II. — LE PASSAGE DU RHIN
[A Mms de Grignan) Paris, 27 avril 1G72.
Le roi part demain. Il y aura cent mille hommes hors de Paris ; on a fait ce calcul dans les quartiers à peu près. Il y a quatre jours que je ne dis que des adieux. Je fus hier à l'Arsenal ; je voulais dire adieu au grand maître s, qui m'était venu chercher ; je ne le trouvai pas, mais je trouvai la Troche, qui pleurait son fils, et la comtesse, qui pleurait son mari : elle avait un chapeau gris, qu'elle enfonçait, dans l'excès de ses déplaisirs ; c'était une chose plaisante ; je crois que jamais chapeau ne s'est trouvé à une pareille
1 « Godcfroi écoule, et son air sévère inspire plus de crainlc que d'espérance. » (Jérusalem délivrée, v. 35.)
- Les Hollandais ayant blessé Louis XIV en le forçant à conclure la paix d'Aix-la-Cliapelle (IG68j et en faisant frapper des médailles qui lui déplaisaient, il leur déclara la guerre et envahit leur territoire (167:1).
3 Le comte du Lud<\ grand maître de l'artillerie.
L HISTOIRE DU XVIIe SIÈCLE DANS LES « LETTRES )) 317
fête : j'aurais voulu ce jour-là mettre une coiffe ou une cornette. Enfin ils sont partis tous deux ce matin, la femme pour le Lude, et le mari pour la guerre : mais quelle guerre ! la plus cruelle, la plus périlleuse dont on ait jamais ouï parler, depuis le passage de Charles VIII en Italie. On l'a dit au roi. L'issel est défendu et bordé de deux cents pièces de canon, de soixante mille hommes de pied, de trois grosses villes, d'une large rivière qui est encore au-devant. Le comte de Guiche, qui sait le pays, nous montra l'autre jour cette carte chez Mmo de Verneuil : c'est une chose étonnante. M. le Prince est fort occupé de cette grande affaire. 11 lui vint l'autre jour une manière de fou assez plaisant, qui lui dit qu'il savait fort bien faire de la monnaie. « Mon ami, lui dit-il, je te remercie ; mais si tu sais une invention pour nous faire passer Tlssel sans être assommés, tu me feras grand plaisir, car je n'en sais point. » Il aura pour lieutenants généraux MM. les maréchaux d'IIumières et de Bellefonds...
Je viens de faire un tour en ville : j'ai été chez M. de La Rochefoucauld. Il est accablé de douleur d'avoir dit adieu à tous ses enfants ; au travers de cela, il m'a priée de vous dire mille tendresses de sa part : nous avons fort causé. Tout le monde pleure son fils, son frère, son mari, son amant : il faudrait être bien misérable pour ne pas se trouver intéressée au départ de la France tout entière. Dangeau et le comte de Sault sont venus nous dire adieu : ils nous ont appris que le roi, afin d'éviter les larmes, est parti ce matin à dix heures, sans que personne l'ait su, au lieu de partir demain, comme tout le monde le croyait. Il est parti lui douzième ; tout le reste courra après. Au lieu d'aller à Villers-Cottcrets, il est allé a Nanteuil, où l'on croit que d'autres, qui ont disparu aussi, se trouveront : il ira demain à Soissons, et tout de suite, comme il l'avait résolu ; si vous ne trouvez cela galant, vous n'avez qu'à le dire. La tristesse où tout
le monde se trouve est une chose qu'on ne saurait imaginer au point qu'elle est. La reine est demeurée régente : toutes les compagnies souveraines l'ont été saluer. Voici une étrange guerre, qui commence bien tristement.
[A J/""1 de Grignan] Paris. 11 juin 1072.
Je viens d'apprendre, ma fille, une triste nouvelle, dont je ne vous dirai point le détail, parce que je ne le sais point. Mais je sais qu'au passage de l'Issel, sous les ordres de M. le Prince, M. de Longueville a été tué ; cette nouvelle accable. J'étais chez Mme de La Fayette quand on vint l'apprendre à M. de La Rochefoucauld, avec la blessure de M. de Marsillac et la mort du chevalier de Marsillac : cette grêle est tombée sur lui en ma présence. Il a été très vivement affligé, ses larmes ont coulé du fond du cœur, et sa fermeté l'a empêché d'éclater. Après ces nouvelles, je ne me suis pas donné la patience de rien demander : j'ai couru chez M. de Pomponne, qui m'a fait souvenir que mon fils est dans l'armée du roi, laquelle n'a eu nulle part à cette expédition. Elle était réservée à M. le Prince : on dit qu'il est blessé ; on dit qu'il a passé la rivière dans un petit bateau; on dit que Nogent a été noyé ; on dit que Guitry est tué; on dit que M. de Roquelaure et M. de La Feuillade sont blessés, qu'il y en a une infinité qui ont péri en cette rude occasion. Quand je saurai le détail de cette nouvelle, je vous le manderai. Voilà Guitaud qui m'envoie un gentilhomme qui vient de l'hôtel de Condé ; il me dit que M. le Prince a été blessé à la main. M. de Longueville avait forcé la barrière, où il s'était présenté le premier ; il a été aussi le premier tué sur-lechamp ; tout le reste est assez pareil : M. Guitry noyé, et M. de Nogent aussi, M. de Marsillac blessé, comme j'ai dit, et une grande quantité d'autres qu'on ne sait pas encore. Mais enfin l'Issel est passé. M. le Prince
L'HISTOIRE DU XVIIe SIÈCLE DANS LES « LETTRES )) 319
l'a passé trois ou quatre fois en bateau tout paisiblement, donnant ses ordres partout avec ce sang-froid et cette valeur divine qu'on lui connaît. On assure qu'après cette première difficulté on ne trouve plus d'ennemis : ils sont retirés dans leurs places. La blessure de M. de Marsillac est un coup de mousquet dans l'épaule, et un autre dans la mâchoire., sans casser l'os. Adieu, ma chère enfant; j'ai l'esprit un peu hors de sa place, quoique mon fils soit dans l'armée du roi ; mais il y aura tant d'autres occasions que cela fait trembler et mourir.
[A iJ/'"s de Grignan] Paris, 20 juin 1672.
Il m'est impossible de me représenter l'état où vous avez été, ma chère enfant, sans une extrême émotion ; et quoique je sache que vous en êtes quitte, Dieu merci, je ne puis tourner les yeux sur le passé sans une horreur qui me trouble. Hélas! que j'étais mal instruite d'une santé qui m'est si chère ! Qui m'eut dit en ce temps-là : « Votre fille est plus en danger que si elle était à l'armée » ? J'étais loin de le croire. Faut-il donc que je me trouve cette tristesse avec tant d'autres qui sont présentement dans mon cœur? Le péril extrême où se trouve mon fils, la guerre qui s'échauffe tous les jours, les courriers qui n'apportent plus que la mort de quelqu'un de nos amis ou de nos connaissances et qui peuvent apporter pis, la crainte que l'on a des mauvaises nouvelles et la curiosité qu'on a de les apprendre, la désolation de ceux qui sont outrés de douleur, et avec qui je passe une partie de ma vie ; l'inconcevable état de ma tante, et l'envie que j'ai de vous voir, tout cela me déchire, me tue, et me fait mener une vie si contraire à mon humeur et à mon tempérament, qu'en vérité il faut que j'aie une bonne santé pour y résister. Vous n'avez jamais vu Paris comme il est; tout le monde pleure ou craint de pleurer : l'esprit tourne à
la pauvre Mmc do Nogent; Mmc de Longueville fait fendre le cœur, à ce qu'on dit; je ne l'ai point vue,, mais voici ce que je sais.
Mllc de Vertus était retournée depuis deux jours à Port-Royal, où elle est presque toujours; on est allé la quérir avec M. Arnauld, pour dire cette terrible nouvelle. Mllc de Vertus n'avait qu'à se montrer ; ce retour si précipité marquait bien quelque chose de funeste. En effet, dès qu'elle parut : « Ah, mademoiselle ! comment se porte M. mon frère * ? » Sa pensée n'osa aller plus loin. « Madame, il se porte bien de sa blessure. — Ily a eu un combat!... Et mon fils? » On ne lui répondit rien. « Ah, mademoiselle ! mon fils, mon cher enfant, répondez-moi, est-il mort ?
— Madame, je n'ai point de parole pour vous répondre.
— Ah ! mon cher fils ! est-il mort sur-le-champ ? n'at-il pas eu un seul moment ? Ah, mon Dieu ! quel sacrifice ! » Et, là-dessus, elle tombe sur son lit, et tout ce que la plus vive douleur peut faire, et par des convulsions, et par des évanouissements, et par un silence mortel, et par des cris étouffés, et par des larmes amères, et par des élans vers le ciel, et par des plaintes tendres et pitoyables, elle a tout éprouvé. Elle voit certaines gens, elle prend des bouillons, parce que Dieu le veut; elle n'a aucun repos; sa santé, déjà très mauvaise, est visiblement altérée. Pour moi, je lui souhaite la mort, ne comprenant pas qu'elle puisse vivre après une telle perte.
11 y a un homme 2 dans le monde qui n'est guère moins touché ; j'ai clans la tête que s'ils s'étaient rencontrés tous deux dans ces premiers moments, et qu'il n'y eût eu personne avec eux, tous les autres sentiments auraient fait place à des cris et à des larmes que l'on aurait redoublés de bon cœur : c'est une vision.
1 Le grand Condé.
- La Rochefoucauld.
L'HISTOIRE DU XVIIe SIÈCLE DANS LES « LETTRES )) 321
Mais enfin quelle affiction ne montre point notre grosse marquise d'Huxelles sur le pied de la bonne amitié 1 Les maîtresses ne s'en contraignent pas. Toute sa pauvre maison revient ; et son écuyer, qui arriva hier, ne paraît pas un homme raisonnable : cette mort efface les autres. Un courrier d'hier au soir apporta la mort du comte du Plessis, qui faisait faire un pont; un coup de canon l'a emporté. M. de Turenne assiège Arnheim : on parle aussi du fort de Skenk- Ah ! que ces beaux commencements seront suivis d'une fin tragique pour bien des gens ! Dieu conserve mon pauvre fils ! il n'a point été de ce passage. S'il y avait quelque chose de bon à un tel métier, ce serait d'être attaché à une charge. Mais la campagne n'est point finie...
... Voilà des relations; il n'y en a pas de meilleures. Vous verrez dans toutes que M. de Longueville est cause de sa mort et de celle des autres, et que M. le Prince a été père uniquement dans cette occasion , et point du tout général d'armée. Je disais hier, et l'on m'approuva, que si la guerre continue, M. le Duc sera la cause de la mort de M. le Prince : son amour pour lui passe toutes ses autres passions...
... Les nouvelles que je vous mande sont d'original; c'est de Gourville qui était avec Mme de Longueville, quand elle a reçu ses lettres : tous les courriers viennent droit à lui. 31. de Longueville avait fait son testament avant que de partir; il laisse une grande partie de son bien à un fils qu'il a, et qui, à mon avis, paraîtra sous le nom de chevalier d'Orléans, sans rien coûter à ses parents, quoiqu'ils ne soient point gueux. Savez-vous où Ton mit le corps de M. de Longueville? Dans le même bateau où il avait passé tout vivant, il y avait deux heures. M. le Prince, qui était blessé, le fit mettre auprès de lui, couvert d'un manteau, en repassant le Rhin avec plusieurs autres blessés pour se faire panser dans une ville en deçà de ce fleuve, de sorte que ce retour fut la plus triste chose du monde.
On dit que le chevalier de Montchevreuil, qui était attaché à M. de Longueville, ne veut point qu'on le panse d'une blessure qu'il a reçue auprès de lui.
Mon fils m'a écrit : il est sensiblement touché de la perte de M. de Longueville. Il n'était point à cette première expédition; mais il sera d'une autre : peut-on trouver quelque sûreté dans un tel métier ? Je vous conseille d'écrire à M. de La Rochefoucauld sur la mort de son chevalier et sur la blessure de M. de Marsillac. J'ai vu son cœur à découvert dans cette cruelle aventure; il est au premier rang de tout ce que j'ai jamais vu de courage, de mérite, de tendresse et de raison : je compte pour rien son esprit et son agrément. Je ne m'amuserai point aujourd'hui à vous dire combien je vous aime.
Du même jour, à dix heures du soir.
11 y a deux heures que j'ai fait mon paquet, et en revenant de la ville je trouve la paix faite selon une lettre qu'on m'a envoyée1. Il est aisé de croire que toute la Hollande est en alarmes et soumise : le bonheur du roi est au-dessus de tout ce qu'on a jamais vu. On va commencer à respirer; mais quel redoublement de douleur à Mme de Longueville et à ceux qui ont perdu leurs chers enfants ! J'ai vu le maréchal du Plessis, il est très affligé, mais en grand capitaine. La maréchale pleure amèrement, et la comtesse 2 est fâchée de n'être point duchesse; et puis c'est tout. Ah, ma fille ! sans l'emportement de M. de Longueville, songez que nous aurions la Hollande sans qu'il nous en eût rien coûté.
[A il/me de Grignan] Paris, 27 juin 1G72.
J'ai vu enfin Miue de Longueville ; le hasard me plaça près de son lit : elLe m'en fit approcher encore davan-
1 C'était uue fausse nouvelle.
- La comtesse du Plc^sis-Praslia, dont le mari venait d'êlre tué.
L'HISTOIRE DU XVIIe SIÈCLE DANS LES (( LETTRES » 323
tage. et me parla la première, car, pour moi, je ne sais point de paroles dans une telle occasion. Elle me dit qu'elle ne doutait pas qu'elle ne m'eût fait pitié, que rien ne manquait à son malheur; elle me parla de MmedeLa Fayette, de M. d'Hacque ville, comme de ceux qui la plaindraient le plus ; elle me parla de mon fils et de l'amitié que son fils avait pour lui. Je ne vous dis point mes réponses : elles furent comme elles devaient être; et, de bonne foi, j'étais si touchée que je ne pouvais pas mal dire. La foule me chassa. Mais enfin la circonstance de la paix est une sorte d'amertume qui me blesse jusqu'au cœur, quand je me mets à sa place ; quand je me tiens à la mienne, j'en loue Dieu, puisqu'elle conserve mon pauvre Sévigné et tous nos amis.
[A M™ de Grignan] Livry, 3 juillet 167:2.
Vous devez avoir reçu des relations fort exactes ; elles vous auront fait voir que le Rhin était mal défendu; le grand miracle, c'est de l'avoir passé à la nage. M. le Prince et ses Argonautes étaient dans un bateau : les premières troupes qu'ils rencontrèrent au delà demandaient quartier, quand le malheur voulut que M. de Longueville, qui sans doute ne l'entendit pas, s'approche de leurs retranchements, et, poussé d'une bouillante ardeur, arrive à la barrière, où il tue le premier qui se trouve sous sa main : en même temps on le perce de cinq ou six coups. M. le Duc le suit, M. le Prince suit son fils, et tous les autres suivent M. le Prince : voilà où se fit la tuerie, qu'on aurait, comme vous voyez, très bien évitée, si on avait su l'envie que ces gens-là avaient de se rendre; mais tout est marqué dans l'ordre de la Providence.
Le comte de Guiche a fait une action dont le succès le couvre de gloire, car si elle eût tourné autrement, il eût été criminel. 11 se charge de reconnaître si la rivière est guéable; il dit qu'oui : elle ne l'est pas.
Des escadrons entiers passent à la nage sans se déranger : il est vrai qu'il passe le premier. Cela ne s'est jamais hasardé; cela réussit; il enveloppe des escadrons, et les force à se rendre : vous voyez bien que son bonheur et sa valeur ne se sont point séparés; mais vous devez avoir de grandes relations de tout cela.
Le chevalier de Nantouillet était tombé de cheval ; il va au fond de l'eau, il revient, il retourne, il revient encore ; enfin il trouve la queue d'un cheval, il s'y attache; ce cheval le mène à bord; il monte sur le cheval, se trouve à la mêlée, reçoit deux coups dans son chapeau et revient gaillard : voilà qui est d'un sang-froid qui me fait souvenir d'Oronte, prince des Massagètes1.
Au reste, il n'est rien de plus vrai que M. de Longueyille avait été à confesse avant que de partir. Comme il ne se vantait jamais de rien, il n'en avait pas même fait sa cour à Mmc sa mère ; mais ce fut une confession conduite par nos amis2, et dont l'absolution fut différée plus de deux mois : cela s'est trouvé si vrai, que Mm0 de Longueville n'en peut pas douter : vous pouvez penser quelle consolation. Il faisait une infinité de libéralités et de charités que personne ne savait, et qu'il ne faisait qu'à condition qu'on n'en parlât point : jamais un homme n'a eu tant de solides vertus ; il ne lui manquait que des vices, c'est-à-dire un peu d'orgueil, de vanité, de hauteur; mais, du reste, jamais on n'a été si près de la perfection : pago lui, pago il mondo3. Il était au-dessus des louanges; pourvu qu'il fût content de lui, c'était assez. Je vois souvent des gens qui sont encore fort éloignés de se consoler de cette perte; mais, pour tout le gros du monde, ma pauvre enfant, cela est passé ; cette triste nouvelle
1 Allusion au Grand Cyrut de Mllc de Scudéry.
2 Les solitaires de Port-Royal.
3 « Lui coulent, tout le monde devait être content. » (Guarini, Paslor fuio
L'histoire du xvii0 siècle dans les « lettres » 32o
n'a assommé que trois ou quatre jours; la mort de Madame ' dura bien plus longtemps. Les intérêts particuliers de chacun pour ce qui se passe à l'armée empêchent la grande application pour les malheurs d'autrui. Depuis ce premier combat il n'a été question que de villes rendues et de députés qui viennent demander la grâce d'être reçus au nombre des sujets nouvellement conquis de Sa Majesté.
N'oubliez pas d'écrire un petit mot à la Troche, sur ce que son fils s'est distingué et a passé à la nage : on l'a loué devant le Roi, comme un des plus hardis. Il n'y a nulle apparence qu'on se défende contre une armée si victorieuse. Les Français sont jolis assurément : il faut que tout leur cède pour les actions d'éclat et de témérité; enfin il n'y a plus de rivière présentement qui serve de défense contre leur excessive valeur.