CHAPITRE II
Cousin fait remarquer que, dans la première moitié du xvii® siècle, le genre épistolaire devint fort à la mode, que les lettres, comme les portraits et les conversations, occupent une grande partie des romans de cette époque, et que, dans ceux de Mlle de Scudéry, elles sont imprimées en caractères particuliers pour attirer l'œil du lecteur. Cette vogue se comprend sans peine. C'est une maladie fort commune que d'aimer à parler de soi et à se mettre en scène; or, dans une correspondance, on n'a pas autre chose à faire. Le moi y domine, et il y est parfaitement à sa place; ce qui ailleurs peut être un défaut devient ici une nécessité et la règle même du genre. On aime donc à écrire des lettres, parce qu'on y peut parler de soi autant qu'on veut, et l'on aime à en lire parce qu'on est bien aise de pénétrer
dans l'âme des autres, et que c'est un grand plaisir de connaître leurs sentiments les plus secrets, surtout quand ils ne voulaient pas les faire savoir. De celte façon , le genre épistolaire est sûr d'être agréable aux vaniteux et aux indiscrets , c'est presque dire à tout le monde.
Voilà sans doute pourquoi Balzac et Voiture donnèrent à leurs principaux ouvrages la forme de lettres; malheureusement, ils n'en avaient que la forme. Lisez toute la correspondance de Voiture, où il parle de lui tout le temps; quand vous l'aurez finie, vous ne saurez pas d'où il venait, ce qu'il faisait, à quel titre il était reçu dans cette société où nous le voyons tenir une place si importante, pourquoi il reste à Paris et pourquoi il en sort, ce qu'il va faire dans ces pays lointains d'où il a écrit tant de lettres à ses amis. Jamais il ne nous fait connaître ses sentiments véritables. Il est d'une société où tout le monde a pris un rôle et le joue en conscience : voici l'amoureux, l'enjoué, le mélancolique, la coquette, l'indifférente, la superbe. Ce qu'on est une fois, on ne peut plus cesser de l'être, ou, du moins, de le paraître; qu'on parle ou qu'on écrive, on fait toujours son personnage. Il était entendu que Voiture devait être l'amant malheureux de la sévère Mlle Paulet, la belle lionne, comme on l'appelle, et il s'acquittait régulièrement de ce devoir tant qu'il séjournait à l'hôtel de Rambouillet. Ses voyages même ne l'en dégageaient pas. De Bruxelles, de Rome, de Madrid, il lui envoyait, sans jamais se lasser, des
fadeurs élégantes. Il lui écrivit un jour de Ceuta : « Je suis sorti de l'Europe et j'ai passé le détroit qui lui sert de borne; mais la mer, qui est entre vous et moi, ne peut rien éteindre de la passion que j'ai pour vous, et quoique tous les esclaves de la chrétienté se trouvent libres en abordant cette côte, je ne suis pas moins à vous pour cela. » Je n'ai pas besoin de dire que de ces belles choses qu'il débite d'un ton si convaincu il ne pense pas un mot; c'est un jeu de société qui ne trompe personne, une sorte d'exercice littéraire qui peut sembler piquant, mais où il n'entre rien de sincère et de sérieux.
Aussi, quel qu'ait été le succès des lettres de Voiture, il me semble qu'on devait sentir en les lisant qu'il y manquait quelque chose. Ceux même qui en étaient le plus charmés se disaient sans doute tout bas qu'elles seraient bien plus agréables encore si c'étaient de véritables lettres, où la personne qui écrit, se croyant sûre de n'être pas trahie, nous parlerait d'elle avec confiance, nous dirait ce qu'elle sent et ce qu'elle pense, au lieu d'exprimer des sentiments de convention, se montrerait enfin telle qu'elle est. Si, de plus, cette personne se trouvait écrire avec talent, si, dans un commerce intime, au courant de la plume, elle rencontrait, par un don de nature, des qualités que d'ordinaire on ne doit qu'au travail, il ne resterait plus rien à souhaiter. Ce qui prouve que les bons esprits se faisaient, à ce moment, cette idée d'une correspondance parfaite, et qu'au delà des lettres de Voiture, si lues, si admi-
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rées, ils en apercevaient d'autres encore plus admirables, qui joindraient au mérite du style celui de la sincérité, c'est qu'aussitôt qu'il leur fut donné de lire celles de Mme de Sévigné ils n'hésitèrent pas; ils reconnurent du premier coup qu'elles étaient la perfection. Jamais peut-être l'opinion publique n'a été si prompte et si unanime à saluer un bel ouvrage. Lorsqu'après la mort de Bussy-Rabutin, sa fille fit paraître sa correspondance avec les lettres qu'il avait reçues de sa cousine, ces dernières ravirent tout le monde. Bayle en fut si charmé qu'il déclarait que « cette femme méritait une place parmi les femmes illustres de son temps » . Vers la même époque, un jésuite publiait un poème latin intitulé Ratio conscînhendx epistolœ, où il proclamait que Mme de Sévigné était le modèle du genre, et qu'elle écrivait avec tant de facilité « qu'une de ses lettres nous demande plus de temps pour la lire qu'elle n'en mettait pour la composer ».
On voit que ce jésuite se figurait Mme de Sévigné comme une personne qui écrit ses lettres d'un jet, sans se donner la peine de les polir et de les limer. C'est bien ce qu'elle fait entendre elle-même quand elle nous dit « qu'elle laisse courir sa plume et qu'elle lui met la bride sur le cou » ; et généralement on l'a crue sur parole. Il y a eu pourtant des incrédules à qui cette façon de composer des chefs-d'œuvre a paru suspecte. Le mérite même de ses lettres leur fait soupçonner qu'elles lui ont coûté plus de peine qu'elle ne le prétend. Cette grâce piquante des
détails, ce tour ingénieux des réflexions, cette variété charmante dans la répétition des mêmes pensées, cet esprit dans l'expression des choses du cœur, ont semblé trahir l'art et le travail. « Tant de finesse, s'est-on dit, tant de soins, n'étaient pas apparemment dépensés pour une seule personne; on ne fait pas tant de façons pour écrire à sa fille; d'ordinaire on garde à sa famille son esprit de tous les jours, et l'on ne se met guère en coquetterie que pour les étrangers et le public. C'est donc pour eux que Mme de Sévigné écrivait sous le couvert de sa fille, et ses lettres, en arrivant jusqu'à nous, ne se sont pas trompées d'adresse. » Cherchons ce qu'a de vrai cette opinion : il nous importe de le savoir, quand ce ne serait que pour n'être pas dupes.
Dans la correspondance de Mme de Sévigné il y a des distinctions à faire : elle n'écrit pas à tous ses amis de la même façon, parce qu'elle n'est pas également sûre d'eux. Elle sait bien qu'il y en a qui ne gardent pas pour eux seuls les lettres qu'ils reçoivent. Avec Bussy, par exemple, on peut s'attendre à tout : n'eut-il pas un jour l'indiscrétion de mettre le roi dans le secret de son intimité, et de lui communiquer les lettres de sa cousine en même temps que les siennes ? Il est donc naturel qu'en écrivant à Bussy elle soit par moments gênée : sait-elle ce que deviendront les confidences qu'elle lui envoie? Ce que Bussy faisait souvent dans son intérêt propre, Coulanges l'a fait quelquefois dans celui de Mme de Sévigné; l'admiration qu'il éprouvait pour son esprit
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était si vive qu'il ne pouvait pas la garder pour lui. Elle s'en doute bien; aussi est-elle tentée, en lui écrivant, de faire un peu de toilette pour n'être pas surprise en négligé par les indiscrets. Qu'il y ait donc ici quelque contrainte, là peut-être un peu d'apprêt, nous ne devons pas en être surpris; mais tout cela ne dure guère; il n'est pas dans son tempérament d'être longtemps maîtresse d'elle-même. Bientôt sa verve la reprend et l'entraîne; elle oublie les précautions qu'elle voulait prendre, elle se livre tout entière, et elle fait bien, car elle n'est jamais plus charmante.
Dans tous les cas, si la préoccupation de ce public incertain et inconnu a pu exercer quelque influence sur elle quand elle écrit à Goulanges et à Bussy, avec sa__fille, elle n'a plus rien à craindre. Nous sommes là dans l'intimité la plus étroite : on se dit tout ce qu'on a sur le cœur; on se raconte, avec une pleine confiance, ce qui ne pourrait être redit sans péril; les affaires privées et celles de l'Etat, les caquets du voisinage, les histoires les plus scandaleuses, les confidences les plus compromettantes, tout y passejj Aussi Mme de Grignan ne laissait-elle pas courir les lettres de sa mère, et quand par hasard elle en lisait quelque passage pour faire savoir une nouvelle importante, elle nous dit qu'elle avait grand soin qu'on ne pût pas lire par-dessus son épaule et voir ce qui ne devait pas être vu. Mme de Sévigné se croyait donc sûre que le public ne les connaîtrait jamais. Aussi se mettait-elle à l'aise en les
r écrivant. [Elle ne se donnait pas la peine de réfléchir,
de se surveiller, de prendre un style, « ce qui est un cothurne pour elle » ; elle s'abandonnait au flot de ses sentiments et de ses pensées \ « Savez-vous ce que je vais faire? ce que j'ai fait jusqu'à présent. Je commence toujours sans savoir jusqu'où cela ira; j'ignore si ma lettre sera grande ou si elle sera petite; j'écris tant qu'il plaît à ma plume : c'est elle qui gouverne tout. » Et ailleurs : « J'embrasse premièrement INI. de Grignan; je l'admire bien, et vous aussi, ma fille, d'aimer tant mes lettres; je suis toujours tout étonnée du bien que vous m'en dites; elles passent si vite chez moi, que je ne sens jamais ce qu'eller valent, ni aussi ce qu'elles ne valent pas. » Il faul bien qu'elle ait écrit très vite pour avoir tant écrit. Avec tous les devoirs de société auxquels elle était obligée, si elle avait prétendu composer des pièces d'éloquence, elle n'aurait jamais trouvé le temps d'écrire un si grand nombre de lettres; surtout, elle les aurait faites plus courtes, |Rien ne sent plus l'improvisation chez elle que cette richesse de détails, cette ampleur et cette abondance des récits : ce sont des qualités qui nous charraentj^elle se les reprochait quelquefois comme des crimes. Quand elle songeait à la fatigue qu'elle imposait à sa fille pour lire « tout ce bavardage », elle s'en voulait, elle lui demandait pardon, et se promettait bien d'être désormais plus sobre; mais, une fois qu'elle se mettait à causer avec elle, toutes ses bonnes résolutions étaient oubliées, et elle ne savait plus s'arrêter. « Je fais de
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la prose, lui disait-elle, avec une facilité qui vous tue. »
] Voilà donc une femme jeune, vive, légère, fort répandue dans le monde et y passant ses journées, très occupée du plaisir, qui n'a jamais eu la moindre idée de composer des ouvrages, et la première fois qu'elle prend la plume, dans des lettres adressées à une seule personne, sans songer au public, sans poser devant lui, elle écrit avec la sûreté et l'exactitude d'un auteur de profession ; elle sait dire ce qu'elle sent et ce qu'elle pense, elle trouve le mot propre, elle évite les tâtonnements, les répétitions, les obscurités auxquels échappent si difficilement ceux même qui font métier d'écrire; enfin, sans le chercher, presque sans le savoir, du premier coup, elle est parfaiteJ^ Gomment cela s'est-il fait, et par quel miracle a-t-elle acquis si vite ce qui demande à d'autres tant d'étude et tant d'efforts?
La réponse qui vient la première à l'esprit, c'est qu'elle avait reçu du ciel des dons particuliers et que 'v^c'était sa nature de bien écrire; mais la nature a besoin d'être aidée par le travail. Nous ne voyons j)as que ceux qui sont nés artistes sachent la musique avant de l'avoir apprise, et qu'ils jouent bien d'un instrument la première fois qu'ils y touchent. Il y a dans tout art une partie de métier qu'il faut d'abord
connaître, et l'art d'écrire ne fait pas exception; au contraire, il n'en est guère de plus difficile. « Ce n'est pas une petite affaire, dit Cousin précisément à propos de Mme de Sévigné, que d'exprimer ses sentiments et ses idées dans un ordre naturel, avec leurs nuances vraies, en des termes ni trop recherchés ni trop vulgaires, qui ne les exagèrent ni ne les affaiblissent. » Ces qualités délicateS'Supposent quelque étude et quelque exercice. Je ne crois pas qu'il y ait jamais eu un écrivain qui le soit devenu sans un certain apprentissage, et s'il nous semble que des hommes de génie n'ont eu besoin d'aucune préparation, c'est que nous n'apercevons pas de quelle manière ils se sont préparés. Nous sommes trop tentés de croire que la seule éducation où puisse se former l'esprit est celle qui se donne dans les écoles, d'après les méthodes ordinaires; en réalité, il y en a mille, et fort différentes les unes des autres. Ceux-ci ont besoin d'un maître, ceux-là s'élèvent tout seuls. Il en est à qui la solitude est nécessaire, qui s'enferment dans leur cabinet pour étudier, qui vivent avec leurs réflexions et leurs livres; d'autres au contraire ne se recueillent jamais, et semblent s'abandonner entièrement au tourbillon du monde; mais, sans avoir l'air de réfléchir, ils ne laissent rien perdre de ce qu'ils voient et de ce qu'ils entendent. Tout sert de leçon à qui sait en profiter. On peut s'instruire avec les habiles et les maladroits, avec les lettres et les ignorants, en travaillant et sans rien faire; et, comme il y a mille moyens d'apprendre qui nous échappent,
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il me semble toujours téméraire d'affirmer que quelqu'un sait quelque chose sans l'avoir appris.
Dans tous les cas, nous pouvons être sûrs que Mme de Sévigné avait appris à écrire ; et c'est une étude intéressante que de chercher comment elle s'était formée.
D'abord elle avait eu pour maîtres dans sa jeunesse deux des plus savants hommes de cette époque, Chapelain et Ménage. Chapelain dut être le premier qui lui donna quelques leçons. Nous savons qu'il était attaché à la famille de Coulanges, et il est naturel qu'on lui ait demandé de compléter l'éducation de Mlle de Chantai pendant qu'il était chargé de celle de son cousin, M. de la Trousse. La réputation de Chapelain est mauvaise, et il ne s'est pas relevé des attaques de Boileau. Lui-même, du reste, se jugeait avec beaucoup de sévérité. Pendant qu'on s'accordait à célébrer d'avance la gloire de son épopée qui devait illustrer la France, il en parlait fort humblement à ses amis. « Pour ma Pucelle, écrivait-il au président Maynard, elle est encore si grossière et si païsanne qu'elle ne se hasarde pas de sortir de mon cabinet qu'avec moi, et vers la brune, afin que ses défauts paraissent moins. J'attends avec impatience grande ({ue notre bonne fortune vous amène en cette cour, afin de vous supplier qu'elle reçoive deux coups de j)eigne de votre ])art. » Ailleurs, il dit à J3alzac : « Croyez-moi, monsieur, je suis })eu de chose, et ce que je fais est encore moiridi-e (|ue moi. Le monde, par force et contre mon intention, me veut regarder
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comme un grand poète; et, quand je ne serais pas tout le contraire, je ne voudrais pas encore que ce fût par là qu'on me regardât. J'ai, ce me semble, de quoi payer en chose meilleure et que je possède plus justement. )> C'est tout à fait le mot de Boileau : « Que n'écrit-il en prose? » Hélas! ce mot est encore tro}) favorable : Chapelain est un mauvais poète, mais on ne peut pas dire qu'il soit un bon prosateur. Les deux volumes de ses lettres qu'on vient de nous donner sont d'une lourdeur effroyable. Sa plaisanterie surtout a des allures d'hippopotame. Un jour qu'il voulait écrire une lettre galante à Mme de Grignan, à propos d'une visite qu'elle allait faire à la fontaine de Vaucluse, il lui disait : « Bien que je ne sois pas un aussi tendre rimeur que Pétrarque, je rime pourtant, comme lui, et notre vocation commune pourrait me donner accès auprès de lui pour faire qu'il rendît une partie de ce qu'il doit à une personne de votre rang. Pour sa maîtresse, je ne désespérerais pas de lui faire comprendre qu'elle ne courrait aucune fortune en vous faisant bon accueil, et que l'attache que vous avez à M. le comte de Grignan ne vous permettrait pas de déployer tous vos charmes à Vaucluse pour lui débaucher son galant. » Ce n'est pas là le style de Mme de Sévigné ^évidemment Chapelain ne lui a pas e^iseigné l'art d'écrire ; mais il savait bien le latin, l'italien et l'espagnol, il lui a rendu un grand service en lui apprenant à lire Virgile « dans la majesté du texte », à comprendre la Jérusalem et le Roland /wr/eMxlUn jour qu'elle l'avait consulté sur des vers
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un peu maniérés du Tasse, il lui répond que « l'amour de la tricoterie et de la pointe lui a fait prendre des façons de s'exprimer louches et obscures, mais que pour un bronchage on ne coupe pas les jarrets à un coursier ». La remarque est juste, mais quel affreux style ! Chapelain était très fier de son élève, et l'élève, en somme, fort reconnaissante pour son maître; mais la reconnaissance ne pouvait pas empêcher qu'une jeune fille si malicieuse aperçût les ridicules du professeur. Je suppose qu'en le voyant venir chez elle avec sa mine basse et sa tenue négligée, le souvenir du Cliapelain décoiffé lui traversait quelquefois l'esprit et qu'elle ne pouvait pas retenir un sourire. Elle l'appelle alors, sans trop de respect, le bonhomme ou le vieux Chapelain. Ses airs de pédant majestueux ne lui avaient pas échappé. En annonçant à sa fille qu'il a été frappé d'une apoplexie qui l'empêche de parler, elle lui disait : « Il se confesse en serrant la main ; il est dans sa chaise comme une statue : ainsi Dieu confond l'orgueil des philosophes! » Il faut avouer que c'est une maigre oraison funèbre.
Je suppose que Mme de Sévigné doit plus à Ménage, et qu'elle lui a été plus attachée. Il était beaucouj) plus jeune que Cha})elain, et surtout plus homme du monde. Nous avons vu (ju'il a fait la cour à son élève, ce qui ne la fâchait guère. Comme aucune des pièces de vers qu'il lui a dédiées ne j)orte son nom do jeune fille, on peut croire qu'il ne l'a inlinicment connue ({u'aj)rès son mariage. [Son éducation alors était finie, elle ne fit que la perfectionner
avec Ménage! Il est vraisemblable qu'elle se félicita beaucoup de connaître un homme qui jouissait d'une grande renommée, et dont Balzac et Saumaise ne prononçaient le nom qu'avec respect. Ménage n'est assurément ni un Scaliger, ni même un Gasaubon; sa science est moins profonde et moins sûre que celle des grands érudits de l'époque précédente. Il avoue lui-même (c'est du moins le Menagiana qui le lui fait dire) qu'il n'entend pas assez Pindare pour y trouver du plaisir, et qu'il n'a jamais lu aucun auteur grec sans la traduction. Son latin si clair, si élégant, n'est pas toujours correct, et ses adversaires y ont relevé des fautes assez grossières. Ce n'en était pas moins un savant homme dont les connaissances avaient beaucoup d'étendue; il a publié des poésies françaises, latines, grecques, italiennes. A la vérité, elles sont souvent mauvaises, et lui-même l'avoue assez naïvement, quoiqu'il n'aime pas qu'on le lui dise. Il s'en trouve pourtant dans le nombre quelques-unes d'un tour assez facile, surtout en latin, et c'est d'ailleurs un mérite rare que de faire des vers en quatre langues. jNIalheureusement, Ménage avait encore plus de prétentions que de mérite. Il fréquentait deux sociétés différentes, les personnes du grand monde et les érudits, et voulait leur plaire également. Ce sont deux ambitions qui se contrarient entre elles. Quand on veut être trop agréable aux uns et aux autres, on risque de déplaire à tous : les savants vous trouvent trop léger, et les mondains trop lourd. Aussi arriva-t-il que, vers la fin, la réputation de Ménage
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baissa. Il eut la douleur de s'en apercevoir, car sa vanité ne l'aveuglait pas tout à fait, et il disait tristement à ses amis : « Je ne suis plus à la mode ». Quelques fâcheuses affaires qu'il eut l'imprudence de s'attirer mirent les rieurs contre lui. Malgré tous ses efforts pour paraître de son temps, il était resté par bien des côtés un savant du xvi° siècle; comme les Scaliger et les Juste-Lipse, il avait l'humeur batailleuse, et il accablait d'injures ceux qui se permettaient de n'être pas de son opinion. Il souleva des querelles bruyantes pour des motifs qui semblaient futiles aux gens qui n'étaient pas du métier; il lança de gros volumes contre Baillet, contre d'Aubignac, contre Bouhours; il maltraita Gotin, qui lui répondit par un lourd pamphlet intitulé la Ménagerie. Cette querelle eut, pour tous les deux, des suites désastreuses : Molière, la trouvant plaisante, s'en empara et la rendit immortelle; qui ne connaît la fameuse scène de Trissotin et de Vadius, dans les Femmes savantes! Trissotin, c'est Gotin, on ne peut pas s'y méprendre. Vadius n'est pas aussi clairement désigné; Ménage eut le bon sens de ne pas vouloir s'y reconnaître, ce (|ui prouve qu'il ne manquait pas tout à fait d'esprit, mais le public ne s'y trompait pas. Du reste, Mme de Sévigné n'avait pas besoin que Molière lui fît apercevoir les ridicules de son maître; elle les voyait toute seule. Ges querelles de pédant dans les- (juelles il se complaisait lui paraissaient très sottes. A propos de la lutte ridicule du P. Bouhours et de lui, il lui échappe cette saillie cruelle : « Ils se disent
leurs vérités, et souvent ce sont des injures ». Voilà, dit très justement M. Mesnard, ce que Ménage gagnait à lui avoir appris à lire Tacite : Fla<^itia iiwicem objectavere, neiiter falso.
Quoiqu'elle ne pût s'empêcher, à l'occasion, de se moquer un peu de Chapelain et de Ménage, elle n'ignorait pas pourtant les obligations qu'elle leur avait. Il lui est arrivé plus d'une fois de parler avec reconnaissance « des bons maîtres qu'elle a eus dans sa jeunesse )).|Ges bons maîtres lui avaient enseigné le français de deux façons ; d'abord en lui faisant connaître le latin, l'italien, l'espagnol : il n'y a rien de meilleur que ces comparaisons qu'on fait avec des langues étrangères pour nous rendre maîtres de la nôtre ; ils la lui apprirent ensuite directement, par la façon dont ils l'étudiaient et la pratiquaient l'un et l'autre. Tous deux étaient des grammairiens de mérite; ils prenaient une part importante au travail qui se faisait alors pour nettoyer la langue française, pour la rendre plus pure, i)lus précise, plus régulière, pour la préparer enlin à la grande époque littéraire qui commençait. Ce travail s'est fait, on peut le dire, autour de ]\Ime de Sévigné;' elle connaissait familièrement presque tous ceux qui s'en étaient chargés : c'étaient ses amis et ses maîtres. Gomme le grand monde lui-même avait pris goût à ces recherches, elle pouvait entendre, dans les salons qu'elle fréquentait, les élèves de Vaugelas discuter sur le sens et la valeur des termes, condamner ceux qu'ils jugeaient mal faits, donner aux autres leur forme définitive :
fallait-il dire arondelle ou Iiirondelle, je m'en vais ou je m'en vas, les vacances ou les vacations, ployer ou plier, segret ou secret"^ devait-on accepter le mot d'urbanité, que Balzac voulait mettre en crédit, et celui de prosateur, inventé par Ménage ? Non seulement les femmes étaient témoins de ces débats, mais souvent on les prenait pour juges. Le galant P. Bouhours tenait beaucoup à leur suffrage, et, pour les mettre de son côté, il les comble d'éloges. « Il n'y a rien de plus juste, dit-il, de plus propre, de plus naturel que le langage de la plupart des femmes françaises. Les mots dont elles se servent semblent tout neufs et faits exprès pour ce qu'elles disent, quoiqu'ils soient communs; et si la nature elle-même voulait parler, je crois qu'elle emprunterait leur langue. » Peut-être, en songeant que les femmes assistaient à ces discussions savantes et qu'elles y prenaient part, sera-t-on tenté d'éprouver d'abord quelque inquiétude pour elles, surtout si l'on se souvient de Philaminte, d'Armande, de Bélise, si ennuyeuses, si pédantes, si entichées de grammaire,
La grammaire, qui sait rég-entcr jusqu'aux rois, £t les fait, la main haute, obéir à ses lois !
Mais Philaminte et Bélise sont des sottes qui auraient abusé de tout, comme elles abusaient de la science et de la grammaire. Leur exemple ne })rouve pas qu'une femme d'esj)rit et de sens n'en })uisse })as tirer un bon proiit. Lorsqu'on s'occupe autour d'elles de
l'origine des mots, qu'on suit les changements par lesquels ils ont passé, qu'on essaye d'établir leur acception véritable, il leur en reste toujours quelque chose; sans étude particulière, rien qu'en entendant ce qu'on dit, elles prennent l'habitude de se servir du terme propre et de le placer à propos. Il ne faut pas croire surtout que cette influence de la grammaire environnante puisse gêner, comme on l'a prétendu, ceux qui la subissent et, par le souci d'un purisme exagéré, nuire à la liberté de leur plume. Je trouve au contraire que, loin de les asservir, elle les délivre de la plus désagréable des servitudes, celle des mots. Ce qui manque le plus aux femmes, même quand elles écrivent bien, c'est l'originalité de l'expression. Gomme en général elles n'ont pas reçu l'éducation plus approfondie qu'on donne aux hommes, elles ne connaissent les mots que par l'usage journalier; elles n'osent donc les employer que de la fiiçon dont tout le monde s'en sert. Au contraire, celui qui en sait l'origine et qui, par suite, en connaît la valeur propre, n'est pas enchaîné à leur emploi usuel; il se trouve plus libre avec eux, il voit jusqu'où il peut les détourner de leur sens ordinaire et les placer d'une manière nouvelle. On peut donc dire qu'il en est le maître et qu'ils lui obéissent; ou plutôt il n'a plus à s'occuper d'eux, ils se présentent d'eux-mêmes à son esprit sans qu'il les cherche, ils viennent exprimer sa pensée dans toute la variété de ses nuances et dans la plénitude de sa signification. Si la fréquentation de Ménage et de Chapelain a
pu rendre à Mme de Sévigné ce genre de service, elle avait bien raison de leur en savoir gré.
VA cette éducation que lui donnèrent ses maîtres, il faut joindre celle qui lui vint de ses lectures. De tout temps elle a été « grande dévoreuse de livres ». Tout l'intéressait. Elle aimait beaucoup les romans, nous l'avons vu, mais les livres les plus sérieux ne l'effrayaient pas. L'histoire surtout la ravissait, même celle des Turcs, où elle trouvait des Bassas qui avaient beaucoup de vertus chrétiennes. Sa curiosité s'accommodait de tout, de Virgile et du P. Maimbourg, malgré son chien de style, de Nicole qui l'effraye, et de Rabelais qui la fait mourir de rire?^ C'est surtout pendant les loisirs des Rochers qu'elle a recours à toutes sortes de lectures pour occuper les journées : « Nous avons toujours un temps parfait; nous lisons beaucoup et je sens le plaisir de n'avoir point de mémoire, car les comédies de Corneille, les œuvres de Despréaux, celles de Sarazin, celles de Voiture, tout cela repasse devant moi sans m'ennuycr; au contraire. Nous donnons quelquefois dans les Morales de Plutarque, qui sont admirables, les Préjugés (d'Arnauld), les réponses des ministres, un peu d'Alcoran, si on voulait; enfin je ne sais quel pays nous ne battons pas. » Quand on bat tant de pays à la fois, on n'en connaît aucun à fond. Mme de Sévigné ne l'ignorait pas ; elle ne s'est jamais fait passer pour une savante. Elle disait, en parlant de sa voisine de Bretagne, Mme de Kerman» qui, comme elle, lisait beaucoup : « Elle sait un peu de
tout, j'ai aussi une petite teinture, de sorte que nos superficies s'accommodent fort bien ensemble ». Peut-être, après tout, vaut-il mieux qu'une femme coure ainsi à travers tous les auteurs, depuis la Cléopdtre jusqu'à l'Alcoran, que d'en trop approfondir un seul : elle pourra être superficielle, mais au moins elle ne sera pas pédante.
Mme de Sévigné s'est toujours félicitée de l'éducation qu'elle avait reçue ou qu'elle s'était donnée ; aussi souhaitait-elle avec passion que ses petits-enfants fussent élevés comme elle. Elle voulait qu'on s'y prît de bonne heure et qu'on ne négligeât rien pour leur former l'esprit. « C'est trop présumer, disait-elle, que d'espérer tout d'une heureuse nature. » Quand le jeune marquis de Grignan revint de Philipsbourg avec cette égratignure qui la rendait si fière de lui, elle voulait lui persuader de profiter de ses loisirs pour lire quelques bons ouvrages, mais il était trop occupé de courir le monde et de danser avec JMlles de Gastelnau pour écouter les avis de sa grand'mère. « Sa jeunesse lui fait du bruit, disait-elle, il n'entend pas. » Elle fut plus heureuse avec sa petite-fille, Pauline. Rien n'est plus touchant que la peine qu'elle se donne pour qu'elle soit bien élevée. De loin, elle veille sur elle; dès qu'il s'élève quelque petit différend entre la mère et la fille, elle s'empresse d'intervenir. (( Pauline n'est donc pas parfaite; tant mieux. Vous vous divertirez à la repêtrir. » Surtout elle veut empêcher que, dans un moment de colère, Mme de Grignan ne renvoie sa fille chez ces reli-
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gieuses d'Aubenas où elle l'a tenue pendant plusieurs années. « Ne croyez pas, lui dit-elle, qu'un couvent puisse redresser une éducation, ni sur le sujet de la religion, que nos bonnes sœurs ne savent guère, ni sur les autres choses. » La mère s'entendra bien mieux à corriger les petites violences de ce caractère ombrageux, mais il faut qu'elle s'y prenne avec douceur, a Menez-la doucement; l'envie de vous plaire fera plus que les gronderies; entreprenez de lui parler raison, sans la gronder, sans l'humilier, car cela révolte, et je vous réponds que vous en ferez une petite merveille. » Sa joie est vive quand elle apprend que Pauline adore la lecture : (( La jolie, l'heureuse disposition! Elle est au-dessus de l'ennui et de l'oisiveté, deux vilaines bêtes. » Aussi veut-elle que, pour ne pas la dégoûter, on lui laisse un peu la bride sur le cou ; elle a peur qu'on ne la gêne dans le choix de ses livres. « J'aime mieux qu'elle en avale de mauvais que de ne pas aimer à lire. » Elle s'irrite contre les scrupules d'un sot confesseur qui ne veut pas autoriser la lecture des pièces de théâtre. « Je ne pense pas, dit-elle, que vous ayez le courage d'obéir à votre père Lanterne) voudriez-vous ne pas donner le plaisir à Pauline, ({ui a bien de l'esprit, d'en faire ([uelque usage, en lisant les belles comédies de Corneille, et Polyeucte^ et C'inna, et les autres? N'avoir de la dévotion que ce retranchement, sans y être portée par la grâce de Dieu, me paraît être bottée à cru. » Pour les romans, les avis sont parta^^és. « Il y a des exemples,
dit-elle à sa fille, des bons et des mauvais effets de ces sortes de lectures : vous ne les aimez pas, vous avez fort bien réussi; je les aimais, je n'ai pas trop mal couru ma carrière : tout est sain aux sains, comme vous dites. Pour moi, qui voulais m'appuyer dans mon goût, je trouvais qu'un jeune homme devenait généreux et brave en voyant mes héros, et qu'une fille devenait honnête et sage en lisant Cléopdtre. Quelquefois il y en a qui prennent un peu les choses de travers; mais elles ne feraient peut-être guère mieux, quand elles ne sauraient pas lire : quand on a l'esprit bien fait, on n'est pas aisée à gâter. » Il y a pourtant des ouvrages qu'elle aime mieux que les romans. Elle voudrait avant tout que Pauline prît goût aux livres d'histoire. « Si on a besoin de lui pincer le nez pour lui faire avaler, je la plains. » Puis viennent des auteurs encore plus sérieux : « A-t-elle tâté de Lucien? Est-elle à portée des Petites lettres'^... A l'égard de la morale, comme elle n'en ferait pas un si bon usage que vous, je ne voudrais pas du tout qu'elle mît son petit nez m dans Montaigne, ni dans Charron, ni dans les autres de cette sorte; il est bien matin pour elle. La vraie morale de son âge, c'est celle qu'on apprend dans les bonnes conversations, dans les fables, dans les histoires, par les exemples; je crois que c'est assez. » Ces lectures, qu'elle recommande à sa petite-fille, ce sont les mêmes qu'elle a faites dans sa jeunesse et dont elle a tant profité. Elle n'en parle qu'avec une sorte d'effusion de reconnaissance; elle sait tout
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ce qu'elle leur doit. En lisant on s'habitue à réfléchir; en lisant on apprend à écrire; « et c'est une si jolie chose que de savoir écrire ce que l'on pense ! »
Nous ne sommes })as seulement les élèves de nos maîtres; notre éducation se fait aussi dans les sociétés que nous fréquentons et par les gens avec qui nous sommes liés. Personne n'échappe tout à fait à l'influence du milieu dans lequel il est placé; Mme de Sévigné doit l'avoir subie ])lus que les autres. Nous verrons avec quelle facilité elle prenait, dans son âge mûr, les opinions de ceux qui l'entouraient, et comme elle se pénétrait vite de leurs sentiments. Cette disposition devait être encore plus marquée chez elle dans sa jeunesse, à l'âge où l'on a soi-même moins d'idées arrêtées, et où l'on est plus accessible à celles des autres.
Nous savons qu'elle a fréquenté d'abord l'hôtel de Rambouillet, et qu'elle y a tenu assez de place pour (jue Somaize ait mis son portrait dans le Dictionnaire des Précieuses. C'était une société qu'on ne traversait })as impunément; aussi quelques critiques rigoureux, convaincus qu'elle a dû s'y gâter, ont-ils voulu retrouver des traces de préciosité dans sa corresj)ondance. S'il y en a, je ne crois pas qu'elles y soient nombreuses. '^Mme de Sévigné, comme nous la connaissons, a dû prendre plutôt les bonnes qualités
de l'hôtel que les mauvaises. Il lui était assez facile d'en éviter les défauts. Par son tempérament vigoureux, son robuste bon sens, la netteté et la franchise de son esprit, son goût pour les propos salés et les conversations gaillardes, elle était le contraire d'une précieuse. N'oublions pas, d'ailleurs, qu'elle n'avait que dix-neuf ans quand la fille de la maison, Julie d'Angennes, épousa ^I. de Montausier, et qu'à partir de ce moment la société de Mme de Rambouillet commence à se disperser. Mme de Scvigné n'a pu la connaître qu'à son déclin, quand son importance était fort amoindrie. Ce n'est donc pas là qu'elle a dû achever l'éducation de son esprit. . 11 est vraisemblable qu'elle doit davantage aux sociétés qui recueillirent les débris de l'hôtel de Rambouillet et essayèrent d'en continuer les traditions. Elle y était fort appréciée, et dès 1661 un de ses admirateurs parle « du grand et légitime bruit que son mérite fait dans le monde ». Ces sociétés, nous le savons, étaient très occupées des lettres; on y causait volontiers des poésies nouvelles et des ouvrages qui venaient de voir le jour; les auteurs souhaitaient beaucoup y plaire et faisaient des sacrifices pour mériter d'y être applaudis. Elles ont donc influé de quelque manière sur la littérature du temps, et si l'on veut connaître dans quelles voies elles l'ont surtout poussée, le théâtre, image fidèle du monde, nous le fait voir. C'est le moment où il passe de Corneille à Racine; on s'éloigne peu à peu de l'idéal d'héroïsme et de grandeur d'àme qui étaient à la mode depuis le
Cid; au lieu de ces inégalités de ton, de ces familiarités hautaines, de ces rudesses de touche, qui ne déplaisaient pas à des spectateurs mal dégrossis, on exige des peintures plus tendres, des couleurs mieux fondues, une correction plus scrupuleuse, une noblesse, une dignité, une élégance soutenues. Surtout la façon dont on s'exprime n'est plus tout à fait la même. Si je ne craignais pas d'établir des divisions trop tranchées dans ce qui s'est fait peu à peu et par des transitions insensibles, je dirais qu'il y a eu alors comme deux langues françaises, assez différentes entre elles et qui se sont succédé l'une à l'autre. La première, celle de Descartes et de Balzac, paraît être l'œuvre des savants, qui l'ont faite sur le modèle du latin oratoire et lui ont donné surtout l'abondance et la majesté. L'autre, celle qui fut écrite et parlée dans la seconde moitié du siècle, qui de Pascal à La Bruyère va s'affinant et s'allégeant sans cesse, devenant toujours plus alerte, plus vive, plus légère, celle dont le siècle suivant s'arma pour ses grandes batailles, me semble avoir été plutôt formée et façonnée dans les conversations des gens du monde. Les hommes de lettres de cette époque reconnaissent que les salons sont pour eux une école où ils s'instruisent encore plus qu'ils ne s'y plaisent. Voiture a l'air de n'être qu'une sorte de secrétaire des personnes d'esprit qui l'admettent dans leur société. « Vous voyez, dit-il, comme je sais bien me servir des jolies choses que j'entends dire. » Ménage raconte que M. de Varillas lui disait, un
jour, que, de dix choses qu'il savait, il en avait appris neuf dans la conversation ; et il s'empresse d'ajouter : « Je pourrais dire à peu près la même chose ».
Ce ne sont pas là de simples phrases de politesse. Je crois qu'on peut prouver par des exemples que Voiture et Ménage disaient la vérité, et que le monde apprenait beaucoup à ceux qui le fréquentaient. A mesure que le siècle avance en âge, on voit les gens qui n'ont d'autre éducation que celle que donne la bonne compagnie, devenir plus exigeants, plus délicats dans la nianière d'exprimer leurs idées, et prendre de plus en plus l'habitude de bien écrire. Remontons à l'époque de Louis XIII et de la Fronde; les grandes dames de ce temps, Mme de Hautefort, Mme de Longueville, Mme de Maure, Mme de Sablé, avaient certes des sentiments très élevés et beaucoup de distinction dans les manières; il est probable qu'elles causaient bien, mais il est sûr qu'elles écrivaient mal. Leurs ]^hrases sont lourdes, traînantes, embarrassées d'incises, pleines de tours vulgaires et d'expressions communes; il faut leur avoir voué une affection qui résiste à tous les mécomptes pour lire leurs lettres jusqu'au bout. Mme de Longueville, annonçant à INIme de Sablé la mort de IM. Singlin, le célèbre directeur des religieuses de Port-Royal, qui était son confesseur, achevait ainsi sa lettre : « En vérité, j'en suis tout à fait touchée, car, outre l'obligation que j'avais à ce saint homme de sa charité pour moi, me revoilà tombée dans l'embarras où j'étais devant que de le
prendre, c'est-à-dire d'avoir besoin de quelqu'un et de ne savoir qui prendre. Je vous prie de bien prier Dieu pour moi. Je ne doute pas que vous ne soyez bien touchée aussi, et qu'outre le touchement d'amitié et de besoin, vous ne la soyez aussi par voir la mort dans un de vos amis, qui est quasi la voir en soimême. » On n'écrivait plus ainsi vingt ans plus tard. Je ne veux pas, pour l'établir, opposer à ce billet informe des lettres de Mme de Sévigné : ce serait se ménager un succès trop facile, et d'ailleurs on pourrait toujours dire que c'est une femme d'un génie exceptionnel, que son talent n'appartient qu'à elle seule, et que son exemple ne prouve rien pour les autres. Prenons plutôt, parmi ses correspondants, des gens de second ordre, d'une réputation modeste, qui nous donneront mieux la mesure commune. Voici une provinciale, une jeune Bretonne, dont Mme de Sévigné n'avait pas très bien auguré d'abord, tant elle était timide et embarrassée; c'était sa belle-fille, la femme de Charles de Sévigné; nous avons quelques lettres d'elle, qui ne sont pas des chefs-d'œuvre, comme celles de sa belle-mère, mais dont les expressions sont justes et le tour facile. En écrivant à sa belle-sœur, Mme de Grignan, elle entre agréablement dans des plaisanteries qu'on avait faites sur sa petite taille et son air chétif. « Je veux prier votre fils, lui dit-elle, de ne me plus appeler sa tante; je suis si petite et si délicate, que je ne suis tout au plus que sa cousine. La santé de Mme de Sévigné n'est ])oint du tout comme moi; elle est grande et forte,
j'en prends un soin qui vous ferait jalouse. Je vous avoue pourtant que c'est sans aucune contrainte; je la laisse aller dans les bois avec elle-même et des livres; elle s'y jette naturellement, comme la belette dans la gueule du crapaud.... Vous me ravissez, ma chère sœur, de me dire que Mme de Sévigné m'aime; j'ai le goût assez bon pour connaître le prix de son amitié et pour l'aimer aussi de tout mon cœur. » Mme de Sévigné a raison de trouver « fort bon « ce qu'écrit sa belle-fille : c'est d'une langue aisée et courante, qui exprime bien ce qu'elle veut dire. Une autre fois, elle est amenée à insérer dans une de ses lettres quelques mots de son petit-fils, le marquis de Grignan, qui revenait de sa première campagne. Elle est en train de mander à sa fille, comme à l'ordinaire, les nouvelles de la ville et de la cour, lorsqu'elle s'interrompt tout d'un coup : « Mais voilà le marquis qui revient de là-haut, je commençais à chanter :
Le héros que j'attends ne reviendra-t-il pas.?
le voilà donc avec ma plume que je lui remets. »
Et il faut avouer que le jeune officier de seize ans ne se sert pas trop maladroitement de cette plume redoutable. Voici comment il rend compte à sa mère de ses faits et gestes : « J'arrive de Versailles, madame, où j'allai dimanche passé. Je fus d'abord chez M. le maréchal de Lorges, pour le prier de me présenter au roi; il me le promit, et me donna rendezvous à la porte de l'appartement de Mme de Main-
tenon, pour le saluer quand il sortirait. Je le saluai donc, il s'arrêta, et me fit un signe de tête en souriant. Le lendemain, je saluai Monseigneur, madame la Dauphine, Monsieur, Madame et les princes du sang chez eux, et je fus partout bien reçu. De là je fus chez M. de Montausier, où je demeurai jusqu'à la comédie; on jouait Andromaque, qui m'était toute nouvelle : jugez, madame, du plaisir que j'y pris. » Il continue ainsi allègrement à lui raconter ses bonnes fortunes, et termine en lui disant : « Voilà, madame, un compte exact de ce qui s'est passé à Versailles. Permettez-moi, en voyant votre portrait, de gémir de ne pouvoir me jeter aux pieds de l'original, lui baiser ses deux mains, et aspirer à une de ses joues. » On voit bien que ce petit marquis vient d'entendre parler les beaux esprits à la mode. Depuis son retour de l'armée, il ne quitte pas la bonne compagnie, et il répète à sa mère les galanteries qu'on y débite. Sa lettre n'en est pas moins d'un tour facile et agréable ; elle ne ressemble guère à celles que les gens comme lui écrivaient quelque vingt ans plus tôt. Ce n'est pas qu'il eût beaucoup étudié. Nous savons, au contraire, que son éducation avait été d'abord fort négligée; elle commença tard et elle finit de bonne heure : à quinze ans il était soldat et partait pour l'Allemagne dans l'armée de Monseigneur. Sa grand'mère aurait bien voulu qu'il suppléât pendant ses loisirs à ce qui lui manquait; mais nous venons de voir qu'elle n'avait pu lui donner le goût des bonnes lectures. Heureusement il aimait le monde, et il lui suffit de le
traverser pour prendre une certaine politesse de manières et une aisance de style dont sa lettre porte la trace.
Que doit Mme de Sévigné à cette société dans laquelle elle a passé toute sa vie? Il est difficile de le savoir avec précision; mais on peut être sûr qu'elle lui doit quelque chose.
Nous venons de voir Mme de Sévigné préparée à bien écrire par son excellente éducation, par ses lectures, par la fréquentation des personnes les plus distinguées de Paris et de la cour. Elle sait sa langue, elle la parle à merveille; dans ce monde où l'on rencontre à chaque pas des femmes d'esprit, elle passe pour une des plus spirituelles et des plus éclairées; on cite ses reparties, on s'autorise de ses jugements. En même temps elle a la bonne fortune d'assister à l'éclosion d'une grande littérature. Elle a lu, dans sa jeunesse, les Provinciales, au moment même où elles se répandaient dans le public comme un pamphlet clandestin; plus tard elle a vu naître les premières pièces de Molière, les premières tragédies de Racine, les premières fables de la Fontaine; elle a entendu Mascaron, Bossuet, Bourdaloue; elle a causé familièrement avec Retz et la Rochefoucauld. Intelligente comme elle est, sensible à toutes les beautés des ouvrages d'esprit, et, avec une préférence secrète
pour les admirations de ses premières années, ne se refusant pas à goûter les œuvres nouvelles, elle comprend tout, elle profite de tout, elle s'assimile tout. Vienne une occasion qui agite profondément son âme, et tous ces trésors accumulés paraîtront au jour. Soyons sûrs qu'elle saura dire ce qu'elle pense et ce qu'elle sent.
Cette occasion fut, pour elle, le départ de sa (ille. Sans doute elle s'était montrée auparavant une femme d'esprit, qui savait écrire des lettres fort agréables et se tirait très finement d'affaire, dans des commerces délicats. Elle avait même touché à l'éloquence, lorsqu'il lui avait fallu se défendre contre les subtilités et les impertinences de Bussy. Mais ce n'était rien encore; pour donner sa vraie mesure, il fallait qu'elle fût atteinte dans ses plus vives affections. Sa passion déborde alors tout d'un coup de son cœur, et l'on peut dire que son talent jaillit tout entier avec ses larmes.
Sa fille vient de la quitter : elle s'en va retrouver son mari, au bout du monde, en Provence. Avant d'arriver à ces terres lointaines, d'où elle ne reviendra plus qu'à de rares intervalles, il faut qu'elle s'expose à des périls, qui alors faisaient trembler les plus braves : la descente de Tarare, le Rhône, le pont Saint-Esprit, que sais-je encore? La mère songea tout et redoute tout d'avance . Elle a sans cesse devant les yeux des fondrières, des précipices, des chevaux qui s'emportent, des barques qui sombrent. De retour dans sa maison vide, où tout la fait sou-
venir de celle qui vient de la quitter, elle prend la plume et soulage son cœur en écrivant : « Ma douleur serait bien médiocre, si je pouvais vous la dépeindre; je ne l'entreprendrai pas aussi. J'ai beau chercher ma chère fille, je ne la trouve plus, et tous les pas qu'elle fait l'éloignent de moi. Je m'en allai donc à Sainte-Marie, toujours pleurant et toujours mourant; il me semblait qu'on m'arrachait le cœur et l'âme; et, en effet, quelle rude séparation ! Je demandai la liberté d'être seule; on me mena dans la chambre de Mme du Housset ; on me fit du feu ; Agnès me regardait sans me parler : c'était notre marché; j'y passai jusqu'à cinq heures sans cesser de sangloter. Toutes mes pensées me faisaient mourir. » Trois jours après, on lui apporte les premières lettres de sa fille, et sa douleur recommence : « Je reçois vos lettres, ma bonne, comme vous avez reçu ma bague : je fonds en larmes en les lisant; il semble que mon cœur veuille se fendre par la moitié.... Vous me faites sentir pour vous tout ce qu'il est possible de sentir de tendresse; mais, si vous songez à moi, ma pauvre bonne, soyez assurée aussi que je pense continuellement à vous : c'est ce que les dévots appellent une pensée habituelle; c'est ce qu'il faudrait avoir pour Dieu, si l'on faisait son devoir. Rien ne me donne de distraction, je suis toujours avec vous. Je vois ce carrosse qui avance toujours et qui n'approchera jamais de moi. Je suis toujours dans les grands chemins; il me semble que j'ai quelquefois peur qu'il ne verse. Les pluies qu'il fait depuis trois
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jours me mettent au désespoir. Le Rhône me fait une peur étrange; j'ai une carte devant les yeux, je sais tous les lieux où vous couchez : vous êtes ce soir à Nevers, et vous serez dimanche à Lyon, où vous recevrez cette lettre. » Puis viennent des recommandations sans fin, à propos de tous les dangers qu'on peut courir en voyage : a Ayez pitié de moi, conservez-vous, si vous voulez que je vive. Vous m'avez si bien persuadée que vous m'aimez qu'il me semble que, dans la vue de me plaire, vous ne vous hasarderez point. Mandez-moi bien comme vous conduirez votre barque. Hélas! qu'elle m'est chère et précieuse, cette petite barque que le Rhône m'emporte si cruellement! » Les jours passent, la douleur reste, n y a quinze jours à peine que sa fille est partie, il semble à la mère que ce soit un siècle : a Ah ! ma bonne, que je voudrais bien vous voir un peu, vous entendre, vous embrasser, vous voir passer, si c'est trop que le reste! » Tout entretient ses larmes, les lettres qui lui arrivent, les amis, les connaissances qui viennent lui apporter leurs compliments, les lieux qu'elle a vus avec sa fille et qu'elle revoit toute seule. « Je prétends être en solitude, dit-elle quand elle est retournée j)our la première fois à Livry; je fais de ceci une petite Tra])pe; je veux y prier Dieu, y faire mille réflexions. Mais, ma pauvre bonne, ce que je ferai mieux que tout cela, c'est de penser à vous. Je n'ai pas encore cessé, depuis que je suis arrivée, et ne pouvant contenir tous mes sentiments sur votre sujet, je me suis mise à vous écrire au bout
de cette petite allée sombre que vous aimez, assise sur le siège de mousse oii je vous ai vue quelquefois couchée. Mais, mon Dieu, où ne vous ai-je pas vue ici? et de quelle façon toutes ces pensées me traversent-elles le cœur? Je vous vois, vous m'êtes présente, je pense et je repense à tout; ma tête et mon esprit se creusent; mais j'ai beau tourner, j'ai beau chercher; cette chère enfant que j'aime avec tant de passion est à deux cents lieues. Je ne l'ai plus. Sur cela je pleure, sans pouvoir m'en empêcher. «
Arrêtons-nous, il faut se faire une raison. Quand une fois on a donné la parole à Mme de Sévigné, on serait bien heureux de la lui laisser. Rien n'est plus difficile que de s'arracher au plaisir que ces lettres vous causent, de se reprendre soi-même, pour les étudier et les juger. Il le faut pourtant, si nous voulons nous rendre compte de notre plaisir et l'accroître en l'analysant.
Les passages que nous venons de citer ont un air si simple, ils disent si naturellement ce que nous éprouvons tous, qu'on les lit d'abord sans surprise, et qu'il semble qu'on n'ait rien h y remarquer que cette simplicité même et ce naturel. Or ces qualités sont de celles qui n'attirent pas 1 attention : on les aperçoit à peine dans les ouvrages où elles se trouvent; c'est en lisant ceux où elles manquent qu'on en sent tout le prix. Ici pourtant, dès qu'on réfléchit, on s'étonne de voir que cette grande émotion s'expriujc dans une langue si ferme, si sûre, si correcte, sans hésitation ni tâtonnement. La vivacité de ces plain-
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tes suppose qu'elles ont coulé tout d'un coup, comme d'un jet, et la perfection du style semble ne pouvoir être atteinte sans quelque étude et quelque retouche. On dit quelquefois qu'une grande passion crée du premier coup la langue qui l'exprime; j'en doute beaucoup. Il me semble, au contraire, que, lorsque l'àme est vivement touchée, les expressions par lesquelles on veut rendre les sentiments qu'on éprouve paraissent toujours ternes et froides, qu'on est tenté de les exagérer, de les forcer, afin de les mettre au niveau de sa douleur ou de sa joie. De là quelquefois des termes excessifs, des métaphores qui détonnent, qu'on serait tenté de croire imaginées froidement et à loisir, tandis qu'au contraire elles sont nées d'un premier mouvement, par l'effort instinctif que nous faisons pour trouver une expression qui réponde à l'intensité de notre passion. '^1 n'y a rien de pareil
" dans les lettres de Mme de Sévigné, et la douleur, quelque violente qu'elle soit, parle toujours une langue exacte et justeT^G'est un mérite précieux et surtout fort rare : pour n'être pas trop surpris de le trouver chez elle à ce degré, rappelons-nous ce que nous venons de dire sur la manière dont elle s'est préparée, sans le savoir, à devenir un grand écrivain.
Un autre caractère des lettres de Mme de Sévigné, qui n'est pas moins remarquable,jc'est qu'en général les choses les plus tendres y sont dites avec finesse]. Je ne veux pas seulement parler de quelques phrases isolées qui ont paru quelquefois un peu prétentieuses : « La
bise de Grignan me fait mal à votre poitrine. — Ma bonne, que votre ventre me pèse! — Je n'ose pas lire vos lettres de peur de les avoir lues. « Ce n'est qu'un mot jeté en passant; mais presque partout, au mo- Cient où elle paraît se livrer à toute son émotion, ^lle emploie des tours ingénieux, elle fait des réflexions spirituelles, elle est agréable, piquante, coquette^ Tout cela semble à quelques personnes venir d'un esprit très maître de soi, que la passion ne domine pas assez pour qu'il ne soit pas fort occupé de bien dire. Je plaçais tout à l'heure le naturel parmi les qualités maîtresses de Mme de Sévigné; il y a des gens qui ne sont pas de cet avis et qui prétendent que c'est précisément le mérite qui lui manque le plus; mais il faut s'entendre sur les mots. Le naturel est, pour chacun, ce qui est conforme à sa nature, et, comme nous avons tous notre nature particulière fort déférente de celle de nos voisina, le naturel ne peut pas être tout à fait le même chez tout le monde ; sans compter que l'éducation et l'habitude nous font une seconde nature, qui souvent a plus de force que la première. Dans ces sociétés où Mme de Sévigné a vécu, on se piquait de parler avec finesse. Les premières fois qu'on y paraissait il fallait peutêtre un peu d'étude et d'effort afin de se mettre au ton des autres; on se surveillait pour trouver de ces reparties agréables qui, parmi les habitués de l'hôtel de Rambouillet ou de l'hôtel de Richelieu, donnaient une bonne réputation à la nouvelle arrivée, mais au bout de quelque temps les traits heureux partaient
d'eux-mêmes, et l'on n'avait plus besoin de les chercher. Chez une personne élevée à ce régime, ce qui pourrait paraître au premier abord subtil et raffiné est ordinaire et naturel. Qu'elle parle ou qu'elle écrive, les idées })rennent une certaine forme, qui n'est pas celle de tout le monde, et les phrases vives, spirituelles, délicates, qui demanderaient à d'autres quelque travail, lui arrivent toutes seules. Assurément, je ne voudrais pas dire que Mme de Sévigné écrivait bien sans le savoir; c'est une chose dont une femme d'esprit se doute toujours, et d'ailleurs ses amis ne le lui laissaient pas ignorer. « Vos lettres sont délicieuses, lui disait-on, et vous êtes comme vos lettres. » Il lui était d'autant plus facile de le croire qu'elle se faisait tout bas à elle-même les compliments qu'on lui adressait tout haut. Un jour qu'elle venait d'écrire à son ami, le médecin Bourdelot, elle disait à sa fille : a Mon Dieu, que je lui fis une bonne réponse! Gela est sot à dire, mais j'avais une bonne plume et bien éveillée ce jour-là. » C'est un grand charme de sentir qu'on a de l'esprit, et l'on comj)rend que Mme de Sévigné s'y soit quelquefois abandonnée avec un peu de complaisance, ^^ans ses lettres les plus intimes, où elle songe le moins au public, on pourrait noter certains passages où elle est heureuse de reprendre son idée, de la j)arer, de l'embellir, d'y ajouter des détails nouveaux de plus en plus ingénieux et délicats. Elle le fait sans effort, pour satisfaire son goût personnel et se donner la joie de dire agréablement ce qu'elle pense.A
On a remarqué que les gens qui parlent bien ne sont pas seulement sensibles aux louanges des autres; ils veulent aussi se plaire à eux-mêmes, indépendamment du public qui les entoure, et s'écoutent volontiers parler. On pourrait dire, dans le même sens, que Mme de Sévigné se regarde quelquefois écrire. C'est une de ces coquetteries naïves qui, chez les femmes, n'excluent pas la sincérité et peuvent se joindre avec le naturel.
[Certes, cette façon de parler si exacte et si juste, cette finesse et cet esprit dans l'expression des choses du cœur sont des qualités rares ; ce n'est pourtant pas ce qui caractérise le mieux Mme de Sévigne^EUe n'était pas seule alors à les posséder ; et, par exemple, on les retrouve dans la correspondance de son amie Mme de Coulanges. Mais voici ce qui lui appartient en propre et la met au premier rang, personne n'a eu plus qu'elle une imagination vive et mobile.jEUe possède d'une manière merveilleuse ce don charmant de voir à distance et de voyager par l'espritj Est-il nécessaire de dire que la Provence et le château de sa fille étaient le but ordinaire de ces voyages? Il lui est arrivé, dans ses moments d'amère tristesse, de songer à ce cheval ailé qui parcourait la terre en deux jours, et de se dire : « Ah! si j'avais l'hippogriffe à mon commandement! » Elle n'en a vraiment pas besoin ; son imagination lui suffit. Dès la première séparation, elle connaît si bien Grignan, qu'elle n'a jamais vu, que, dès que sa fille en sort, elle se trouve toute dépaysée : « Je vous crois à Lam-
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besc, ma bonne; mais je ne vous vois pas bien d'ici : il y a des ombres dans mon imagination, qui vous couvrent à ma vue. Je m'étais fait le château de Grignan; je voyais votre appartement, je me promenais sur votre terrasse, j'allais à la messe dans votre belle église; mais je ne sais plus où j'en suis. » Une autre fois, après avoir demandé des nouvelles du chevalier de Grignan, qu'elle aimait beaucoup, et que ses infirmités retenaient en Provence, elle ajoute : a Ditesmoi dans quelle chambre vous l'avez mis, afin que je lui fasse des visites ». Elle ne connaissait encore sa petite-fille, Pauline, que par les tableaux complaisants qu'on lui faisait de l'agrément de son visage et surtout de la beauté de ses yeux. Là-dessus son imagination s'enflamme, et elle s'écrie : « Ah! qu'ils sont jolis! je les vois ». Ce n'est pas une phrase; elle les voyait réellement. Avec ses amis éloignés elle cause comme s'ils étaient près d'elle. Ses lettres sont des conversations : c'est elle-même qui le dit, et elles en ont tous les avantages. On y trouve d'abord, comme il arrive dans la familiarité d'un entretien, une variété et un désordre piquants. Elle n'est pas comme son cousin Bussy, qui met dans les siennes une régularité exemplaire. Il se pique de répondre avec un ordre parfait à toutes les observations et même à toutes les plaisanteries qu'on lui a faites ; chaque chose est à sa place et vient à son rang. ^Mme de Sévigné n'a pas de méthode pour écrire et ne se fait pas un plan d'avance. C'est son imagination qui la mène : elle va de tous les côtés, et finit
par raconter tant de choses singulières auxquelles d'abord elle ne songeait pas qu'il lui arrive d'en être un peu confuse : « Si la poste savait de quoi nos paquets sont remplis, ils les laisseraient à moitié chemin. » Gomme elle voit les événaments qu'elle raconte, à quelque distance qu'ils se soient passés, les tableaux qu'elle en fait sont incroyables de vérité et de vie. Je suis un peu embarrassé d'en fournir la preuve, non pas que les exemples manquent; mais ces charmantes narrations sont trop connues, on les sait par cœur. Gomment oser redire aujourd'hui ou la mort de Turenne, ou l'histoire de l'archevêque de Reims revenant de Saint-Germain, ou la manière dont la bassette amena la séparation de la Fare et de Mme de la Sablière, ou le charmant caquetage à propos de Langlée et de l'habit de Mme de Montespan? En voici pourtant une qui me paraît moins connue; en] quelques coups de crayon, c'est un tableau achevé : il nous représente le grand Gondéqui, d'ordinaire, était fort négligé dans sa mise, tel qu'il apparut aux courtisans ébahis le jour où le prince de Gonti épousa Mlle de Blois : « Je vous dirai une nouvelle, la plus grande et la plus extraordinaire que vous puissiez apprendre, c'est que M. le Prince fit faire hier sa barbe ; il était rasé, ce n'est point une illusion, ni de ces choses qu'on dit en l'air, c'est une vérité; toute la cour en fut témoin, et Mme de Langeron, prenant son temps qu'il avait les pattes croisées , comme le lion , lui fit mettre un justaucorps avec des boutonnières de diamants; un valet d«-
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chambre, abusant aussi de sa patience, le frisa, lui mit de la poudre, et le réduisit ainsi à être l'homme de la cour de la meilleure mine, et une tête qui effaçait toutes les perruques. Voilà le prodige de la noce. »
^vec une imagination si vive et une nature si mobile, il lui était naturel de s'abandonner sans résistance aux impressions qu'on voulait lui donner. Elle acceptait les idées des gens qu'elle aimait et partageait vite leurs sentiments. « Je suis toujours, disaitelle, de l'avis de celui que j'entends le dernier. » On voit qu'elle se connaissait bien. Il lui arrivait même de plaisanter sur sa faiblesse; elle disait d'elle-même : « Et moi, bête de compagnie, comme vous me connaissez » ; ou encore : « Vous savez que je suis comme on veut, mais je n'invente rien ». On pourrait relever, dans ses lettres, des exemples amusants de la facilité avec laquelle ses amis la font changer d'opinion. C'est assurément un défaut de caractère chez la femme, mais il est devenu pour l'écrivain une source de grandes beautés. îette facilité à ressentir l'émotion des autres ajoute à la sienne, et leur esprit excite et allume son esprit. Ce n'est pas elle seule qu'on entend, quand elle parle; elle est souvent le reflet des grands esprits qu'elle fréquente. Il me semble (ju'on peut dire, à la manière dont elle s'exprime, quels sont les gens qu'elle vient de quitter, et de qui elle tient les réflexions et les récits qu'elle répète à sa fille.JN'avait-elle pas passé la journée avec la Rochefoucauld, chez Mme de la Fayette,
L ECRIVAIN loi
quand elle nous fait une si fine peinture de ce bon d Hacqueville, amoureux malgré lui et sans le savoir : « Vous me demandez les symptômes de cet amour : c'est premièrement une négative vive et prévenante ; c'est un air outré d'indifférence qui prouve le contraire; c'est une suspension de tout le mouvement de la machine ronde ; c'est un relâchement de tous les. soins ordinaires pour vaquer à un seul ; c'est une satire perpétuelle contre les vieilles gens amoureux : « Vraiment, il faudrait être bien fou, bien insensé! Quoi! une jeune femme! Voilà une bonne pratique pour moi! Cela me conviendrait fort! J'aimerais mieux m'être rompu les deux bras. )> A cela on répond intérieurement : « Eh oui, tout cela est vrai ; mais vous ne laissez pas d'être amoureux. Vous nous dites vos réflexions; elles sont justes, elles sont vraies, elles font votre tourment; mais vous ne laissez pas d'être amoureux. Vous êtes tout plein de raison ; mais l'amour est plus fort que toutes les raisons. Vous êtes malade, vous pleurez, vous enragez : et vous êtes amoureux, w Dans une lettre fort triste qu'elle écrit à sa fille, au moment de partir pour les Rochers, c'est-à-dire d'ajouter cent lieues à la distance qui les sépare, on trouve tout d'un coup une grande tirade sur la Providence : « Qui m'otcrait la vue de la Providence m'ôterait mon unique bien ; et, si je croyais qu'il fût en nous de ranger, de déranger, de faire, de ne faire pas, de vouloir une chose ou une autre, je ne penserais pas à trouver un moment de repos : il me faut l'auteur de l'univers
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pour raison de tout ce qui arrive. Quand c'est à lui qu'il faut m'en prendre, je ne m'en prends plus à personne et je me soumets.... 11 faut qu'il y ait une Mme de Sévigné qui aime sa fille plus que toutes les autres mères, qu'elle en soit souvent très éloignée, et que les souffrances les plus sensibles qu'elle ait dans cette vie lui soient causées par cette chère fille. » Cette fois, nous n'avons pas besoin de chercher bien loin qui lui a suggéré ces réflexions; elle nous apprend elle-même qu'elle vient de dîner avec des gens de beaucoup d'esprit « qui ne lui ôtèrent pas cette opinion )). C'étaient ses chers amis de Port-Royal, qui avaient développé devant elle la grande doctrine de la Grâce ; elle n'a fait qu'appliquer leurs idées à sa situation particulière. Une de ses plus jolies lettres est celle où elle raconte la réception des chevaliers de l'ordre du Saint-Esprit, dans la grande promotion des soixante-quatorze, dont son gendre faisait partie. Elle n'y avait pas assisté elle-même, mais Coulanges était allé exprès à Versailles pour la voir, et elle nous dit qu'il vient de lui en faire le récit. Elle n'avait vraiment pas besoin de nous le dire, et il me semble que, sans être avertis, nous l'aurions bien reconnu : c'est sa voix, son geste, son esprit de bouffonnerie et de [)arodie, qui lui fait voir surtout le côté j)laisant des choses graves ; c'est bien lui qui a saisi et noté au passage les incidents ])urlesques de cette majestueuse cérémonie, la j)erruque de M. de la Trousse qui se dérange, M. de Monchevreul et M. de Villars qui s'accrochent l'un à l'autre d'une
telle furie que nulle main d'homme ne peut les séparer. « Plus on y tachait, plus on brouillait, comme les anneaux de Roger. Enfin, toute la cérémonie, toutes les révérences, tout le manège demeurant arrêté, il fallut les arracher de force, et le plus fort l'emporta. » C'est lui surtout, l'amusant petit homme, qui a rapporté le malheur arrivé au bon d'Hocquincourt. « Il était tellement habillé comme les Provençaux et les Bretons que, ses chausses de page étant moins commodes que celles qu'il a d'ordinaire, sa chemise ne voulut jamais y demeurer, quelque prière qu'il lui en fît; car, sachant son état, il tachait incessamment d'y donner ordre, et ce fut toujours inutilement ; de sorte que madame la Dauphine ne put tenir plus longtemps les éclats de rire : ce fut une grande pitié ; la majesté du Roi en pensa être ébranlée, et jamais il ne s'était vu, dans les registres de l'Ordre, l'exemple d'une telle aventure. » S'accommoder ainsi, 's'approprier à l'esprit des autres, en recevoir le choc qui anime le sien, « ne rien inventer », mais prêter un charme nouveau aux idées qui viennent du dehors, les rajeunir, les rafraîchir par la vivacité du sentiment et la finesse de l'expression, c'est le caractère et le charme de la femme. En ce sens, on peut dire que Mme de Sévigné a été plus femme qu'aucune autre. Ses qualités sont celles que nous nous attendons à trouver et qui nous plaisent le plus chez les personnes de son sexe, non pas l'initiative et le don de créer, jmais ce talent de refléter les gens qu'elles aiment, d'entrer dans leurs
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pensées et de les rendre plus vives et plus frappantes en les reproduisant.^
Il n'est pas surprenant qu'avec ces qualités, fson style, pour l'essentiel, ne diffère pas de celui de ses contemporains. Elle écrit mieux que les autres, mais elle écrit comme eux. Même quand elle raconte des choses légères, sajîhrase est large et périodique; sans être jamais lourde, comme celle de Mme de Longueville ou de Mme de Sablé, elle a d'ordinaire de l'ampleur et de rabondance."lLes longs développements ne lui déplaisent pas, elle insiste sur ses idées, elle les répète; elle sait prendre à l'occasion des tours oratoires; c'était l'habitude autour d'elle. Mais elle a aussi des façons de parler personnelles; elle crée des expressions qui lui appartiennent, plus libres, plus vives que celles dont se servent, au xvii^ siècle, les écrivains de métier. Emerveillée de la richesse du pays, quand elle traverse la Bourgogne, elle n'hésite pas à dire : « Tout crève ici de blé »; et à propos d'un voyage que M. de Marcillac faisait dans ses domaines, où il avait beaucoup de dommages à réparer : « Il ne s'est ni amusé ni détourné; il avait Gourville, qui n'a pas souvent du temps à donner et qu'il promenait comme un fleuve par toutes ses terres, pour y apporter la graisse et la fertilité. » Je ne vois qu'elle et Saint-Simon qui aient écrit alors d'une façon aussi originale ; et c'est peut-être parce ((ue tous les deux ne se préoccupaient })as du public. Elle croyait que ses lettres ne sortiraient jamais du cercle intime auquel elles étaient adressées; et quant
à lui, comme il avait reculé d'un siècle la publication de ses Mémoires, la crainte de ces lecteurs lointains ne j^ouvait pas gêner beaucoup sa liberté.
Quand on vient de lire la correspondance de Mme de Sévigné, il est naturel qu'on soit un peu surpris qu'une personne de tant de talent, et qui en avait conscience, n'ait pas été tentée d'écrire quelque ouvrage suivi. Pourquoi, par exemple, n'a-t-elle pas composé des mémoires, comme Mme de Motteville, des traités de morale mondaine, comme Mme de Lambert, ou des romans, comme Mme de la Fayette? On se prend quelquefois à le regretter, et il semble d'abord qu'avec cette nature beureuse et cette riche imagination elle nous aurait laissé quelque chefd'œuvre. Peut-être avons-nous tort de le penser. Les qualités qu'on admire dans ses lettres ne sont pas tout à fait celles que demande un travail de longue haleine; il faut, pour y réussir, être capable de se contenir et de se posséder, se donner le temps de la réflexion, savoir méditer et combiner d'avance. C'est une habitude qu'il n'est pas aisé de prendre, quand on s'est accoutumé à se livrer, pour écrire, à l'impression du moment et à laisser courir sa plume à l'aventure. On a remarqué que les journalistes, qui sont forcés d'improviser un article tous les jours, et qui arrivent à le faire avec un art merveilleux, au bout de quelque temps ne peuvent plus produire que des articles, et sont incapables de composer un livre. Si Mme de la Fayette a écrit de si bons romans, c'est que son tempérament n'était pas celui de
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son amie, et qu'elle a dirigé son talent d'une autre façon. On voit bien que li nature l'avait faite pour être un auteur de profession. Ses lettres, irréprochables de forme, pleines d'un esprit discret et charmant, sont en général courtes et sèches. C'est le ton d'une femme qui se réserve, qui fait secrètement ses provisions pour les ouvrages qu'elle médite.jMme de Sévigné, au contraire, nous donne tout ce qu'elle a dans le cœur, et, quand elle a pris la plume, elle ne garde rien pour elle. Jl est donc vraisemblable que, s'il lui était venu tout d'un coup la pensée d'imiter Mme de la Fayette et d'écrire quelque Princesse de Clèves, elle se serait trouvée vide et mal préparée, et que peut-être elle aurait moins réussi que nous ne le supposons. Mais elle nous a laissé ses lettres; qu'avons-nous besoin d'autre chose?