme de Goulanges? s'est-elle contentée de ce qui suffisait à son mari ? comment a-t-ollc accepté cet isolement où il la laissait? ne s'est-il trouvé personne qui ait profité de l'occasion pour pénétrer dans

la place vide? Saint-Simon, qui n'est pas suspect de complaisance, nous dit qu'elle a toujours été sage, et on peut l'en croire. Ce n'est pas qu'elle ait manqué d'adorateurs qui se proposaient pour la consoler des absences de son mari. Mme de Sévigné en nomme trois, qui lui faisaient une cour assidue. C'était d'abord l'abbé Têtu , un bel esprit de ruelle , le favori des dames, que les salons s'arrachaient. 11 avait fait de son temps un partage régulier. Pendant la belle saison, on ne le voyait plus : il allait tenir compagnie à la charmante abbesse de Fontevrault. Il revenait, avec le mauvais temps, prendre ses quartiers d'hiver, comme il disait, chez Mme de Coulanges. L'abbé Têtu, quoique souvent impérieux et jaloux, avait cet avantage de ne pas compromettre les femmes auxquelles il s'attachait : on savait que toute son ardeur était aux conversations tendres, et qu'il n'allait pas plus loin que le madrigal. L'autre était moins dangereux encore : c'était le comte de Brancas, un original dont Mme de Sévigné s'est souvent égayée; il était amoureux et dévot à la fois, et ne prétendait plaire à Mme de Coulanges que pour l'aider à faire son salut. Elle aimait mieux se sauver toute seule et s'amusait volontiers de ce soupirant mystique qui, dans ses déclarations, mêlait, comme Tartuffe, la théologie aux propos galants. Il y avait plus à craindre du troisième, le marquis de la Trousse, cousin de Coulanges, et l'un des meilleurs officiers du roi. Celui-là était très éi)ris de sa cousine, et il ne la quittait guère, quand il pouvait venir à

Paris. Mais elle ne le traitait pas mieux que les autres. « Il est toujours assidu, disait Mme de Sévigné, et elle toujours dure, méprisante et amère. » Le manège de ses trois amoureux ne déplaisait pas à Mme de Goulanges, et elle aimait assez à les mettre aux prises. Ce qui est plus singulier, c'est que le mari s'en amusait aussi, et qu'il prenait plaisir à noter les progrès et les chances de chacun d'eux, et à les célébrer dans ses chansons :

Têtu est vainqueur de Brancas,

La Trousse n'y résiste pas,

De lui seul Goulanges est contente.

Son mari chante :

Têtu est vainqueur de Brancas, La Trousse n'y résiste pas.

Voilà un mari d'un désintéressement et d'une tolérance rares. Mme de Sévigné n'avait pas tort de dire, au moment où il partait pour Rome : « Sa femme n'avait point de raison particulière pour souhaiter qu'il fît ce voyage, car il ne l'incommode point du tout ».

Du reste, il est probable que la confiance du mari ne fut pas trompée. Mme de Goulanges se plaisait aux badinages d'une galanterie légère, mais on a vu que Saint-Simon affirme qu'elle n'alla pas plus loin. Peut-être l'a-t-elle par moments regretté; il est possible qu'elle ait entrevu, au delà de ces liaisons futiles, quelque affection plus profonde qui lui aurait fait éprouver des sentiments qu'elle n'a pas connus. Je lis, dans une de ses lettres, une phrase qui donne

à refléchir. Il s'agit du marquis de Villeroy, le charinaiu, comme on l'appelait, qui était éperdument amoureux d'une femme qui le trompait, « Tout le monde, dit-elle, le trouve digne de pitié, et il me paraît digne d'envie. » Il me semble que, si on lit entre les lignes, ces mots laissent deviner quelques regrets. ^Nlais décidément sa nature ne la portait pas du côté des grandes passions; la légèreté de son caractère la protégea pendant les années périlleuses. Sur la fin, elle devint grave et dévote. Nous avons une lettre où elle reproche à son mari son humeur vagabonde et son incorrigible jeunesse. « Pour moi, lui dit-elle, j'avoue que je crois me peu soucier du monde. Je ne m'y trouve plus propre par mon âge; je n'y ai. Dieu merci, point de ces engagements qui y retiennent, malgré qu'on en ait; j'ai vu tout ce qu'il y a à voir, je n'ai plus qu'une vieille figure à lui présenter, plus rien de nouveau à lui montrer ni à découvrir. Et que veut-on faire de recommencer toujours des visites, se troubler des événements qui ne nous regardent point? Mon cher monsieur, il faudrait songer à quelque chose de plus solide. »

Mme de la Fayette et Mme de Goulanges ont été les meilleures amies de Mme ds Sévigné. Sans doute, elle a pu quelquefois souffrir de l'esprit impérieux de l'une, la légèreté de l'autre l'a souvent impatientée; mais, malgré leurs travers, elle les a tendrement aimées toutes les deux. Elle disait, à propos de Mme de la Fayette : « Jamais nous n'avons eu le moindre nuage dans notre amitié » ; elle aurait

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pu le dire aussi de Mme de Goulanges. De leur coté, ses deux amies ont senti tout le charme et toute la solidité de son affection. Mme de la Fayette, près de mourir, lui écrivait : « Il faut finir quand il plaît à Dieu, et j'y suis soumise. Croyez, ma très chère, que vous êtes la personne du monde que j'ai le plus véritablement aimée. » Mme de Coulanges eut la douleur de lui survivre, et elle ressentit très vivement cette perte. « Il ne me reste plus d'amies )>, disait-elle, quand elle apprit sa mort; et elle écrivait un an après : « Le malheur de ne la plus voir m'est toujours nouveau; il manque trop de choses à l'hôtel de Carnavalet! » Quel éloge pour Mme de Sévigné que de s'être fait également aimer de deux personnes dont l'humeur était si opposée ! C'est assurément ce qui nous donne d'elle la meilleure opinion.

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