III. — LA MORT DE TURENNE
[A M™ de Grignan] Paris, 31 juillet 1075.
Vous parlez des plaisirs de Versailles; et dans le* temps qu'on allaita Fontainebleau pour s'abîmer dans la joie, voilà M. de ïurenne tué ; voilà une consternation générale; voilà M. le Prince qui court en Allemagne; voilà la France désolée. Au lieu devoir finir les campagnes, et d'avoir votre frère, on ne sait plus où l'on en est. Voilà le monde dans son triomphe, et voilà des événements surprenants puisque vous les aimez : je suis assurée que vous serez bien touchée de celui-ci. Je suis épouvantée de la prédestination de ce M. Desbrosses : peut-on douter de la Providence, et que le canon qui a choisi de loin M. de Turenne entre dix hommes qui étaienl autour de lui ne fût chargé
1 La famonsc Henriette d'Angleterre,
depuis une éternité? Je m'en vais rendre cette histoire tragique à M. de Grignan pour celle de Toulon : plût à Dieu qu'elles fussent égales!
Vous devez écrire à M. le cardinal de Retz ; nous lui écrivons tous : il se porte très bien et fait une vie très religieuse. 11 va à tous les offices; il mange au réfectoire les jours maigres. Nous lui conseillons d'aller à Commercy : il sera très affligé de la mort de M. de Turenne. Ecrivez au cardinal de Bouillon; il est inconsolable.
... Tout le monde se cherche pour parler de M. de Turenne ; on s'attroupe : tout était hier en pleurs dans les rues ; le commerce de toute autre chose était suspendu.
[A M. de Grignan] Paris, 31 juillet 167o.
C'est a vous que je m'adresse, mon cher Comte pour vous écrire une des plus fâcheuses pertes qui pût arriver en France : c'est la mort de M. de Turenne dont je suis assurée que vous serez aussi touché et aussi désolé que nous le sommes ici. Cette nouvelle arriva lundi à Versailles : le Roi en a été affligé, comme on doit l'être de la mort du plus grand capitaine et du plus honnête homme du monde; toute la cour fut en larmes, et M. de Condom i pensa s'évanouir. On était prêt d'aller se divertir à Fontainebleau : tout a été rompu. Jamais un homme n'a été regretté si sincèrement : tout ce quartier où il a logé, et tout Paris, et tout le peuple était dans le trouble et dans l'émotion ; chacun parlait et s'attroupait pour regretter ce héros. Je vous envoie une très bonne relation de ce qu'il a fait quelques jours avant sa mort. C'est après trois mois d'une conduite toute miraculeuse, et que les gens du métier ne se lassent point d'admirer, qu'arrive le dernier jour de sa gloire et de sa vie. il avait le plaisir
1 P>ossuel.
l'histoire Dr; XVIIe SIÈCLE DANS LES « LETTRES » 327
de voir décamper l'armée des ennemis devant lui, et le '11, qui était samedi, il alla sur une petite hauteur pour observer leur marche : son dessein était de donner sur l'arrière-garde, et il mandait au roi, à midi, que dans cette pensée il avait envoyé dire à Brissac qu'on fit les prières de quarante heures. Il mande la mort du jeune d'Hocquincourt et qu'il enverra un courrier pour apprendre au roi la suite de cette entreprise : il cachette sa lettre, et l'envoie à deux heures. Il va sur cette petite colline avec huit ou dix personnes : on tire de loin à l'aventure un malheureux coup de canon, qui le coupe par le milieu du corps, et vous pouvez penser les cris et les pleurs de cette armée. Le courrier part à l'instant; il arriva lundi, comme je vous ai dit : de sorte qu'à une heure l'une de l'autre le roi eut une lettre de M. de Turenne et la nouvelle de sa mort. Il est arrivé depuis un gentilhomme do M. de Turenne, qui dit que les armées sont assez près l'une de l'autre; que M. de Lorges commande à la place de son oncle, et que rien ne peut être comparable à la violente affliction de toute cette armée. Le roi a ordonné en même temps à M. le duc d'y courir en poste, en attendant M. le Prince qui doit y aller; mais comme sa santé est assez mauvaise, et que le chemin est long, tout est à craindre dans cet entre-temps. C'est une cruelle chose que cette fatigue pour M. le Prince : Dieu veuille qu'il en revienne !
A Mmc do Grignan] Paris, 2 août 1G75.
Je pense toujours, ma fille, à l'étonnement et à la douleur que vous aurez de la mort de M. de Turenne. Le cardinal de Bouillon est inconsolable; il apprit cette nouvelle par un gentilhomme de M. de Louvigny qui voului être le premier à lui faire son compliment; il arrêta son carrosse, comme il revenait de Pontoisc a Versailles : le cardinal ne comprit rien à ce discours. Comme le gentilhomme s'aperçut de son ignorance, il
s'enfuit ; le cardinal fit courre après, et sut ainsi cette terrible mort : il s'évanouit; on le ramena à Pontoise, où il a été deux jours sans manger, dans des pleurs et dans des cris continuels. Mme de Guénégaud et Cavoye l'ontété voir; ils ne sont pas moins affligés que lui. Je viens de lui écrire un billet qui m'a paru bon : je lui dis par avance votre affliction, et par l'intérêt que vous prenez à ce qui le touche, et par l'admiration que vous aviez pour le héros. N'oubliez pas de lui écrire; il me paraît que vous écrivez très bien sur toutes sortes de sujets : pour celui-ci, il n'y a qu'à laisser aller sa plume. On paraît fort touché dans Paris de cette grande mort. Nous attendons avec transissement le courrier d'Allemagne ; Montécuculli, qui s'en allait, sera bien revenu sur ses pas, et prétendra bien profiter de cette conjoncture. On dit que les soldats faisaient des cris qui s'entendaient de deux lieues; nulle considération ne les pouvait retenir; ils criaient qu'on les menât au combat; qu'ils voulaient venger la mort de leur père, de leur général, de leur protecteur, de leur défenseur; qu'avec lui ils ne craignaient rien, mais qu'ils vengeraient bien sa mort; qu'on les laissât faire, qu'ils étaient furieux, et qu'on les menât au combat. Ceci est d'un gentilhomme qui était à M. de Turenne, et qui est venu parler au roi ; il a toujours été baigné de larmes en racontant ce que je vous dis et les détails de la mort de son maître. M. de Turenne reçut le coup au travers du corps : vous pouvez penser s'il tomba de cheval et s'il mourut! Cependant le reste des esprits fit qu'il se traîna la longueur d'un pas, et que même il serra la main par convulsion ; et puis on jeta un manteau sur son corps. Ce Boisguyot, c'est ce gentilhomme, ne le quitta point qu'on ne l'eût porté sans bruit dans la plus prochaine maison. M. de Lorges était à près d'une demi-lieue de là. Jugez de son désespoir ; c'est lui qui perd tout et qui demeure chargé de l'armée et de tous les événements jusqu'à l'arrivée de M. le Prince, qui a vingt-deux jours de marche. Pour
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moi, je pense mille fois le jour au chevalier de Grignan. et je ne m'imagine pas qu'il puisse soutenir cette perte sans perdre la raison : tous ceux qu'aimait M. de Turenne sont fort à plaindre...
... M. de Turenne en disant adieu à M. le cardinal de Retz lui dit : « Monsieur, je ne suis point un diseur; mais je vous prie de croire sérieusement que sans ces affaires-ci, où peut-être on a besoin de moi, je me retirerais comme vous; et je vous donne ma parole que, si j'en reviens, je ne mourrai pas sur le coffre1, et je mettrai, à votre exemple, quelque temps entre la vie et la mort. » Je tiens cela de d'Hacqueville, qui ne l'a dit que depuis deux jours. Notre cardinal sera sensiblement touché de cette perte. Il me semble, ma fille, que vous ne vous lassez point d'en entendre parler : nous sommes convenus qu'il y a des choses dont on ne peut trop savoir de détails.
J'embrasse M. de Grignan : je vous souhaiterais quelqu'un a tous deux avec qui vous pussiez parler de M. de Turenne.
[A Mme de Grignan] Paris, 9 août 1675.
... Parlons un peu de M. de Turenne; il y a longtemps que nous n'en avons parlé. N'admirez-vous point que nous nous trouvions heureux d'avoir repassé le Rhin, et que ce qui aurait été un dégoût, s'il était au monde, nous paraisse une prospérité, parce que nous ne l'avons plus? Voyez ce que fait la perte d'un seul homme. Ecoutez, je vous prie, une chose qui est à mon sens fort belle : il me semble que je lis l'histoire romaine. Saint-Hilaire, lieutenant général de l'artillerie, fit donc arrêter M. de Turenne, qui avait toujours galopé, pour lui faire voir une batterie; c'était comme s'il eût dit : « Monsieur, arrêtez-vous un peu; car c'est ici ({ue vous devez être tué. » Le coup de canon vient
' C'est-à-dire : à la cour, en faisant antichambre. On disait prorerbialemeal « piquer lo eofïre ».
donc, et emporte le bras de Saint-Hilaire, qui montrait cette batterie, et tue M. de Turenne. Le fils de Saint- Ililaire se jette a son père, et se met à crier et à pleurer. « Taisez-vous, mon enfant, lui dit-il; voyez — en lui montrantM. de Turenne raide mort — voilà ce qu'il faut pleurer éternellement, voilà ce qui est irréparable » ; et sans faire nulle attention sur lui, il se met à crier et à pleurer cette grande perte. M. de La Rochefoucauld pleure lui-même en admirant la noblesse de ce sentiment.
Le gentilhomme de M. de Turenne, qui était retourné et qui est revenu, dit qu'il a vu faire des actions héroïques au chevalier de Grignan; qu'il a été jusqu'à cinq fois à la charge, et que sa cavalerie a si bien repoussé les ennemis, que ce fut cette vigueur extraordinaire qui décida du combat. M. de Boufflers et le duc de Sault ont fort bien fait aussi; mais surtout M. de Lorges, qui parut neveu du héros dans cette occasion. Je reviens au chevalier de Grignan, et j'admire qu'il n'ait pas été blessé, à se mêler comme il a fait et à essuyer tant de fois le feu des ennemis. Le duc de Yilleroi ne se peut consoler de M. de Turenne; il écrit que la fortune ne peut plus lui faire de mal, après lui avoir fait celui de lui ôter le plaisir d'être aimé et estimé d'un tel homme : il venait de rhabiller à ses dépens tout un régiment anglais1, et l'on n'a trouvé que neuf cents francs dans sa cassette. Son corps est porté à Turenne; plusieurs de ses gens et même de ses amis l'ont suivi. M. le duc de Bouillon est revenu; le chevalier Coislin, parce qu'il est malade; mais le chevalier de Vendôme à la veille du combat : voilà sur quoi on crie.
[A M™ de Grignan] Paris, 12 août 1075.
Je viens de voir le cardinal de Bouillon : il est changé à n'être pas connaissable. Il m'a fort parlé de vous :
1 Le régiment de Monlmouth.
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il ne doutait pas de vos sentiments. Il m'a conté mille choses de M. de Turenne, qui font mourir. Son oncle apparemment était en état de paraître devant Dieu, car sa vie était parfaitement innocente. Il demandait au cardinal, a la Pentecôte, s'il ne pourrait pas bien communier sans se confesser. Son neveu lui dit que non, et que depuis Pâques il ne pouvait guère s'assurer de n'avoir pas offensé Dieu. M. de Turenne lui conta son état; il était à mille lieues d'un péché mortel. Il alla pourtant à confesse pour la coutume; il disait: « Mais faut-il dire à ce récollet comme à M. de Saint-Gervais x ? Est-ce tout de même ? » En vérité, u ne telle âme est bien digne du Ciel; elle venait trop droit de Dieu pour n'y pas retourner, s'étant si bien préservée de la corruption du monde. Il aimait tendrement le fils de M. d'Elbeuf; c'est un prodige de valeur à quatorze ans. Il l'envoya l'année passée saluer M. de Lorraine, qui lui dit : « Mon petit cousin, vous êtes trop heureux de voir et d'entendre tous les jours M. de Turenne; vous n'avez que lui de parent et de père : baisez les pas par où il passe, et faites-vous tuer à ses pieds. » Ce pauvre enfant se meurt de douleur : c'est une affliction de raison et d'enfance à quoi l'on craint qu'il ne résiste pas.
[A Mm6 de Grignan] Paris, 16 août 1675.
Je voudrais mettre tout ce que vous m'écrivez de M. de Turenne dans une oraison funèbre : vraiment votre style est d'une énergie et d'une beauté extraordinaire; vous étiez dans les bouffées d'éloquence que donne l'émotion de la douleur. Ne croyez point, ma fille, que son souvenir soit déjà fini dans ce pays-ci ; ce fleuve qui entraîne tout n'entraîne pas si tôt une telle mémoire : elle est consacrée à l'immortalité. J'étais l'autre jour chez M. de La Rochefoucauld avec
1 ].c curé (lf Sainllicn aïs.
Mme de Lavardin, Mme de La Fayette et M. de Marsillac. M. le Premier y vint; la conversation dura deux heures sur les divines qualités de ce véritable héros ; tous les yeux étaient baignés de larmes, et vous ne sauriez croire comme la douleur de sa perte était profondément gravée dans les cœurs : vous n'avez rien par-dessus nous que le soulagement de soupirer tout haut et d'écrire son panégyrique. Nous remarquions une chose, c'est que ce n'est pas depuis sa mort que l'on admire la grandeur de son cœur, retendue de ses lumières et l'élévation de son âme : tout le monde en était plein pendant sa vie ; et vous pouvez penser ce que fait sa perte par-dessus ce qu'on était déjà. Enfin, ne croyez pas que cette mort soit ici comme celle des autres. Vous pouvez en parler tant qu'il vous plaira, sans croire que la dose de votre douleur l'emporte sur la nôtre. Pour son âme, c'est encore un miracle qui vient de l'estime parfaite qu'on avait pour lui; il n'est pas tombé dans la tète d'aucun dévot qu'elle ne fût pas en bon état : on ne saurait comprendre que le mal et le péché pussent être dans son cœur. Sa conversion si sincère nous a paru comme un baptême; chacun conte Tinnocence de ses mœurs, la pureté de ses intentions, son humilité éloignée de toute sorte d'affectation, la solide gloire dont il était plein sans faste et sans ostentation, aimant la vertu pour elle-même, sans se soucier de l'approbation des hommes, une charité généreuse et chrétienne. Vous ai-je dit comme il rhabilla ce régiment anglais? Il lui en coûta quatorze mille francs, et il resta sans argent. Les Anglais ont dit à M. de Lorges qu'ils achèveraient de servir cette campagne pour venger la mort de M. de Turenne, mais qu'après cela ils se retireraient ne pouvant obéir à d'autres que lui. Il y avait de jeunes soldats qui s'impatientaient un peu dans les marais où ils étaient dans l'eau jusqu'aux genoux ; et les vieux soldats leur disaient : « Quoi? vous vous plaignez? on voit bien que vous ne connaissez pas M. de Turenne : il est plus
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fâché que nous quand nous sommes mal; il ne songe, à l'heure qu'il est, qu'à nous tirer d'ici; il veille quand nous dormons; c'est notre père; on voit bien que vous êtes jeunes » ; et les rassuraient ainsi. Tout ce que je Vous mande est vrai ; je ne me charge point des fadaises dont on croit faire plaisir aux gens éloignés : ("est abuser d'eux, et je choisis bien plus ce que je vous écris que ce que je vous dirais si vous étiez ici... Ecoutez, je vous prie, encore un mot de M. de Turenne. Il avait fait connaissance avec un berger qui savait très bien les chemins et le pays; il allait seul avec lui, et faisait poster ses troupes selon la connaissance que cet homme lui donnait. Il aimait ce berger, et le trouvait d'un sens admirable; il disait (|ue le colonel Beck était venu comme cela l, et qu'il croyait que ce berger ferait sa fortune comme lui. (Juand il eut fait passer ses troupes à loisir, il se trouva content, et dit à M. de Roye : « Tout de bon, il « me semble que cela n'est pas trop mal; et je crois « ([ue M. de Montecuculli trouverait assez bien ce que a l'on vient de faire ». Il est vrai que c'était un chefd'œuvre d'habileté. Mlu0 de Yillars a vu une autre relation depuis le jour du combat, où l'on dit que dans le passage du Rhin le chevalier de Grignan fit encore des merveilles de valeur et de prudence : Dieu le conserve ! car le courage de M. de Turenne semble être passé à nos ennemis : ils ne trouvent plus rien d'impossible.
[A M"* de Grignan] l'avis, 19 août 1G7J.
... Le corps du héros n'est point porté à Turenne, comme on me l'avait dit : on l'apporte à Saint-Denis, au pied de la sépulture des Bourbons; on destine une chapelle pour les tirer du trou où ils sont, et c'est .M. de Turenne qui y entre le premier. Pour moi, je
1 Beck, qui avâil été berger dans sa jeunesse, étail devenu maréchal do
camp.
m'étais tant tourmentée de cette place, que. ne pouvant comprendre qui peut avoir donné ce conseil, je crois que c'est moi. Il y a déjà quatre capitaines aux pieds de leurs maîtres â ; et s'il n'y en avait point, il me semble que celui-ci devrait être le premier. Partout où passe cette illustre bière, ce sont des pleurs et des cris, des presses, des processions qui ont obligé de marcher et d'arriver de nuit : ce sera une douleur bien grande s'il passe par Paris.
[A J/:ac de Grignari] Paris, 28 août lb75.
Si l'on pouvait écrire tous les jours, je m'en accommoderais fort bien ; je trouve même quelquefois le moyen de le faire, quoique mes lettres ne partent pas. Mais le plaisir d'écrire est uniquement pour vous; car atout le reste du monde, on voudrait avoir écrit, et c'est parce qu'on le doit. Vraiment, ma fille, je m'en vais bien vous parler encore de M. de Turenne. Mme d'Elbeuf, qui demeure pour quelques jours chez le cardinal de Bouillon, me pria hier de dîner avec eux deux, pour parler de leur affliction. Alme de La Fayette y vint. Nous fîmes bien précisément ce que nous avions résolu : les yeux ne nous séchèrent pas. MmJ d'Elbeuf avait un portrait divinement bien fait de ce héros, dont tout le train était arrivé à onze heures : tous ces pauvres gens étaient en larmes, et déjà tout habillés de deuil. Il vint trois gentilshommes, qui pensèrent mourir en voyant ce portrait : c'étaient des cris qui faisaient fendre le cœur; ils ne pouvaient prononcer une parole; ses valets de chambre, ses laquais, ses pages, ses trompettes, tout était fondu en larmes et faisait fondre les autres. Le premier qui put prononcer une parole répondit à nos tristes questions : nous nous fîmes raconter sa mort. Il voulait se confesser en se cachotant, il avait donné des ordres pour
1 Charles-Martel, Queues le Grand, Bertrand Bu^ue-clin. Louis Sancerre.
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le soir, et devait communier le lendemain, dimanche, qui était le jour qu'il croyait donner la bataille. Il monta à cheval à deux heures le samedi, après avoir mangé et comme il avait bien des gens avec lui, il les laissa tous à trente pas de la hauteur où il voulait aller. Il dit au petit d'Elbeuf : « Mon neveu, demeurez là; vous ne faites que tourner autour de moi; vous me feriez reconnaître. » M. d'Hamilton qui se trouva près de l'endroit où il allait, lui dit : « Monsieur, venez par ici ; on tire du côté où vous allez. — Monsieur, lui ditil, vous avez raison : je ne veux point du tout être tué aujourd'hui ; cela sera le mieux du monde. » Il eut à peine tourné son cheval, qu'il aperçut Saint-Hilaire, le chapeau à la main, qui lui dit : « Monsieur, jetez les yeux sur cette batterie que je viens de faire placer là. » M. de Turenne revint, et dans l'instant, sans être arrêté, il eut le bras et le corps fracassés du même coup qui emporta le bras et la main qui tenaient le chapeau de Saint-Hilaire. Ce gentilhomme, qui le regardait toujours, ne le voit point tomber; le cheval l'emporte où il avait laissé le petit d'Elbeuf; il n'était point encore tombé, mais il était penché le nez sur l'arçon. Dans ce moment, le cheval s'arrête, le héros tombe entre les bras de ses gens ; il ouvre deux fois de grands yeux et la bouche, et demeure tranquille pour jamais : songez qu'il était mort, et qu'il avait une partie du cœur emportée. On crie, on pleure ; M. d'Hamilton fait cesser ce bruit et ôter le petit d'Elbeuf, qui s'était jeté sur le corps, qui ne voulait pas le quitter, et se pâmait de crier. On couvre le corps d'un manteau ; on le porte dans une haie ; on le garde à petit bruit; un carrosse vient, on l'emporte dans sa tente. Ce fut là où M. de Lorges, M. de Koye, et beaucoup d'autres, pensèrent mourir de douleur; mais il fallut se faire violence, et songer aux grandes affaires qu'on avait sur les bras. On lui a fait un service militaire dans le camp, où les larmes et les cris faisaient le véritable deuil : tous les officiers avaient
pourtant des écharpes de crêpe ; tous les tambours en étaient couverts ; ils ne battaient qu'un coup ; les piques traînantes et les mousquets renversés. Mais ces cris de toute une armée ne se peuvent pas représenter, sans que l'on en soit tout ému. Ses deux neveux étaient à cette pompe, dans l'état que vous pouvez penser. M. de Roye, tout blessé, s'y fit porter ; car cette messe ne fut dite que quand ils eurent repassé le Rhin. Je pense que le pauvre chevalier était bien abîmé de douleur. Quand ce corps a quitté son armée, c'a été encore une autre désolation ; et partout où il a passé on n'entendait que des clameurs ; mais à Langres ils se sont surpassés : ils allèrent audevant de lui en habits de deuil, au nombre de plus de deux cents, suivis du peuple; tout le clergé en cérémonie. Il y eut un service solennel dans la ville, et en un moment ils se cotisèrent tous pour cette dépense, qui monta à cinq mille francs, parce qu'ils reconduisirent le corps jusqu'à la première ville, el voulurent défrayer tout le train. Que dites-vous de ces marques naturelles d'une affection fondée sur un mérite extraordinaire ? Il arrive à Saint-Denis ce soir ou demain ; tous ses gens l'allaient reprendre à deux lieues d'ici. Il sera dans une chapelle en dépôt; on lui fera un service à Saint-Denis, en attendant celui de Notre-Dame, qui sera solennel. Voilà quel fut le divertissement que nous eûmes. Nous dînâmes, comme vous pouvez penser ; et jusqu'à quatre heures nous ne fîmes que soupirer. Le cardinal de Bouillon parla de vous, et répondit que vous n'auriez point évité cette triste partie si vous aviez été ici. Je l'assurai fort de votre douleur. 11 vous fera réponse et à M. de Grignan. Il me pria de vous dire mille amitiés, et la bonne d'Elbeuf, qui perd tout, aussi bien que son fils. Voilà une belle chose de m'ètre embarquée à vous conter ce que vous saviez déjà; mais ces originaux m'ont frappée, et j'ai été bien aise de vous faire voir que voilà comme on oublie M. de Turenne en ce pays-ci...
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... M. de Barillon soupa hier ici : on ne parla que de M. de Turenne ; il en est véritablement très affligé. Il nous contait la solidité de ses vertus, combien il était vrai, combien il aimait la vertu pour elle-même, combien par elle seule il se trouvait récompensé, et puis finit par dire qu'on ne pouvait pas l'aimer ni être touché de son mérite sans en être plus honnête homme. Sa société communiquait une horreur pour la friponnerie et pour la duplicité, qui mettait tous ses amis au-dessus des autres hommes ; dans ce nombre on distingua fort le chevalier, comme un de ceux que ce grand homme aimait et estimait le plus, et aussi comme un de ses adorateurs. Bien des siècles n'en donneront pas un pareil. Je ne trouve pas qu'on soit tout à fait aveugle en celui-ci, au moins les gens que je vois : je crois que c'est se vanter d'être en bonne compagnie...
[A Mm* de Grignan] Paris, 30 août !C7o.
Je reviens du service de M. de Turenne à Saint- Denis. Mme d'Elbeuf m'est venue prendre : elle a paru me souhaiter ; le cardinal de Bouillon m'en a priée d'un ton à ne pouvoir le refuser. C'était une chose bien triste : son corps était là au milieu de l'église ; il y est arrivé cette nuit avec une cérémonie si lugubre, que M. Boucherat, qui l'a reçu et qui y a veillé toute le nuit, en a pensé mourir de pleurer. Il n'y avait que la famille, désolée, et tous les domestiques, en deuil et en pleurs : on n'entendait que des soupirs et des gémissements. 11 y avait d'amis M. Boucherat, M. de Harlai, M. de Meaux et M. de Barillon ; Mmc8 Boucherat y étaient, et les nièces. Mme d'Elbeuf a pensé crever; la vapeur s'y est mêlée : on ne peut pas douter de la douleur de cette pauvre femme. C'a été une chose triste de voir tous ses gardes debout, la pertuisane sur l'épaule, autour de ce corps qu'ils ont si mal gardé, et, à la fin de la messe, de les voir porter sa
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bière jusqu'à une chapelle au-dessus du grand autel, où il est en dépôt. Cette translation a été touchante ; tout était en pleurs, et plusieurs criaient sans pouvoir s'en empêcher. Enfin, on a été dans cette chapelle, où Mme d'Elbeuf a crié les hauts cris. Il y avait entre autres un petit page qui devenait fontaine. Enfin nous sommes revenus dîner tristement chez le cardinal de Bouillon, qui a voulu nous avoir. Il m'a priée par pitié de retourner ce soir, à six heures, le prendre pour le mener à Yincennes, et Mme d'Elbeuf. Ils m'ont fort parlé de vous. Le cardinal dit qu'il vous écrira aujourd'hui ; mais je m'en vais fermer mon paquet avant que de les aller prendre, afin de n'être point en inquiétude de revenir de bonne heure : la lune nous conduira jusqu'où il lui plaira.