‹ Mme de SévignéChapitre 105 sur 123 · IV. — LA REVOLTE DE BRETAGNE · texte numérisé non relu

IV. — LA REVOLTE DE BRETAGNE

[A Mme de Grignan] Paris, 24 juillet 1675.

... J'attends un peu de frais pour me purger, et un peu de paix en Bretagne pour partir. Mme de Lavardin, Mme de La Troche, M. d'Harouïs et moi, nous consultons notre voyage, et nous ne voulons pas nous aller jeter dans la fureur qui agite notre province ; elle augmente tous les jours. Ces démons sont venus piller et brûler jusque auprès de Fougères; c'est un peu trop près des Rochers. On a recommencé à piller un bureau à Rennes ; Mme de Chaulnes est à demi morte des menaces qu'on lui fait tous les jours ; on me dit hier qu'elle était arrêtée, et que même les plus sages l'ont retenue, et ont mandé à M. de Chaulnes, qui est au Fort-Louis, que si les troupes qu'il a demandées font un pas dans la province, Mme de Chaulnes court risque

1 II y eut, en Bretagne, une véritable révolte en 1075. Elle fut provoquée par l'augmentation toujours croissante des impôts.

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d'être mise en pièces. Il n'est cependant que trop vrai qu'on doit envoyer des troupes, et on a raison de le faire ; car dans l'état où sont les choses il ne faut pas de remèdes anodins; mais ce ne serait pas une sagesse de partir avant que de voir ce qui arrivera de cet extrême désordre. On croit que la récolte pourra séparer toute cette belle assemblée ; car enfin il faut bien qu'ils ramassent leurs blés : ils sont six ou sept mille, dont le plus habile n'entend pas un mot de français. M. Boucherat me contait l'autre jour qu'un curé avait reçu devant ses paroissiens une pendule qu'on lui envoyait « de France », car c'est ainsi qu'ils disent. Ils se mirent tous à crier en leur langage que c'était la gabelle, et qu'ils le voyaient fort bien. Le curé, habile, leur dit sur le même ton : « Point du tout, mes enfants, ce n'est point la gabelle; vous ne vous y connaissez pas : c'est le jubilé. » En même temps les voilà à genoux. Que dites-vous de l'esprit fin de ces messieurs ? Quoi qu'il en soit, il faut un peu voir ce que deviendra ce tourbillon.

[A Mmo de Grignnn] Paris, 31 juillet 1675.

... Je vous ai mandé, ma très chère, comment nos folies de Bretagne m'arrêtaient pour quelques jours M. de Forbin doit partir avec six mille hommes pour punir notre Bretagne, c'est-à-dire la ruiner. Ils s'en vont par Nantes ; c'est ce qui fait que je prendrai la route du Mans avec M°" de Lavardin : nous regardons ensemble le temps que nous devons prendre0 M. de Pomponne a dit a M. de Forbin qu'il avait des terres en Bretagne et lui a donné le nom de celles de mon iils.

.-1 M'flC de Grignan] La Silleraye, 24 septembre 1675,

... Nos pauvres Bas-Bretons, à ce qu'on nous vient d apprendre, s'attroupent quarante, cinquante par tes champs; et des qu'ils voient les soldats, ils se jettent

à genoux et disent meâ culpâ : c'est le seul mot de « français » qu'ils sachent; comme nos Français qui disaient qu'en Allemagne le seul mot de « latin » qu'on disait à la messe, c'était Kyrie, eleison. On ne laisse pas de pendre ces pauvres Bas-Bretons ; ils demandent à boire et du tabac, et qu'on les dépêche ; « et de Caron pas un mot »...

[A Mme de Grignan] Les Rochers, 16 octobre 1673.

... M. de Chaulnes est à Rennes avec les Forbin et les Vins, et quatre mille hommes : on croit qu'il y aura bien de la penderie. M. de Chaulnes y a été reçu comme le roi ; mais, comme c'est la crainte qui a fait changer leur langage, M. de Chaulnes n'oublie pas toutes les injures qu'on lui a dites, dont la plus douce et la plus familière était « gros cochon », sans compter les pierres dans sa maison et dans son jardin, et des menaces dont il paraissait que Dieu seul empêchait l'exécution : c'est cela qu'on va punir. D'Hacqueville, « de sa propre main », car ce n'est point dans son billet de nouvelles, qu'on pourrait avoir copié, me mande que M. de Chaulnes, suivi de ses troupes est arrivé à Rennes le samedi 12 octobre.

[A Mm0 de Grignan] Les Rochers, 20 octobre 1675.

... M. de Chaulnes est à Rennes avec quatre mille hommes ; il a transféré le parlement à Vannes : c'est une désolation terrible. La ruine de Rennes emporte celle de la province. Mme de Marbeuf est à Vitre ; elle m:a fait mille amitiés de Mme de Chaulnes, et des compliments de M. de Vins, qui veut me venir voir. 11 s'en faut beaucoup que je n'aie peur de ces troupes ; mais je prends part a la tristesse et à la désolation de toute la province. On ne croit pas que nous ayons d'états; et si on les tient, ce sera encore pour racheter les édits que nous achetâmes deux millions cinq cent

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mille livres il y a deux ans. et qu'on nous a tous redonnés, et on y ajoutera peut-être encore de mettre à prix le retour du parlement à Rennes...

[A M'ne de Grignan] Les Rochers, 30 octobre 167b.

... Voulez-vous savoir des nouvelles de Rennes? Il y a présentement cinq mille hommes, car il en est venu encore de Nantes. On a fait une taxe de cent mille écus sur le bourgeois; et si on ne trouve point cette somme dans vingt-quatre heures, elle sera doublée, et exigible par les soldats. On a chassé et banni toute une grande rue, et défendu de les recueillir sur peine de la vie ; de sorte qu'on voyait tous ces misérables, femmes accouchées, vieillards, enfants, errer en pleurs au sortir de cette ville, sans savoir où aller, sans avoir de nourriture ni de quoi se coucher. Avanthier on roua un violon qui avait commencé la danse et la pillerie du papier timbré ; il a été écartelé après sa mort, et ses quatre quartiers exposés aux quatre coins de la ville, comme ceux de Josseran à Aix É. 11 dit en mourant que c'étaient les fermiers du papier timbré qui lui avaient donné vingt-cinq écus pour commencer la sédition ; et jamais on n'a pu en tirer autre chose. On a pris soixante bourgeois : on commence demain à pendre. Cette province est un bel exemple pour les autres, et surtout de respecter les gouverneurs et les gouvernantes, de ne leur point dire d'injures, et de ne point jeter de pierres dans leur jardin.

I Mmi de Grignan] Les Rochers, G novembre 1075.

Je comprends avec plaisir la considération de M. de Grignan dans la Provence après ce que j'ai vu. C'est un agrément que vous ne sentez plus; vous êtes trop

1 Ce Josseran AVait assassiné son maître, gentilhomme de l'rovencc.

accoutumés d'être honorés et aimés dans une province où l'on commande. Si vous voyiez l'horreur, la haine qu'on a ici pour le gouverneur, vous sentiriez bien plus que vous ne faites la clouceur d'être aimés et honorés partout. Quels affronts ! quelles injures ! quelles menaces ! quels reproches, avec de bonnes pierres qui volaient autour d'eux ! Je ne crois pas que M. de Grignan voulût de cette place à de telles conditions : son étoile est bien contraire à celle-là.

[A J/mo de Grignan] Les Rochers, 13 novembre 1675.

Ce que vous dites de M. de Ghaulnes est admirable. Il fut hier roué vif un homme à Rennes (c'est le dixième), qui confessa d'avoir eu dessein de tuer ce gouverneur : pour celui-là, il méritait bien la mort. Les médecins de ce pays ne seront pas si complaisants que ceux de Provence, qui accordent par respect à M. de Grignan qu'il a la fièvre; ceux-ci compteraient pour rien la fièvre pourprée à M. de Ghaulnes, et nulle considération ne pourrait leur faire avouer que son mal fût dangereux. On voulait, en exilant le parlement, le faire consentir, pour se racheter, qu'on bâtit une citadelle à Rennes ; mais cette noble compagnie voulut obéir fièrement, et partit plus vite qu'on ne voulait ; car tout se tournerait en négociation ; mais on aime mieux les maux que les remèdes.

[A Mm de Gri<jna)i] Les Rochers, 2i novembre 107a.

... Vous parlez bien plaisamment de nos misères; nous ne sommes plus si roués : un en huit jours, seulement pour entretenir la justice. Il est vrai que la penderie me paraît maintenant un rafraîchissement. J'ai une tout autre idée de la justice depuis que je suis en ce pays : vos galériens me paraissent une société d'honnêtes gens, qui se sont retirés du monde pour mener une vie douce. Nous vous en avons bien envoyé

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par centaines ; ceux qui sont demeurés sont plus malheureux que ceux-là. Je vous parlais des états, dans la crainte qu'on ne les supprimât pour nous punir ; mais nous les avons encore, et vous voyez même que nous donnons trois millions, comme si nous ne donnions rien du tout, nous nous mettons au-dessus de la petite circonstance de ne les pouvoir payer ; nous la traitons de bagatelle. Vous me demandez si tout de bon nous sommes ruinés : oui et non. Si nous voulions ne point partir d'ici, nous y vivons pour rien, parce que rien ne se vend ; mais il est vrai que pour de l'argent, il n'y en a plus dans cette province.

[A J/mc de Grignan] Les Rochers, 11 décembre 1073.

Venons aux malheurs de cette province : tout y est plein de gens de guerre ; il y en aura à Vitré, malgré la princesse 1 : Monsieur l'appelle sa bonne, sa chère tante; je ne trouve pas qu'elle en soit mieux traitée. 11 en passe beaucoup par la Guerche, qui est au marquis de Villeroi, et il s'en écarte qui vont chez les paysans, les volent et les dépouillent. C'est une étrange douleur en Bretagne que d'éprouver cette sorte d'affliction, à quoi ils ne sont pas accoutumés. Notre gouverneur a une amnistie générale ; il la donne d'une main, et de l'autre, huit mille hommes qu'il commande, comme vous : ils ont leurs ordres. M. de Pommereuil2 vient; nous l'attendons tous les jours; il a l'inspection de cette petite armée, et pourra bientôt se vanter d'y joindre un assez beau gouvernement. C'est le plus honnête homme et le plus bel esprit de la robe : il est fort de mes amis.

A M,a* de Grignan] Vitré, 22 décembre 1075.

G'esl dommage que vous n'éprouviez la centième partie de ce qu'ils ont souffert ici depuis un mois. Il

i [h inecesc de Tarente.

-' t.'riaii l'intendant <lc Bretagne.

est arrivé dix mille hommes dans la province, dont ils ont été aussi peu avertis, et sur lesquels ils ont autant de pouvoir que vous; ils ne sont en état de faire ni bien ni mal à personne. M. de Pommereuil est à Rennes avec eux tous ; il est regardé comme un dieu, non pas que tous les logements ne soient réglés dès Paris, mais il punit et empêche le désordre : c'est beaucoup. Mme de Rohan et Mmc de Coëtquen ont été fort soulagées. Mme la princesse de ïarente espère que Monsieur et Madame la feront soulager aussi ; c'est une grande justice, puisqu'elle n'a au monde que cette terre, et qu'il est fâcheux, en sa présence, de voir ruiner ses habitants. Nous nous sauverons, si la princesse se sauve. Voilà, ma très chère, un grand article de la Bretagne ; il en faut passer par là : vous connaissez comme cela frappe la tète dans les provinces.

[A J\Jmc de Grignan] Les Rochers, 5 janvier 1676.

... Pour nos soldats, on gagnerait beaucoup qu'ils fissent comme vos cordeliers. Ils s'amusent à voler ; ils mirent l'autre jour un petit enfant à la broche ; mais d'autres désordres, point de nouvelles !

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