‹ Mme de SévignéChapitre 102 sur 123 · LA GRANDE HISTOIRE I. — LE PROCÈS DE FOUQUET · texte numérisé non relu

LA GRANDE HISTOIRE I. — LE PROCÈS DE FOUQUET

~.\ M. de Pomponne^ Paris, 17 novembre 1064.

Aujourd'hui lundi 17 novembre, M. Fouquet a été pour la seconde fois sur la sellette. Il s'est assis sans façon comme l'autre fois. M. le Chancelier2 a recommencé à lui dire de lever la main : il a répondu qu'il avait dit les raisons qui l'empêchaient de prêter le serment. Là-dessus M. le Chancelier s'est jeté dans de grands discours, pour faire voir le pouvoir légitime de la chambre ; que le Roi lavait établie, et que les commissions avaient été vérifiées par les commissions souveraines. M. Fouquet a répondu que souvent on faisait des choses par autorité, que quelquefois on ne trouvait pas justes quand on y avait fait réflexion. M. le Chancelier a interrompu : « Comment, vous dites donc que le roi abuse de sa puissance ? » M. Fouquet a répondu : « C'est vous qui le dites, Monsieur, et non pas moi : ce n'est point ma pensée, et j'admire

1 Nicolas Fouquet, surintendant des finances depuis 1653, était un ministre prévaricateur qui avait réalisé par des procédés fort blâmables d'énormes profils. Arrêté le 5 septembre 1661, il fut traduit devant la chambre de justice de l'Arsenal, le 14 novembre 1C64. Pour le perdre plus sûrement, ses ennemis, au premier rang desquels était Coibert, joignirent à l'accusation de péculat, celle de complot contre la sûreté du royaume. On sait qu'il fut condamné au bannissement et a la confiscation; mais que le roi commua cettt peine en détention perpétuelle : ce qui était une aggravation. Il mourut a la prison de Piguerol en 1680. — Cette relation pathétique du procès de Fouquet est adressée au marquis de Pomponne, relégué à Verdun depuis trois ans.

-' Pierre Sé^uior, parde des «oeaux i 1.Ï8S-1672)

qu'en l'état où je suis, vous me vouliez faire une affaire avec le Roi; mais, Monsieur, vous savez bien vousmême qu'on peut être surpris. Quand vous signez un arrêt, vous le croyez juste ; le lendemain vous le cassez : vous voyez qu'on peut changer d'avis et d'opinion. — Mais cependant, a dit M. le Chancelier, quoique vous ne connaissiez pas la Chambre, vous lui répondez, vous lui présentez des requêtes, et vous voilà sur la sellette. — 11 est vrai, Monsieur, a-t-il répondu, j'y suis; mais je n'y suis pas par ma volonté; on m'y mène : il y a une puissance à laquelle il faut obéir, et c'est une mortification que Dieu me fait souffrir, et que je reçois de sa main. Peut-être pouvaiton bien me l'épargner, après les services que j'ai rendus, et les charges que j'ai eu l'honneur d'exercer. » Après cela, M. le Chancelier a continué l'interrogatoire de la pension des gabelles, où 31. Fouquet a répondu. Les interrogations continueront, et je continuerai de vous les mander fidèlement. Je voudrais seulement savoir si mes lettres vous sont rendues sûrement...

Mardi au soir, 18 novembre lGGi.

J'ai reçu votre lettre, qui m'a fait bien voir que je n'oblige pas un ingrat : jamais je n'ai rien vu de si agréable ni de si obligeant. Il faudrait être bien exempte d'amour-propre pour n'être pas sensible à des louanges comme les vôtres. Je vous assure donc que je suis ravie que vous ayez bonne opinion de mon cœur, et je vous assure de plus, sans vouloir vous rendre douceur pour douceur, que j'ai une estime pour vous infiniment au-dessus des paroles dont on se sert pour expliquer ce que l'on pense ; et que j'ai une joie et une consolation de vous pouvoir entretenir d'une affaire où nous prenons tous deux tant d'intérêt. Je suis bien aise que votre cher solitaire ' en ait sa part.

1 Arnauld d'Andillv, solitaire de Port-Roval,

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Je croyais bien aussi que vous instruiriez votre incomparable voisine !. Vous me mandez une agréable nouvelle en m'apprenant que je fais un peu de progrès • dans son cœur; il n'y en a point où je sois plus aise d'avancer : quand je veux avoir un peu de joie, je pense à elle et à son palais enchanté. Mais je reviens à nos affaires ; insensiblement je m'amusais à vous •parler des sentiments que j'ai pour vous et pour votre aimable amie.

Aujourd'hui notre cher ami est encore allé sur la sellette. L'abbé d'Effiat l'a salué en passant. Il lui a dit en lui rendant son salut : « Monsieur, je suis votre très humble serviteur, » avec cette mine riante et fine que nous connaissons. L'abbé d'Effiat a été si saisi de tendresse, qu'il n'en pouvait plus.

Aussitôt que M. Fouquet a été dans la chambre, Monsieur le Chancelier lui a dit de s'asseoir. Il a répondu : « Monsieur, vous prîtes hier avantage de ce que je m'étais assis : vous croyez que c'est reconnaître la chambre. Puisque cela est, je vous prie de trouvet bon que je ne me mette pas sur la sellette. » Sur cela, M. le Chancelier a dit qu'il pouvait donc se retirer. M. Fouquet a répondu : « Je ne prétends point par là faire un incident nouveau. Je veux seulement, si vous le trouvez bon, faire ma protestation ordinaire, et en prendre acte : après quoi je répondrai. » 11 a été fait comme il a souhaité ; il s'est assis, et on a continué la pension des gabelles, à quoi il a parfaitement bien répondu. S'il continue, ses interrogations lui seront bien avantageuses. On parle fort à Paris de son admirable esprit et de sa fermeté. Il a mandé une chose qui me fait frissonner : il conjure une de ses amies de lui faire savoir son arrêt par une certaine voie enchantée, bon ou. mauvais, comme Dieu

1 Mme du Plessis Guénégaud. Son mari avail été enveloppé dans la disgrâce de bouquet.

- Il était le frère de Cinq-Mais.

MAIJAMK DE 3É VIGNE. 1!)

290 PAGES CHOISIES DE MADAME DE SÉVIGiNÉ

le lui enverra, sans préambule, afin qu'il ait le temps de recevoir la nouvelle par ceux qui viendront la lui dire; ajoutant que, pourvu qu'il ait une demi-heure pour se préparer, il est capable de recevoir sans émotion tout le pis qu'on lui puisse apprendre. Cet endroit-là me fait pleurer, et je suis assurée qu'il vous serre le cœur.

Mercredi.

On n'est point entré aujourd'hui en la chambre, à cause de la maladie de la Reine i, qui a été à l'extrémité : elle est un peu mieux. Elle reçut hier au soir Notre-Seigneur comme viatique. Ce fut la plus magnifique et la plus triste chose du monde, de voir le Roi et toute la cour, avec des cierges et mille flambeaux, aller quérir et reconduire le saint sacrement. Il fut reçu avec une infinité de lumières. La Reine fit un effort pour se soulever, et le reçut avec une dévotion qui fit fondre en larmes tout le monde. Ce n'était pas sans peine qu'on l'avait mise en cet état. Il n'y avait eu que le Roi capable de lui faire entendre raison ; à tous les autres elle avait dit qu'elle voulait bien communier, mais non pas pour mourir : on avait été deux heures à la résoudre.

L'extrême approbation que l'on donne aux réponses de M. Fouquet déplaît infiniment à Petit2 : on croit même qu'il engagera Puis... à faire le malade pour interrompre le cours des admirations, et avoir le loisir de prendre un peu haleine des autres mauvais succès. Je suis très humble servante du cher solitaire, de Mme votre femme et de l'adorable Amalthée3.

1 II s'agit de la jeune reine Marie-Thérèse.

2 « Petit » désigne ici Colbert, de môme qu'un peu plus bas « Puis... » c'est le chancelier Séguier. Mmc de Sévigne se sert souvent de ternies de convention pour désigner les personnages qu'elle ne veut pas nommer.

3 Mme du Plessis-Guénegaud, dont Mlle de Scudéry avait fait le portrait sous le nom d'Amalthée dans son roman de Clëlie.

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Le jeudi 20 novembre 1GG4.

M. Fouquet a été interrogé ce matin sur le marc d'or1; il a très bien répondu. Plusieurs juges l'ont salué. M. le Chancelier en a fait reproche, et a dit que ce n'était point la coutume, et au conseiller breton : « C'est à cause que vous êtes de Bretagne que vous saluez si bas M. Fouquet2. » En repassant par l'Arsenal, à pied, pour se promener, M. Fouquet a demandé quels ouvriers il voyait : on lui a dit que c'étaient des gens qui travaillaient à un bassin de fontaine. Il y est allé, et en a dit son avis, et puis s'est tourné en riant vers Artagnan 3, et lui a dit : a N'admirez-vous point de quoi je me mêle ? Mais c'est que j'ai été autrefois assez habile sur ces sortes de choseslà. » Ceux qui aiment M. Fouquet trouvent cette tranquillité admirable : je suis de ce nombre. Les autres disent que c'est une affectation : voilà le monde. Mmc Fouquet sa mère a donné un emplâtre à la Reine, qui l'a guérie de ses convulsions, qui étaient à proprement parler des vapeurs. La plupart, suivant leur désir, se vont imaginant que la Reine prendra cette occasion pour demander au Roi la grâce de ce pauvre prisonnier : mais pour moi, qui entends un peu parler des tendresses de ce pays-là, je n'en crois rien du tout. Ce qui est admirable, c'est le bruit que tout le monde fait de cet emplâtre, disant que c'est une sainte que Mme Fouquet et qu'elle peut faire des miracles.

Vendredi 21 novembre.

Aujourd'hui 21, on a interrogé M. Fouquet sur les cires et sucres. 11 s'est impatienté sur certaines objec-

1 Droit que payait chaque noufean titulaire d'un office.

* II s'adressait à M. Hérault, conseiller du Parlement de Bretagne. .

: I barlea de Bat/, connu sous le nom de d'Artagnan, capitaine des mousquetaires.

tions qu'on lui faisait, et qui lui ont paru ridicules. Il l'a un peu trop témoigné et a répondu avec un air et une hauteur qui ont déplu. Il se corrigera, car cette manière n'est pas bonne; mais en vérité la patience échappe : il me semble que je ferais tout comme lui...

Samedi au soir.

M. Fouquet est entré ce matin à la chambre. On l'a interrogé sur les octrois : il a été très mal attaqué et s'est très bien défendu. Ce n'est pas, entre nous, que ce ne soit un endroit des plus glissants de son affaire. Je ne sais quel bon ange l'a averti qu'il avait été trop fier; mais il s'en est corrigé aujourd'hui, comme on s'est corrigé de le saluer. On ne rentrera que mercredi à la chambre; je ne vous écrirai aussi que ce jour-là. Au reste, si vous continuez a me tant plaindre de la peine que je prends de vous écrire, et à me prier de ne point continuer, je croirai que c'est vous qui vous ennuyez de lire mes lettres, et qui vous trouvez fatigué d'y faire réponse; mais sur cela je vous promets encore de faire mes lettres plus courtes, si je puis; et je vous tiens quitte de la peine de me répondre, quoique j'aime vos lettres. Après ces déclarations, je ne pense pas que vous espériez d'empêcher le cours de mes gazettes. Quand je songe que je vous fais un peu de plaisir, j'en ai beaucoup. 11 se présente si peu d'occasions de témoigner son estime et son amitié, qu'il ne faut pas les perdre quand elles viennent s'offrir. Je vous supplie de faire tous mes compliments chez vous et dans votre voisinage. La Reine est bien mieux.

Le lundi 24 novembre 1G64.

Si j'en croyais mon cœur, c'est moi qui vous suis véritablement obligée de recevoir si bien le soin que je prends de vous instruire. Croyez-vous que je ne trouve point de consolation en vous écrivant? Je vous

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assure que j'y en trouve beaucoup, et que je n'ai pas moins de plaisir à vous entretenir que vous en avez a lire mes lettres Tous les sentiments que vous avez sur ce que je vous mande sont bien naturels; celui de l'espérance est commun à tout le monde, sans que l'on puisse dire pourquoi ; mais enfin cela soutient le cœur.

Je fus dîner à Sainte-Marie de Saint-Antoine, il y a deux jours. La mère supérieure me conta en détail quatre visites que Puis... lui a faites depuis trois mois, et dont je suis infiniment étonnée. Il lui vint dire que le bienheureux évèque de Genève 1 lui avait obtenu des grâces si particulières pendant la maladie qu'il avait eue cet été, qu'il ne pouvait douter de l'obligation^qu'il lui avait; qu'il la suppliait de faire prier pour lui toute la communauté. Il lui donna mille écus pour accomplir son vœu. Il la pria de lui faire voir le cœur du bienheureux. Quand il fut à la grille, il se jeta à genoux, et fut plus d'un quart d'heure fondu en larmes, apostrophant ce cœur, lui demandant une étincelle du feu dont l'amour de Dieu l'avait consumé. La mère supérieure pleurait de son côté; elle lui donna des reliques du bienheureux. Il les porte incessamment. Il parut pendant ces quatre visites si touché du désir de son salut, si rebuté de la cour, si transporté de L'envie de se convertir, qu'une plus fine que la supérieure y aurait été trompée. Elle lui parla adroitement de l'affaire de M. Fouquet; il lui répondit comme un homme qui ne regarderait que Dieu seul, qu'on ne le connaissait point, qu'on verrait, et qu'enfin il ferait justice selon Dieu, sans rien considérer que lui. Je ne fus jamais plus surprise que d'entendre tout ce discours. Si vous me demandez maintenant ce que j'enr pense, je vous dirai que je n'en sais rien, que je n'y comprends rien, et que d'un autre côté je ne conçois pas à quoi peut servir cette comédie, et, si ce

1 r~ainl François de Sales.

n'en est pas une, comment il accommode tous les pas qu'il a faits depuis ce temps avec de si belles paroles ? Voilà de ces choses qu'il faut que le temps explique, car d'elles-mêmes, elles sont obscures : cependant n'en parlez point; caria mère supérieure m'a priée de ne pas faire courir cette petite histoire...

Mercredi iG novembre,

Ce matin M. le Chancelier a interrogé M. Fouquet; mais sa manière a été différente : il semble qu'il soit honteux de recevoir tous les jours sa leçon par B**' l. 11 a dit au rapporteur2 de lire l'article sur quoi on voulait interroger l'accusé; le rapporteur a lu, et cette lecture a duré si longtemps qu'il était dix heures et demie quand on eut fini. Il a dit : « Qu'on fasse entrer Fouquet; » et puis il s'est repris : « M. Fouquet; » mais il s'est trouvé qu'il n'avait point dit qu'on le fit venir, de sorte qu'il était encore à la Bastille. On Test donc allé quérir : il est venu à onze heures. On l'a interrogé sur les octrois : il a fort bien répondu ; pourtant il s'est allé embrouiller sur certaines dates, sur lesquelles on l'aurait bien embarrassé, si on avait été bien habile et bien éveillé ; mais au lieu d'être alerte, M. le Chancelier sommeillait doucement. On se regardait, et je pense que notre pauvre ami en aurait rt s'il avait osé. Enfin il s'est remis, et a continué d'interroger ; et quoique M. Fouquet ait trop appuyé sur cet endroit où on le pouvait pousser, il s'est trouvé pourtant que par l'événement il aura bien dit; car dans son malheur il a de certains petits bonheurs qui n'appartiennent qu'à lui. Si l'on travaille tous les jours aussi doucement qu'aujourd'hui, le procès durera encore un temps infini.

j Louis Berrier, conseiller cTÉlat, ou Boucherat, maitre des requêtes.

2 Olivier le Fèvre d'Ormesson. 11 fut disgracie à la suite du procès de Fouquet. 11 a laissé des mémoires sur la période qui va de l'Vi3-l07i.

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Je vous écrirai tous les soirs; mais je n'enverrai ma lettre que le samedi soir ou le dimanche : elle vous rendra compte de jeudi, vendredi et samedi; et il faudrait que l'on pût vous en faire tenir encore une le jeudi, qui vous apprendrait le lundi, mardi et mercredi ; et ainsi les lettres n'attendraient pas longtemps chez vous. Je vous conjure de faire mes compliments à votre solitaire et à votre chère moitié. Je ne vous dis rien de votre chère voisine 1 ; ce sera bientôt à moi à vous en donner des nouvelles.

Jeudi 27 novembre 16G4.

On a continué aujourd'hui les interrogatoires sur les octrois. M. le Chancelier avait bonne intention de pousser M. Fouquet aux extrémités, et de l'embarrasser ; mais il n'en est pas venu à bout. M. Fouquet s'est fort bien tiré d'affaire. Il n'est entré qu'à onze heures, parce que M. le Chancelier a fait lire le rapporteur, comme je vous l'ai mandé ; et, malgré toute cette belle dévotion, il disait toujours le pis contre notre pauvre ami. Le rapporteur prenait toujours son parti, parce que le Chancelier ne parlait que pour un côté. Enfin il a dit : « Voici un endroit sur quoi l'accusé ne pourra pas répondre. » Le rapporteur a dit : « Ah! Monsieur, pour cet endroit-là, voici l'emplâtre qui le guérit, » et a dit une très forte raison, et puis il a ajouté : « Monsieur, dans la place où je suis, je dirai toujours la vérité, de quelque manière qu'elle se rencontre. » On a souri de V emplâtre, qui a fait souvenir de celui qui a tant fait de bruit'2. Sur cela, on a fait entrer l'accusé, qui n'a pas été une heure dans la chambre, et, en sortant, plusieurs ont fait compliment à d'Ormesson de sa fermeté.

11 faut que je vous conte ce que j'ai fait. Imaginez-

M "■' du Plessis-Guénégaud.

Celui que la mère de Fouquet avait donnô à la Reine.

vous que des dames m'ont proposé d'aller dans une maison qui regarde droit dans l'Arsenal, pour voir revenir notre pauvre ami. J'étais masquée J ; je l'ai vu venir d'assez loin. M. d'Artagnan était auprès de lui ; cinquante mousquetaires à trente ou quarante pas derrière. Il paraissait assez rêveur. Pour moi, quand je l'ai aperçu, les jambes m'ont tremblé, et le cœur m'a battu si fort, que je n'en pouvais plus. En s'approchant de nous pour rentrer dans son trou, M. d'Artagnan l'a poussé, et lui a fait remarquer que nous étions là. Il nous a donc saluées, et a pris cette mine riante que vous lui connaissez. Je ne crois pas qu'il m'ait reconnue ; mais je vous avoue que j'ai été étrangement saisie, quand je l'ai vu rentrer dans cette petite porte. Si vous saviez combien on est malheureux quand on a le cœur fait comme je l'ai, je suis assurée que vous auriez pitié de moi ; mais je pense que vous n'en êtes pas quitte à meilleur marché, de la manière dont je vous connais.

J'ai été voir notre chère voisine ; je vous plains autant de ne l'avoir plus, que nous nous trouvons heureux de l'avoir. Nous avons bien parlé de notre cher ami ; elle a vu Sapho2 qui lui a redonné du courage. Pour moi, j'irai demain en reprendre chez elle ; car de temps en temps je sens que j'ai besoin de réconfort. Ce n'est pas que l'on ne dise mille choses qui doivent donner de l'espérance ; mais, mon Dieu ! j'ai l'imagination si vive que tout ce qui est incertain me fait mourir.

Vendredi 28 novembre.

Dès le matin on est entré à la chambre. M. le Chancelier a dit qu'il fallait parler des quatre prêts 3 ; sur

1 Les dames portaient encore le masque pour sortir.

2 Mlle de Scudéry; c'est le nom qu'elle se donnait à elle-même dans le Grand Cyrus.

3 Prêts faits au roi par Fouquet.

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quoi d'Ormesson a dit que c'était une affaire de rien, et sur laquelle on ne pouvait rien reprocher à M. Fouquct; qu'il l'avait dit dès le commencement du procès. On a voulu le contredire : il a prié qu'il pût expliquer la chose comme il la concevait, et a prié son camarade de l'écouter1. On l'a fait, et il a persuadé la cour que cet article n'était pas considérable. Sur cela on a dit de faire entrer l'accusé : il était onze heures. Vous remarquerez qu'il n'est pas plus d'une heure sur la sellette. M. le Chancelier a voulu parler de ces quatre prêts. M. Fouquet a prié qu'on voulût lui laisser dire ce qu'il n'avait pu dire la veille sur les octrois ; on l'a écouté : il a dit des merveilles ; et comme le chancelier lui disait : « Avez-vous eu votre décharge de l'emploi de cette somme ?» il a dit : « Oui, monsieur, mais c'a été conjointement avec d'autres affaires », qu'il a marquées, et qui viendront en leur temps. « Mais, a dit M. le Chancelier, quand vous avez eu vos décharges, vous n'aviez pas encore fait la dépense? — Il est vrai, a-t-il dit, mais les sommes étaient destinées. — Ce n'est pas assez, a dit M. le Chancelier. — Mais, monsieur, par exemple, a dit M. Fouquet, quand je vous donnais vos appointements, quelquefois j'en avais la décharge un mois auparavant ; et comme cette somme était destinée, c'était comme si elle eût été donnée. » M. le Chancelier a dit : « Il est vrai, je vous en avais l'obligation. » M. Fouquet a dit que ce n'était point pour le lui reprocher, qu'il se trouvait heureux de le pouvoir servir dans ce temps-là; mais que les exemples lui revenaient selon qu'il en avait besoin.

On ne rentrera que lundi. Il est certain qu'il semble qu'on veuille traîner l'affaire en longueur. Puis... a promis de faire parler l'accusé le moins qu'il pourrait. On trouve qu'il dit trop bien. On voudrait donc l'inter-

■ ! e Cormier de Sainte-Hélène, conseiller au Parlement do Rouen, rapporteur avec d'Ormesson

roger légèrement, et ne pas parler sur tous les articles. Mais lui, il veut parler sur tout, et ne veut pas qu'on juge son procès sur des chefs sur lesquels il n'aura pas dit ses raisons. Puis... est toujours en crainte de déplaire à Petit. Il lui fit excuse l'autre jour de ce que M. Fouquet avait parlé trop longtemps, mais qu'il n'avait pu l'interrompre. Ch*" 1 est derrière le paravent quand on interroge ; il écoute ce que l'on dit, et offre d'aller chez les juges leur rendre compte des raisons qu'il a eues de faire ses conclusions si extrêmes. Tout ce procédé est contre l'ordre et marque une grande rage contre ce pauvre malheureux. Pour moi, je vous avoue que je n'ai plus aucun repos. Adieu, monsieur, jusqu'à lundi : je voudrais que vous puissiez connaître les sentiments que j'ai pour vous, vous seriez persuadé de cette amitié que vous dites que vous estimez un peu.

Lundi 1er décembre 160 i.

Il y a deux jours que tout le monde croyait que Ton voulait tirer l'affaire de M. Fouquet en longueur ; présentement ce n'est plus la même chose, c'est tout le contraire : on presse extraordinairement les interrogations. Ce matin, M. le Chancelier a pris son papier, et a lu, comme une liste, dix chefs d'accusation, sur quoi il ne donnait pas le temps de répondre. M. Fouquet a dit : « Monsieur, je ne prétends pas tirer les choses en longueur, mais je vous supplie de me donner loisir de vous répondre : vous m'interrogez, et il semble que vous ne vouliez pas écouter ma réponse : il m'est important que je parle. Il y a plusieurs articles qu'il faut que j'éclaircisse, et il est juste que je réponde sur tous ceux qui sont dans mon procès. » Il a donc fallu l'entendre, contre le gré des malintentionnés ;

i Cliamillarl, mailre des requêtes, remplissait les fondions du ministère public.

L'HISTOIRE DU XVIIe SIÈCLE DANS LES « LETTRES » 299

car il est certain qu'ils ne sauraient souffrir qu'il se défende si bien. Il a fort bien répondu sur tous les chefs. On continuera de suite, et la chose ira si vite que je compte que les interrogations finiront cette semaine.

Je viens de* souper à l'hôtel de Nevers ; nous avons bien causé, la maîtresse du logis L et moi, sur ce chapitre. Nous sommes dans des inquiétudes qu'il n'y a que vous qui puissiez comprendre, car je viens de recevoir votre lettre : elle vaut mieux que tout ce que je puis jamais écrire. Vous mettez ma modestie à une trop grande épreuve, en me mandant de quelle manière je suis avec vous, et avec votre cher solitaire. Il me semble que le vois et que je l'entends dire ce que vous me mandez.

Mardi 1 décembre.

Notre cher et malheureux ami a parlé deux heures ce matin, mais si admirablement bien, que plusieurs n'ont pu s'empêcher de l'admirer. M. Renard a dit entre autres : « Il faut avouer que cet homme est incomparable ; il n'a jamais si bien parlé- dans le Parlement ; il se possède mieux qu'il n'a jamais fait. » C'était encore sur les six millions et sur ses dépenses. 11 n'y a rien de comparable à ce qu'il a dit là-dessus, .le vous écrirai jeudi et vendredi, qui seront les deux derniers jours de l'interrogation, et je continuerai encore jusqu'au bout.

Dieu veuille que ma dernière lettre vous apprenne la chose du monde que je souhaite le plus ardemment ! Adieu, mon cher Monsieur : priez notre solitaire de prier Dieu pour notre pauvre ami. .le vous embrasse tous deux de tout mon cœur, et par modestie j'y joins M""' votre femme...

M1 du ['le^is-Guéuésaud.

Mercredi 3 décembre.

M. Fouqueta parlé aujourd'hui deux heures entières sur les six millions. Il s'est fait donner audience, il a dit des merveilles : tout le monde en "était touché, chacun selon son sentiment. Pussort faisait des mines d'improbation et de négative, qui scandalisaient les gens de bien.

Quand M. Fouquet a eu cessé de parler, M. Pussort s'est levé impétueusement, et a dit : a Dieu merci, on ne se plaindra pas qu'on ne l'ait laissé parler tout son soûl. » Que dites-vous de ces paroles? Ne sont-elles pas d'un bon juge? On dit que le Chancelier est fort effrayé de l'érésipèle de M. de Nesmond, qui l'a fait mourir : il craint que ce ne soit une répétition pour lui. Si cela pouvait lui donner les sentiments d'un homme qui va paraître devant Dieu, encore serait-ce quelque chose ; mais il faut craindre qu'on ne dise de de lui comme d'Argant : E rnori corne visse1.

Jeudi 4 décembre 1 00 i .

Enfin les interrogations sont finies. Ce matin, M. Fouquet est entré dans la chambre ; M. le Chancelier a fait lire le projet2 tout du long. M. Fouquet a repris la parole le premier, et a dit : « Monsieur, je crois que vous ne pouvez tirer autre chose de ce papier que l'effet qu'il vient de faire, qui est de me donner beaucoup de confusion. » M. le Chancelier a dit: « Cependant vous venez d'entendre, et vous avez pu voir par là que cette grande passion pour l'État, dont vous nous avez parlé tant de fois, n'a pas été si

1 « 11 est mort comme il a vécu. » (Le Tasse, Jérusalem délivrée, XIX, 20.)

- Projet de résistance à main armée contre le Roi et Mazarin. Cet écrit, rédigé depuis une quinzaine d'années, avait été trouvé dans la maison de Fouquet à Sainl-Mandé, derrière un miroir où on l'avait oublié.

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considérable que vous n'ayez pensé à le brouiller d'un bout à l'autre. — Monsieur, a dit M. Fouquet, ce sont des pensées qui me sont venues dans le fort du désespoir où me mettait quelquefois M. le Cardinal, principalement lorsque, après avoir contribué plus que personne du monde à son retour en France, je me vis payé d'une si noire ingratitude. J'ai une lettre de lui et une de la Reine mère, qui font foi de ce que je dis ; mais on les a prises dans mes papiers, avec plusieurs autres. Mon malheur esUde n'avoir pas brûlé ce misérable papier, qui était tellement hors de ma mémoire et de mon esprit, que j'ai été près de deux ans sans y penser, et sans croire l'avoir. Quoi qu'il en soit, je le désavoue de tout mon cœur, et vous supplie de croire, Monsieur, que ma passion pour la personne et le service du Roi n'en a pas ete diminuée. » M. le Chancelier a dit: « Il est bien difficile de le croire, quand on voit une pensée opiniâtre exprimée en différents temps. » M. Fouquet a répondu : « Monsieur, dans tous les temps, et même au péril de ma vie, je n'ai jamais abandonné la personne du Roi ; et dans ces temps-là vous étiez, Monsieur, le chef du conseil de ses ennemis, et vos proches donnaient passage à l'armée qui était contre lui l. »

M. le Chancelier a senti ce coup ; mais notre pauvre ami était échauffé, et n'était pas tout à fait le maitre de son émotion. Ensuite on lui a parlé de ses dépenses; il a dit : « Je m offre à faire voir que je n'en ai fait aucune que je n'aie pu faire, soit par mes revenus, dont M. le Cardinal avait connaissance, soit par mes appointements, soit par le bien de ma femme ; et, si je ne prouve ce que je dis, je consens d'être traité aussi mal qu'on le peut imaginer. » Enfin cette interrogation a duré deux heures, où M. Fouquet a très bien dit, mais avec chaleur et colère, parce que la lec-

1 Séguier, pendant la Fronde, avait engagé son gendre le duc de Sully à p passer l'armée espagnole par le pont de Mantes dont il avait la garde.

ture de ce projet l'avait extraordinairement touché. Quand il a été parti, M. le Chancelier a dit: « Voici la dernière fois que nous l'interrogerons. » M. Poncet i s'est approché de M. le Chancelier et lui a dit : « Monsieur, vous ne lui avez point parlé des preuves qu'il y a comme il a commencé à exécuter le projet. » M. le Chancelier a répondu : « Monsieur, elles ne sont pas assez fortes ; il y aurait répondu trop facilement. » Là-dessus Sainte-Hélène et Pussort ont dit : « Tout le monde n'est pas de <ee sentiment. » Voilà de quoi rêver et faire des réflexions. A demain le reste,

Vendredi 5 décembre.

On a parlé ce matin des requêtes2, qui sont de peu d importance, sinon autant que les gens de bien y voudront avoir égard en jugement. Voilà qui est donc fait. C'est à M. d'Ormesson à parler ; il doit récapituler toute l'affaire ; cela durera encore toute la semaine qui vient, c'est-à-dire qu'entre ci et là ce n'est pas vivre que la vie que nous passerons. Pour moi, je ne suis pas reconnaissable, et je ne crois pas que je puisse aller jusque-là. M. d'Ormesson m'a priée de ne le plus voir que l'affaire ne soit jugée ; il est dans le conclave, et ne veut plus avoir de commerce avec le monde. Il affecte une grande réserve ; il ne parle point, mais il écoute, et j'ai eu le plaisir, en lui disant adieu, de lui dire tout ce que je pense. Je vous manderai tout ce que j'apprendrai, et Dieu veuille que ma dernière nouvelle soit bonne ! Je le désire ! Je vous assure que nous sommes tous à plaindre ; j'entends vous et moi, et ceux qui en font leur affaire comme nous. Adieu, mon cher Monsieur; je suis si triste et si accablée ce soir que je n'en puis plus.

1 Pierre Poncet. maître des requêtes.

- Il s'agit des requêtes présentées par Fouquet.

L'HISTOIRE DU XVIIe SIÈCLE DANS LES « LETTRES )) 303

Mardi 9 décembre 1664.

Je vous assure que ces jours-ci sont bien longs à passer, et que l'incertitude est une épouvantable chose : c'est un mal que toute la famille du pauvre prisonnier ne connaît point. Je les ai vus; je les ai admirés. Il semble qu'ils n'aient jamais su ni lu ce qui est arrivé dans les temps passés. Ce qui m'étonne encore plus, c'est que Sapho est tout de même, elle dont l'esprit et la pénétration n'a point de bornes. Quand je médite là-dessus, je me flatte et je suis persuadée, ou du moins je me veux persuader qu'elles en savent plus que moi. D'un côté, quand je raisonne avec d'autres gens moins prévenus, et dont le sens est admirable, je trouve nos mesures si justes, que ce sera un vrai miracle si la chose ne va pas comme nous la souhaitons. On ne perd souvent que d'une voix, et cette voix fait tout. Je me souviens de ces récusations, dont ces pauvres femmes pensaient être assurées : il est vrai que nous les perdîmes de cinq à dix-sept. Depuis cela, leur assurance m'a donné de la défiance. Cependant, au fond de mon cœur, j'ai un petit brin d'espérance. Je ne sais d'où il vient, ni où il va, et même il n'est pas assez grand pour faire que je puisse dormir en repos. Je causais hier de toute cette affaire avec Mme du Plessis ; je ne puis voir ni souffrir que les gens avec qui j'en puis parler, et qui sont dans les mêmes sentiments que moi. Elle espère comme je fais, sans en savoir la raison. « Mais pourquoi espérez-vous ? — Parce que j'espère. » Voilà nos réponses : ne sont-elles pas bien raisonnables ? Je lui disais avec la plus grande vérité du monde que si nous avions un arrêt tel que nous le souhaitons, le comble de ma joie était de penser que je vous enverrais un homme à cheval, à toute bride, qui vous apprendrait cette agréable nouvelle, et que le plaisir d'imaginer celui que je vous ferais rendrait le mien entièrement complet. Elle comprit cela comme

moi, et notre imagination nous donna dans cette pensée plus d'un quart d'heure de campos.

Cependant je veux rajuster la dernière journée de l'interrogatoire sur le crime d'État. Je vous l'avais mandé comme on me l'avait dit ; mais la même personne s'en est mieux souvenue, et me l'a redit à moi. Tout le monde en a été instruit par plusieurs juges. Après que M. Fouquet eût dit que le seul effet que l'on pouvait tirer du projet, c'était de lui avoir donné la confusion de l'entendre, M. le Chancelier lui dit : « Vous ne pouvez pas dire que ce ne soit là un crime d'Etat. » 11 répondit : « Je confesse, Monsieur, que c'est une folie et une extravagance, mais non pas un crime d'État. Je supplie ces Messieurs, dit-il se tournant vers les juges, de trouver bon que j'explique ce que c'est qu'un crime d'État : ce n'est pas qu'ils ne soient plus habiles que nous, mais j'ai eu plus de loisir qu'eux pour l'examiner. Un crime d'Etat, c'est quand on est dans une charge principale, qu'on a le secret du Prince, et que tout d'un coup on se met du côté de ses ennemis ; qu'on engage toute sa famille dans les mêmes intérêts; qu'on fait ouvrir les portes des villes, dont on est gouverneur, à l'armée des ennemis, et qu'on les ferme à son véritable maître ; qu'on porte dans le parti tous les secrets de l'Etat : voilà, Messieurs, ce qui s'appelle un crime d'État. » M. le Chancelier ne savait où se mettre, et tous les juges avaient fort envie de rire. Voilà au vrai comme la chose se passa. Vous m'avouerez qu'il n'y a rien de plus spirituel, de plus délicat, et même de plus plaisant.

Toute la France a su et admiré cette réponse. Ensuite il se défendit en détail, et a dit ce que je vous ai mandé. J'aurais eu sur le cœur que vous n'eussiez point su cet endroit : notre cher ami y aurait beaucoup perdu. Ce matin, M. d'Ormesson a commencé à récapituler toute l'affaire ; il a fort bien parlé et fort nettement. 11 dira jeudi son avis. Son camarade parlera deux jours; on prend quelques jours encore pour les autres opinions.

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Il y a des juges qui prétendent bien s'étendre, de sorte que nous avons encore bien à languir jusqu'à la semaine qui vient. En vérité, ce n'est pas vivre que d'être en l'état où nous sommes.

Mercredi 10 décembre.

M. d'Ormesson a continué la récapitulation du procès ; il a fait des merveilles, c'est-à-dire il a parlé avec une netteté, une intelligence et une capacité extraordinaire. Pussort l'a interrompu cinq ou six fois, sans autre dessein que de l'empêcher de si bien dire. Il lui a dit sur un endroit qui paraissait fort pour M. Fouquet : « Monsieur, nous parlerons après vous; nous parlerons après vous. »

Jeudi 11 décembre 16GÎ.

M. d'Ormesson a continué encore. Quand il est venu sur un certain article du marc d'or, Pussort a dit : « Voilà qui est contre l'accusé. — Il est vrai, a dit M. d'Ormesson, mais il n'y a pas de preuve. — Quoi ! a dit Pussort, on n'a pas fait interroger ces deux offîciers-là ? — Non, a dit M. d'Ormesson. — Ah ! cela ne se peut pas, a répondu Pussort. — Je n'en ai rien trouvé dans le procès, » a dit M. d'Ormesson. Là-dessus Pussort a dit avec emportement : « Ah ! Monsieur, vous deviez le dire plus tôt : voilà une lourde faute. » M. d'Ormesson n'a rien répondu ; mais si Pussort, lui eût dit encore un mot, il lui eût répondu : « Monsieur, je suis juge, et non pas dénonciateur. » Ne vous souvient-il plus de ce que je vous contai une fois à Fresnes 1 ? Voilà ce que c'est : M. d'Ormesson n'a découvert cela que lorsqu'il n'y a point eu de remède. M. le Chancelier a interrompu plusieurs fois encore M. d'Ormesson. Il lui a dit qu'il ne fallait point parler du pro-

1 Chez M"" du Plessis-Guénégaud.

jet, et c'est par malice; car plusieurs jugeront que c'est un grand crime, et le chancelier voudrait bien que M. d'Ormesson n'en fit point voir les preuves, qui sont ridicules, afin de ne pas affaiblir l'idée qu'on a voulu donner. Mais M. d'Ormesson en parlera, puisque c'est un des articles qui composent le procès. Il achèvera demain. Sainte-Hélène parlera samedi. Lundi, les deux rapporteurs diront leur avis, et mardi ils s'assembleront tous" dès le matin, et ne se sépareront point qu'après avoir donné un arrêt. Je suis transie quand je pense à ce jour-là. Cependant la famille a de grandes espérances. Foucault1 va solliciter partout, et fait voir un écrit du Roi, où on lui fait dire qu'il trouverait fort mauvais qu'il y eût des juges qui appuyassent leur avis sur la soustraction des papiers ; que c'est lui qui les a fait prendre; qu'il n'y en a aucun qui serve à la défense de l'accusé ; que ce sont des papiers qui touchent son Etat, et qu'il le déclare afin qu'on ne pense pas juger là-dessus. Que dites-vous de tout ce beau procédé? N'êtes-vous point désespéré qu'on fasse entendre la chose de cette façon-là à un prince qui aimerait la justice et la vérité s'il les connaissait? Il disait l'autre jour, à son lever, que Fouquet était un homme dangereux : voilà ce qu'on lui met dans la tête. Enfin nos ennemis ne gardent plus aucune mesure : ils vont à présent à bride abattue; les menaces, les promesses, tout est en usage. Si nous avons Dieu pour nous, nous serons les plus forts. Vous aurez peut-être encore une de mes lettres, et si nous avons de bonnes nouvelles, je vous les manderai par un homme exprès à toute bride. Je ne saurais dire ce que je ferai si cela n'est pas. Je ne comprends pas moi-même ce que je deviendrai. Mille baisemains à notre solitaire et à votre chère moitié. Faites bien prier Dieu.

1 Greffier de la Chambre de l'Arsenal.

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Samedi 13 décembre .

On a voulu, après avoir bien changé et rechange, ([ne M. d'Ormesson dît son avis aujourd'hui, afin que le dimanche passât par-dessus, et que Sainte-Hélène, recommençant lundi sur nouveaux frais, fît plus d'impression. M. d'Ormesson a donc opiné au bannissement perpétuel et à la confiscation de ses biens au Koi. M. d'Ormesson a couronné par là sa réputation. L'avis est un peu sévère, mais prions Dieu qu'il soit suivi. Il est toujours beau d'aller à l'assaut le premier.

Mercredi 17 décembre 100 i.

Vous languissez, mon pauvre Monsieur, mais nous languissons bien aussi. J'ai été fâchée de vous avoir mandé que l'on aurait mardi un arrêt, car, n'ayant point eu de mes nouvelles, vous aurez cru que tout était perdu ; cependant nous avons encore toutes nos espérances. Je vous mandai samedi comme M. d'Ormesson avait rapporté l'affaire et opiné ; mais je ne vous parlai point assez de l'estime extraordinaire qu'il s'est acquise par cette action. J'ai oui dire à des gens du métier que c'est un chef-d'œuvre que ce qu'il a fait, pour s'être expliqué si nettement, et avoir appuyé son avis sur des raisons si solides et si fortes; il y mêla de l'éloquence, et môme de l'agrément. Enfin jamais homme de sa profession n'a eu une plus belle occasion de paraître, et ne s'en est jamais mieux servi. S'il avait voulu ouvrir la porte aux louanges, sa maison n'aurait pas désempli ; mais il a voulu être modeste et s'est caché avec soin. Son camarade très indigne, Sainte-Hélène, parla lundi et mardi : il reprit l'affaire pauvrement et misérablement, lisant ce qu'il disait, et sans rien augmenter, ni donner un autre tour à l'affaire. Il opina, sans s'appuyer sur rien, que M. Fouquet aurait la tète tranchée, a cause du crime d'Étatj et,

pour attirer plus de monde à lui et faire un trait de Normand, il dit qu'il fallait croire que le Roi donnerait grâce et pardonnerait; que c'était lui seul qui le pouvait faire. Ce fut hier qu'il fit cette belle action, dont tout le monde fut touché autant qu'on avait été aise de l'avis de M. d'Ormesson.

Ce matin, Pussort a parlé quatre heures, mais avec tant de véhémence, tant de chaleur, tant d'emportement, tant de rage, que plusieurs juges en furent scandalisés; et l'on croit que cette furie peut faire plus de bien que de mal à notre pauvre ami. 11 a redoublé de force sur la fin de son avis, et a dit sur ce crime d'État, qu'un certain Espagnol nous devait faire bien de la honte, qui avait eu tant d'horreur d'un rebelle, qu'il avait brûlé sa maison, parce que Charles de Bourbon y avait passé; qu'à plus forte raison nous devions avoir en abomination le crime de M. Fouquet que pour le punir il n'y avait que la corde et les gibets; mais qu'à cause des charges qu'il avait possédées, et qu'il avait plusieurs parents considérables, il se relâchait à prendre l'avis de M. de Sainte-Hélène.

Que dites-vous de cette modération ? C'est à cause qu'il est oncle de M. Colbert et qu'il a été récusé, qu'il a voulu en user si honnêtement. Pour moi, je saute aux nues quand je pense à cette infamie. Je ne sais si on jugera demain, ou si on trainera l'affaire toute la semaine. Nous avons encore de grandes salves à essuyer ; mais peut-être que quelqu'un reprendra l'avis de ce pauvre M. d'Ormesson, qui jusqu'ici a été si mal suivi. Mais écoutez, je vous prie, trois ou quatre petites choses qui sont très véritables, et qui sont assez extraordinaires.

Premièrement, il y a une comète qui paraît depuis quatre jours. Au commencement elle n'a été annoncée que par des femmes, on s'en est moqué ; mais présentement tout le monde l'a vue. M. d'Artagnan veilla la nuit passée, et la vit fort à son aise. M. de Neuré, grand astrologue, dit qu'elle est d'une grandeur considérable.

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J'ai vu M. du Foin qui l'a vue avec trois ou quatre savants. Moi qui vous parle, je fais veiller cette nuit pour la voir aussi : elle paraît sur les trois heures ; je vous en avertis, vous pouvez en avoir le plaisir ou le déplaisir.

Berrier est devenu fou, mais au pied de la lettre, c'est-à-dire qu'après avoir été saigné excessivement, il ne laisse pas d'être en fureur. 11 parle de potence, de roues; il choisit des arbres exprès; il dit qu'on le veut pendre : il fait un bruit si épouvantable qu'il le faut tenir et le lier. Voifà une punition de Dieu assez visible, et assez à point nommé.

11 y a eu un nommé La Mothe qui a dit, sur le point de recevoir son arrêt, que MM. de Bezemaux gouverneur de la Bastille et Chamillard (on y met Poncct, mais je n'en suis pas si assurée) l'avaient pressé plusieurs fois de parler contre M. Fouquet et contre de Lorme ' ; que moyennant cela ils le feraient sauver, et qu'il ne l'a pas voulu, et le déclare avant que d'être jugé. Il a été condamné aux galères. Mmos Fouquet ont obtenu une copie de cette déposition, qu'elles présenteront demain à la chambre. Peut-être qu'on ne la recevra pas, parce qu'on est aux opinions; mais elles peuvent le dire ; et comme ce bruit est répandu, il doit faire un grand effet dans l'esprit des juges. N'est-il pas vrai que tout ceci est assez extraordinaire ?...

Voilà tout ce que je sais. Tout le monde s'intéresse dans cette grande affaire. On ne parle d'autre chose ; on raisonne, on tire des conséquences, on compte sur ses doigts; on s'attendrit, on craint, on souhaite, on hait, on admire, on est triste, on est accablé; enfin, mon pauvre Monsieur c'est une chose extraordinaire que l'état où l'on est présentement; mais c'est une chose divine que la résignation et la fermeté de notre (lier malheureux. Il sait tous les jours ce qui se passe e\ tous les jours il faudrait faire des volumes à sa

' Commis de Fouquet.

louange. Je vous conjure de bien remercier M. votre père de l'aimable billet qu'il m'a écrit, et des belles choses qu"il m'a envoyées. Hélas ! je les ai lues quoique j'aie la tète en quatre. Dites-lui que je suis ravie qu'il m'aime un peu, c'est-à-dire beaucoup, et que pour moi je l'aime encore davantage. J'ai reçu votre dernière lettre. Eh ! mon Dieu, vous me payez au delà de ce que je fais pour vous : je vous dois du reste.

"Nondrcdi 19 décembre [661.

Voici un jour qui nous donne de grandes espérances ; mais il faut reprendre de plus loin. Je vous ai mandé comme M. de Pussort opina mercredi à la mort; jeudi, Noguez, Gisaucourt, Fériol, Héraut, à la mort encore. Roquesante finit la matinée, et, après avoir parlé une heure admirablement bien, il reprit l'avis de M. d'Urmesson. Ce matin nous avons été au-dessus du vent, car deux ou trois incertains ont été fixés, et tout d'un article nous avons eu la Toison, Masnau, Verdier, la baume et Catinat, de l'avis de M. d'Ormesson. C'était à Poncet à parler : mais, jugeant que ceux qui restent sont quasi tous à la vie, il n'a pas voulu parler, quoiqu'il ne fût qu'onze heures. On croit que c'est pour consulter ce qu'on veut qu'il dise, et qu'il n'a pas voulu se décrier et aller à la mort sans nécessité. Voilà où nous en sommes, qui est un état si avantageux que la joie n'en est point entière ; car il faut que vous sachiez que M. Colbert est tellement enragé, qu'on attend quelque chose d'atroce et d'injuste qui nous remettra au désespoir. Sans cela, mon pauvre Monsieur, nous aurions la joie de voir notre ami, quoique bien malheureux, au moins avec la vie sauve qui est une grande affaire. Nous verrons demain ce qui arrivera. Nous en avons sept, ils en ont six. Voici ceux qui restent : le Feron, Moussy, Brillac, Bernard, Renard, Voisin, Pontchartrain et le Chancelier. Il

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y en a plus qu'il ne nous en faut de bons à ce reste-là1.

Samedi 20 décembre.

Louez Dieu, Monsieur, et le remerciez : notre pauvre ami est sauvé. Il a passé de treize à l'avis de M. d'Ormesson, et neuf à celui de Sainte-Hélène. Je suis si aise que je suis hors de moi.

Dimanche au soir.

Je mourais de peur qu'un autre que moi vous eût donné le plaisir d'apprendre la bonne nouvelle. Mon courrier n'a pas fait une grande diligence : il avait dit en partant qu'il n'irait coucher qu'à Livry. Enfin il est arrivé le premier, à ce qu'il m'a dit. Mon Dieu! que cette nouvelle vous a été sensible et douce, et que les moments, qui délivrent tout d'un coup le cœur et l'esprit d'une si terrible peine, font sentir un inconcevable plaisir ! De longtemps je ne serai remise de la joie que j'eus nier; tout de bon, elle était trop complète; j'avais peine à la soutenir. Le pauvre homme apprit cette nouvelle par l'air2, peu de moments après, et je ne doute point qu'il ne l'ait sentie dans toute son étendue. Ce matin, le Roi a envoyé le chevalier du guet à Mmes Fouquet leur recommander de s'en aller toutes deux à Montluçon en Auvergne, le marquis et la marquise de Charost3 à Ancenis, et le jeune Fouquet4 à Joinville en Champagne. La bonne femme a mandé au Roi qu'elle avait soixante et douze ans, qu'elle suppliait Sa Majesté de lui donner son dernier fils, pour l'assister sur la fin de sa vie, qui apparemment ne serait

1 Le Féron, Moussy, Brillac, Renard. Bernard, Pontchar train, se rallièrent à l'avis de M. d'Ormesson.

J Par des Btgnaui évidemment.

i 'étaient !<• gendre el la fille de Fouquet.

'• Le frère de Fouquet.

pas longue. Pour le prisonnier, il n'a point encore su son arrêt. On dit que demain on le fait conduire à Pignerol, car le Roi change l'exil en une prison,

On lui refuse sa femme contre toutes les règles. Mais gardez-vous bien de rien rabattre de votre joie pour tout ce procédé : la mienne en est augmentée, s'il se peut, et me fait bien mieux voir la grandeur de notre victoire. Je vous manderai fidèlement la suite de cette histoire ; elle est curieuse. Voilà ce qui s'est passé aujourd'hui; à demain le reste.

Lundi au soii'

Ce matin, à dix heures, on a mené M. Fouquet à la chapelle de la Bastille. Foucaut tenait son arrêt à la main. Il lui a dit : a Monsieur, il faut me dire votre nom, afin que je sache à qui je parle. » M. Fouquet a répondu : « Vous savez bien qui je suis, et pour mon nom je ne le dirai pas plus ici que je ne l'ai dit à la chambre ; et pour suivre le même ordre, je fais mes protestations contre l'arrêt que vous m'ai lez lire. » On a écrit ce qu'il disait, et en même temps Foucaut s'est couvert et a lu l'arrêt. M. Fouquet l'a entendu découvert. Ensuite on a séparé de lui Pecquet et Lavalée, et les cris et les pleurs de ces pauvres gens ont pensé fendre le cœur de ceux qui ne l'ont pas de fer. Ils faisaient un bruit si étrange que M. d'Artagnan a été obligé de les aller consoler; car il semblait que c'était un arrêt de mort qu'on vînt de lire à leur maître. On les a mis tous deux clans une chambre à la Bastille : on ne sait ce qu'on en fera.

Cependant M. Fouquet est allé dans la chambre de M. d'Artagnan. Pendant qu'il y était, il a vu par la fenêtre passer M. d'Ormesson, qui venait de reprendre quelques papiers qui étaient entre les mains de M. d'Artagnan. M. Fouquet l'a aperçu ; il l'a salué avec un visage ouvert et plein de joie et de reconnaissance. Il lui a même crié qu'il était son très

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humble serviteur. M- d'Ormesson lui a rendu son salut avec une très grande civilité, et s'en est venu, le cœur tout serré, me conter ce qu'il avait vu.

A onze heures, il y avait un carrosse prêt, où M. Fouquet est entré avec quatre hommes, M. d'Artagnan à cheval avec cinquante mousquetaires. Il le conduira jusqu'eà Pignerol, où il le laissera en prison sous la conduite d'un nommé Saint-Mars, qui est fort honnête homme, et qui prendra cinquante soldats pour le garder. Je ne sais si on lui a redonné un autre valet de chambre. Si vous saviez comme cette cruauté paraît à tout le monde, de lui avoir ôté ces deux hommes, Pecquet et Lavalée ! C'est une chose inconcevable ; on en tire même des conséquences fâcheuses, dont Dieu le préserve, comme il a fait jusqu'ici. Il faut mettre sa confiance en lui, et le laisser sous sa protection, qui lui a été si salutaire. On lui refuse toujours sa femme. On a obtenu que la mère n'irait qu'au Parc chez sa fille, qui en est abbesse. L'écuyer suivra sa belle-sœur; il a déclaré qu'il n'avait pas de quoi se nourrir ailleurs. M. et Mme de Charost vont toujours à Àncenis. M. Bailly, avocat général, a été chassé pour avoir dit à Gisaucourt, avant le jugement du procès, qu'il devrait bien remettre la compagnie du grand conseil en honneur, et qu'elle serait bien déshonorée si C h am illard, Pussort et lui allaient le même train. Cela me fâche à cause de vous ; voilà une grande rigueur :

Tantœne animis cœlestibus iras ?

Mais non, ce n'est point de si haut que cela vient. Do telles vengeances rudes et basses ne sauraient partir d'un cœur comme celui de noire maître. On se sort de son nom, et on le profane, comme vous le voyez. Je vous manderai la suite : il y aurait bien à causer sur tout cela; mais il m'est impossible par

1 La sceur do l'oinjuct était abbesse du Parc-aux- Dames, près de Senli-.

lettre. Adieu, mon pauvre monsieur, je ne suis pas si modeste que vous; et sans me sauver dans la foule, je vous assure que je vous aime et vous estime très fort. J'ai vu aujourd'hui la comète : sa queue est d'une belle longueur ; j'y mets une partie de mes espérances. Mille compliments à votre chère femme.

Jeudi au soir, janvier lGGa.

Enfin la mère, la belle-fille et le frère ont obtenu d'être ensemble : ils s'en vont à Montluçon, au fond de l'Auvergne. La mère avait permission d'aller au Parc-aux-Dames avec sa fille ; mais sa belle fille l'entraîne. Pour M. et Mmo de Gharost, ils sont partis pour Ancenis. Pecquet et Lavalée sont encore à la Bastille. Y a-t-il rien au monde de si horrible que cette injustice? On a donné un autre valet de chambre au malheureux. M. d'Artagnan est sa seule consolation dans le voyage. On dit que celui qui le gardera à Pignerol est fort honnête homme. Dieu le veuille! ou, pour mieux dire encore, Dieu le garde ! 11 l'a protégé si visiblement, qu'il faut croire qu'il en a un soin tout particulier. La Forêt * l'aborda comme il s'en allait ; il lui dit : « Je suis ravi de vous voir, je sais votre fidélité et votre affection. Dites à nos femmes qu'elles ne s'abattent point, que j'ai du courage de reste, et que je me porte bien. » En vérité, cela est admirable. Adieu, mon cher monsieur, soyons comme lui, ayons du courage, et ne nous accoutumons point à la joie que nous donna l'admirable arrêt de samedi.

Vendredi au soir.

11 semble par vos beaux remerciements que vous me donniez mon congé, mais je ne le prends pas encore. Je prétends vous écrire quand il me plaira, et

1 Ecuyer de Fouqucl.

L HISTOIRE DU XVIIe SIKCLE DANS LES « LETTRES » 313

dès qu'il y aura des vers du Pont-Neuf1 et autres, je vous les enverrai fort bien. Notre cher ami est par les chemins. Il a couru un bruit ici qu'il était bien malade. Tout le monde disait: « Quoi déjà? » On disait encore que M. d'Artagnan avait envoyé demander a la cour ce qu'il ferait de son prisonnier malade, et qu'on lui avait répondu durement qu'il le menât toujours en quelque état qu'il fut. Tout cela est faux ; mais on voit par là ce que l'on a dans le cœur, et combien il est dangereux de donner des fondements sur quoi on augmente tout ce qu'on veut. Pecquet et Lavalée sont toujours à la Bastille. En vérité, cette conduite est admirable. On recommencera la chambre après les Rois.

Je crois que les pauvres exilées sont arrivées présentement à leur gîte. Quand notre ami sera au sien, je vous le manderai; car il le faut mettre jusqu'à Pignerol, et plût à Dieu que de Pignerol nous le puissions faire revenir où nous voudrions bien ! Et vous, mon pauvre Monsieur, combien durera encore votre exil? J'y pense bien souvent. Mille compliments à M. votre père. On m'a dit que Mme votre femme est ici, je Tirai voir. Je soupai hier avec une de nos amies nous parlâmes de vous aller voir.

Mardi.

... Je crois que notre cher ami est arrivé ; je n'en sais pas de nouvelles certaines. On a su seulement que M. d'Artagnan, continuant ses manières obligeantes, lui a donné toutes les fourrures ordinaires pour passer les montagnes sans incommodité, J'ai su aussi qu'il avait reçu des lettres du Roi, et qu'il avait dit à M. Fouquet qu'il fallait se réjouir et avoir toujours bon courage, que tout allait bien. On espère

1 < hansons populaires. On en composa un grand nombre sur lo procès <1<> ''ouquet.

toujours des adoucissements, je les espère aussi : l'espérance m'a trop bien servie pour l'abandonner. Ce n'est pas que toutes les fois qu'à nos ballets je regarde notre maître, ces deux vers du Tasse ne me reviennent à la tète :

Goffredo ascolta, e in Hgida sembianza Porge più cli timor che di speranza l.

Cependant, je me garde bien de me décourager : il faut suivre l'exemple de notre pauvre prisonnier; il est gai et tranquille, soyons-le aussi. J'aurai une sensible joie à vous revoir ici. Je ne crois pas que votre exil puisse encore être long. Assurez bien M. votre père de ma tendresse. Voilà comme il faut parler; et me mandez un peu votre avis des stances. Il y en a qui sont admirées, aussi bien que des couplets.

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