‹ Mme de SévignéChapitre 106 sur 123 · V. — LA DISGRACE DE M. DE POMPONNE · texte numérisé non relu

V. — LA DISGRACE DE M. DE POMPONNE

[A 3Imc de Grignan] Paris, 22 novembre 1079.

Vous allez être bien surprise et bien fâchée, ma chère enfant. M. de Pomponne est disgracié ; il eut ordre samedi au soir, comme il revenait de Pomponne, de se défaire de sa charge. Le roi avait régie

i Simon Arnauld. marquis de Pomponne (1618-1699). était le neveu d.i grand Arnauld. Minisire des affaires étrangères en 1672, il fut victime en 1679 des intrigues de ses collègues : ses attaches jansénistes et quel uca négligences décidèrent Louis XIV à le disgracier. Il revint au mil istère, onze ans plus tard, après la mort de Louvois.

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qu'il aurait sept cent mille francs et que la pension de vingt mille francs qu'il avaiteomme ministre lui serait continuée. Sa Majesté voulait lui marquer par cet arrangement qu'elle était contente de sa fidélité Ce fut M. Colbert qui lui fit ce compliment, en l'assurant qu'il était au désespoir d'être obligé, etc. M. de Pomponne demanda s'il ne pourrait point avoir l'honneur de parler au Roi, et apprendre de sa bouche quelle était la faute qui avait attiré ce coup de tonnerre. On lui dit qu'il ne le pouvait pas; en sorte qu'il écrivit au roi pour lui marquer son extrême douleur, et l'ignorance où il était de ce qui pouvait avoir contribué à sa disgrâce. Il lui parla de sa nombreuse famille, et le supplia d'avoir égard à huit enfants qu'il avajt. Il fit remettre aussitôt ses chevaux au carrosse, et revint à Paris, où il arriva à minuit. M. de Pomponne n'était pas de ces ministres sur qui une disgrâce tombe à propos pour leur apprendre l'humanité, qu'ils ont presque tous oubliée: la fortune n'avait fait qu'employer les vertus qu'il avait, pour le bonheur des autres ; on l'aimait, surtout parce qu'on l'honorait infiniment. Nous avions été, comme je vous l'ai mandé, le vendredi à Pomponne, M. de Chaulnes, Caumartin et moi. Nous le trouvâmes, et les dames qui nous reçurent fort gaiement. On causa tout le soir, on joua aux échecs : ah ! quel échec et mat on lui préparait à Saint- Germain ! 11 y alla dès le lendemain matin, parce qu'un courrier l'attendait; de sorte que M. Colbert, qui croyait le trouver le samedi au soir à l'ordinaire, sachant qu'il était allé droit à Saint-Germain, retourna sur ses pas et pensa crever ses chevaux. Pour nous, nous ne partîmes de Pomponne qu'après diner ; nous y laissâmes les dames, Mmo de Vins1 m'ayant chargée de mille amitiés pour vous. 11 fallut donc leur mander cette triste nouvelle. Ce fut un valet de chambre de M. de Pomponne qui arriva le dimanche a neuf heures

1 La marquise de \ ins était lu belle-sœur de M. de Pomponne.

dans la chambre de Mme de Vins. C'était une marche si extraordinaire que celle de cet homme, et il était si excessivement changé, que Mme de Vins crut absolument qu'il venait dire la mort de M. de Pomponne : de sorte que quand elle sut qu'il n'était que disgracié, elle respira. Mais elle sentit son mal quand eile fut remise ; elle alla le dire à sa sœur. Elles partirent à l'instant, laissant tous ces petits garçons en larmes ; et accablées de douleur, elles arrivèrent à Paris à deux heures après-midi. Vous pouvez vous représenter leur entrevue avec M. de Pomponne, et ce qu'ils sentirent, en se revoyant si différents de ce qu'ils pensaient être la veille. Pour moi, j'appris cette nouvelle par l'abbé de Grignan. Je vous avoue qu'elle me toucha droit au cœur. J'allai à leur porte dès le soir; on ne les voyait point en public; j'entrai; je les trouvai tous trois. M. de Pomponne m'embrassa, sans pouvoir prononcer une parole; les dames ne purent retenir leurs larmes, ni moi les miennes ; ma fille, vous n'auriez pas retenu les vôtres : c'était un spectacle douloureux. La circonstance de ce que nous venions de nous quitter à Pomponne d'une manière si différente, augmenta notre tendresse. Enfin je ne vous puis représenter cet état. La pauvre Mmc de Vins, que j'avais laissée si fleurie, n'était pas reconnaissable ; je dis pas reconnaissable : une fièvre de quinze jours ne l'aurait pas tant changée. Elle me parla de vous, et me dit qu'elle était persuadée que vous sentiriez sa douleur, et l'état de M. de Pomponne. Je l'en assurai. Nous parlâmes du contre-coup qu'elle ressentait de cette disgrâce : il est épouvantable, et pour ses affaires, et pour l'agrément de sa vie et de son séjour, et pour la fortune de son mari. Elle voit tout cela bien douloureusement. M. de Pomponne n'était pas en faveur ; mais il était en état d'obtenir de certaines choses ordinaires, qui font pourtant l'établissement des gens. Il y a bien des degrés au-dessous de la faveur des autres, qui font la fortune des particuliers. C'était aussi une chose bien douce de

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se trouver naturellement établie à la cour. 0 Dieu! quel changement ! quel retranchement ! quelle économie dans cette maison! Huit enfants, n'avoir pas eu le temps d'obtenir la moindre grâce ! Ils doivent trente mille livres de rente ; voyez ce qui leur restera : ils vont se réduire tristement à Paris, à Pomponne. On dit que tant de voyages, et quelquefois des courriers qui attendaient, même celui de Bavière qui était arrivé le vendredi et que le roi attendait impatiemment, ont un peu attiré ce malheur. Mais vous comprendrez aisément ces conduites de la Providence, quand vous saurez que c'est M. le président Golbert qui a la charge. Comme il est en Bavière, son frère la fait en attendant, et lui a écrit en se réjouissant, et pour le surprendre, comme si on s'était trompé au-dessus de la lettre : A monsieur, monsieur Colbert, ministre et secrétaire d'État. J'en ai fait mes compliments dans la maison affligée ; rien ne pouvait être mieux. Faites un peu de réflexion à toute la puissance de cette famille, et joignez les pays étrangers à tout le reste, et vous verrez que tout ce qui est de l'autre côté, où l'on se marie*, ne vaut point cela. Ma pauvre enfant, voilà bien des détails et des circonstances ; mais il me semble qu'ils ne sont point désagréables dans ces sortes d'occasions ; il me semble que vous voulez toujours qu'on vous parle : je n'ai que trop parlé. Quand votre courrier viendra, je n'ai plus à le présenter. C'est encore un de mes chagrins de vous être désormais entièrement inutile : il est vrai que je Tétais déjà par Mmc de Vins ; mais un se ralliait ensemble. Enfin, ma fille, voilà qui est fait, voilà le monde. M. de Pomponne est plus capable que personne de soutenir ce malheur avec courage, avec ivsignation et beaucoup de christianisme. Quand d'ailleurs on a usé comme lui de la fortune, on ne manque point d'être plaint dans l'adversité.

1 Louvois mariait alors sa Qlle. Il avail espéré remplacer Pomponne par -on ami M. Courtin; mai- Colbert fil donner la place à -un frère.

[A Mma de Grignan] Paris, 29 novembre 1679.

Vous nous parlerez longtemps du malheur de M. de Pomponne avant que nous vous trouvions à la vieille mode ; cette disgrâce est encore bien vive dans nos têtes; il est extrêmement regretté. Un ministre de cette humeur, avec une facilité d'esprit et une bonté comme la sienne, est une chose si rare, qu'il faut souffrir qu'on sente un peu une telle perte. Vous croyez bien que je vais souvent chez lui : je fus touchée l'autre jour de le voir entrer avec cette mine aimable, sans tristesse, sans abattement. Mme de Coulanges m'avait priée de l'y mener ; il la loua de s'être souvenue d'un malheureux ; il ne s'arrêta point longtemps sur ce chapitre, il passa à ce qui pouvait former une conversation. Il la rendit agréable comme autrefois, sans affectation pourtant d'être gai ; et d'une manière si noble, si naturelle, et si précisément mêlée et composée de tout ce qu'il fallait pour attirer notre admiration, qu'il n'eut pas de peine à y réussir. Enfin, nous Talions revoir, ce M. de Pomponne, si parfait, comme nous l'avons vu autrefois. Ce premier jour nous toucha ; il était désoccupé, et commençait à sentir la vie et la véritable longueur des jours ; car de la manière dont les siens étaient pleins, c'était un torrent précipité que sa vie ; il né la sentait pas, elle courait rapidement, sans qu'il pût la retenir. Nous le disions encore à Pomponne, la dernière fois qu'il en est sorti secrétaire d'Etat ; vous savez que ce soir-là même il fut disgracié et déplacé. Je causai fort hier avec Mme de Vins : elle sentira bien plus longtemps cette douleur que M. de Pomponne. Je leur rends des soins si naturellement, que je me retiens, de peur que le vrai n'ait l'air d'une affectation et d'une fausse générosité : ils sont contents de moi.

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[A Mme de Grignan] Paris, 8 décembre 1679.

Vous avez raison : la dernière faute n'a point fait tout le mal, mais elle a fait résoudre ce qui ne l'était pas encore. Un certain homme 1 avait donné de grands coups depuis un an, espérant tout réunir : mais on bat les buissons, et les autres prennent les oiseaux ; de sorte que l'affliction n'a pas été médiocre, et a troublé entièrement la joie intérieure de la fête : m'entendezvous bien ? C'est donc un mat qui a été donné, lorsqu'on croyait avoir le plus beau jeu du monde, et rassembler toutes ses pièces ensemble. Il est donc vrai que c'est la dernière goutte d'eau qui a fait répandre le verre : ce qui nous fait chasser notre portier, quand il ne nous donne pas un billet que nous attendons avec impatience, a fait tomber du haut de la tour, et on s'est bien servi de l'occasion. Personne ne croit que le nom y ait eu part ; peut-être aussi qu'il y est entré pour son rade''. Un homme me disait l'autre jour : « C'est un crime que sa signature » ; et je dis : « Oui, c'est un crime pour eux de signer et de ne signer pas s. »

[A iUmc de Grignan] Paris, 13 décembre 1679.

Parlons-en tant que vous voudrez, ma très chère. Vous aurez vu par toutes mes lettres que je traite ce chapitre très naturellement, et qu'il me serait difficile de m'en taire, puisque j'y pense très souvent, et que si j'ai un degré de chaleur moins que vous pour la belle-sœur, j'en ai aussi bien plus que vous pour le beau-frère. Les anciennes dates, les commerces, les liaisons, me font trouver dans cette occasion plus d'at-

1 Un certain homme, c'est Louvois; les autres, ce sont les Colbcrt.

9 Un vade est une somme mise en enjeu. « Y entrer pour son vade » c'est « y entrer pour son compte ». — Le nom dont il s'agit est celui d'Arnauld.

3 11 est fait allusion au fameux formulaire que nombre de jansénistes refusaient de signer.

tachement que je ne pensais en avoir. Ils sont encore à la campagne. Je vous envoie deux de leurs billets qu'ils m'écrivirent en me renvoyant vos paquets. Voilà l'état où ils sont : se peut-il rien ajouter à la tendresse et à la droiture de leurs sentiments ? Je n'oublierai rien pour leur confirmer la bonne opinion qu'ils ont de l'amitié et de l'estime que j'ai pour eux; elle est augmentée par leurs malheurs. Je suis assez persuadée, ma fille, que la nôtre a contribué à leur disgrâce. Jetez les yeux sur tous nos amis, et vous trouverez vos réflexions fort justes. Il y aurait bien des choses à dire sur toute cette affaire ; tout ce que vous pensez est fort droit. Je crois vous avoir fait entendre que depuis longtemps on faisait valoir les minuties. Cela avait formé une disposition qui était toujours fomentée dans la pensée d'en profiter, et la dernière faute impatienta et combla cette mesure. D'autres se servirent sur-le-champ de l'occasion, et tout fut résolu en un moment. Voici le fait : un courrier attendu avec impatience était arrivé le jeudi au soir ; M. de Pomponne donne tout à déchiffrer, et c'était une affaire de vingtquatre heures. Il dit au courrier de ne point paraître ; mais comme le courrier était à celui qui l'envoyait, il donna les lettres à la famille 1 ; cette famille, c'est-àdire le frère, dit à Sa Majesté ce qu'on mandait de Bavière ; l'impatience prit de savoir ce qu'on déchiffrait : on attendit donc le jeudi au soir, le vendredi tout le jour, et le samedi jusqu'à cinq heures du soir. Vraiment quand M. de Pomponne arriva, tout était fait ; et le matin encore on eût pu se remettre dans les arçons. Il était chez lui à la campagne, persuadé qu'on ne saurait rien ; il y reçut des déchiffrements le soir du vendredi, il partit le samedi matin à dix heures; mais il était trop tard. Et voilà la raison, le prétexte, et tout ce qu'il vous plaira ; car il est certain que soit cela, soit autre chose, on aurait enfin renversé cette

' Colbert.

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fortune qui ne tenait plus à rien. Mais le plaisant de cette affaire, c'est que celui qui avait ses desseins ! n'en a pas profité et a été plus affligé qu'on ne peut croire. Xotre ami demande s'il ne pourrait point voir Sa Majesté et se justifier à son maître de sa conduite : on lui dit qu'il n'était pas à propos présentement; que sa fidélité était assez connue, qu'elle n'était nullement attaquée, et que dans quelque temps il pourrait avoir cette satisfaction. Il écrivit sa surprise, son désespoir d'avoir pu déplaire; représenta huit enfants sans nul bien : voihà où tout en est demeuré. On causerait longtemps là-dessus; mais de si loin, c'est assez, et peutêtre trop.

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