VI. — LA MORT DE CONDE
[Au président de Moulceau] Paris, 13 décembre 1080.
Je vous ai écrit, Monsieur, une grande lettre, il y a un mois, toute pleine d'amitié, de secrets et de confiance. Je ne sais ce qu'elle est devenue ; elle se sera égarée, en vous allant chercher peut-être aux états : tant il y a que vous ne m'avez point fait de réponse ; mais cela ne m'empêchera pas de vous apprendre une t liste et une agréable nouvelle : la mort de M. le Prince, arrivée à Fontainebleau avant-hier, mercredi 11 du courant, à sept heures et un quart du soir, et le retour de M. le Prince de Conti à la cour2, par la bonté de M. le Prince, qui demanda cette grâce au roi un peu avant de tourner à l'agonie; et le roi lui accorda dans le moment; et M. le Prince eut cette consolation en mourant ; mais jamais une joie n'a été noyée de tant de larmes. M. le Prince de Conti est inconsolable de la perte qu'il a faite: elle ne pourrait être plus grande, surtout depuis
' Louvuis.
- Le prince de Conti, neveu de Condé, avait était disgracié à la suite d'une campagne entreprise en Hongrie contre le gré de Louis XIV.
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qu'il a passé tout le temps de sa disgrâce à Chantilly, faisant un usage admirable de tout l'esprit et de toute la capacité de M. le Prince, puisant à la source de tout ce qu'il y avait de bon à apprendre sous un si grand maître, dont il était chèrement aimé. M. le Prince avait couru avec une diligence qui lui a coûté la vie, de Chantilly à Fontainebleau, quand Mmo de Bourbon ! y tomba malade de la petite vérole, afin d'empêcher M. le Duc de la garder et d'être auprès d'elle, parce qu'il n'a point eu la petite vérole : car, sans cela, Mme la duchesse, qui l'a toujours gardée, suffisait bien pour être en repos de la conduite de sa santé. Il fut fort malade, et enfin il a péri par une grande oppression, qui lui fit dire, comme il croyait venir a Paris, qu'il allait faire un plus grand voyage. 11 envoya quérir le père Deschamps, son confesseur, et après vingtquatre heures d'extinction, après avoir reçu tous ses sacrements, il est mort, regretté et pleuré amèrement de sa famille et de ses amis ; le roi en a témoigné beaucoup de tristesse ; et enfin, on sent la douleur de voir sortir du monde un si grand homme, un si grand héros, dont les siècles entiers ne sauront point remplir la place.
Il arriva une chose extraordinaire, il y a trois semaines, un peu avant que M. le Prince partît pour Fontainebleau. Un gentilhomme à lui, nommé Yernillon, revenant à trois heures de la chasse, approchant du château, vit à une fenêtre du cabinet des armes un fantôme, c'est-à-dire un homme enseveli : il descendit de son cheval et s'approcha ; il le vit toujours. Son valet, qui était avec lui, lui dit : « Monsieur, je vois ce que vous voyez. » Yernillon ne voulant pas lui dire pour le laisser parler naturellement, ils entrèrent dans le château et prièrent le concierge de uonner la clef du cabinet des armes : il y va, et trouva
1 M"' de Nantes, fille de Mmfl de Montespan, qui avait été mariée en 1C85 ù Louis 1(1 de Bourbon, petit-fils de Condé.
L'HISTOIRE Mt XVIIe SIÈCLE DANS LES (( LETTRES )) 353
toutes les portes fermées, et un silence qui n'avait pas été troublé il y avait plus de six mois. On conta cela à M. le Prince qui fut un peu frappé, puis s'en moqua. Tout le monde sut cette histoire, et Tremblait pour M. le Prince; et voilà ce qui est arrivé. On dit que ce Vernillon est un homme d'esprit, et aussi capable de vision que le pourrait être notre ami Gorbinelli, outre ([ne ce valet eut la même apparition. Comme ce conte est vrai, je vous le mande, afin que vous y fassiez vos réflexions comme nous.
Depuis que cette lettre est commencée, j'ai vu Briolle1, qui m'a fait pleurer les chaudes larmes par un récit naturel et sincère de cette mort : cela est audessus de tout ce qu'on peut dire. La lettre qu'il a écrite au Roi est la plus belle chose du monde, et le Roi s'interrompit trois ou quatre fois par l'abondance de ses larmes : c'était un adieu et une assurance d'une parfaite fidélité, demandant un pardon noble des égarements passés, ayant été forcé par le malheur des temps ; un remerciement du retour du prince de Conti, et beaucoup de bien de ce prince; ensuite une recommandation à sa famille d'être unie : il les embrassa tous, et les fit embrasser devant lui, et promettre de s'aimer comme frères ; une récompense à tous ses gens, demandant pardon des mauvais exemples ; et un christianisme partout et dans la réception des sacrements, qui donne une consolation et une admiration éternelle. Je fais mes compliments à M. de Vardes 2 sur cette perte. Adieu, mon cher Monsieur.
[A Bussy-Rabutin] Paris, 15 janvier 1687.
Vous avez su, mon cher cousin, les circonstances de la mort de M. le Prince. Je crois que c'est faire son éloge en peu de mots que de dire qu'il a joint à la
' L'écuyer de H. le Prince.
- M. de Vardes élail parent de M. le Prince par les La Trémoillc.
M Mi VMt: DE SÉVIGNÉ. 23
beauté de sa vie, tout héroïque, une mort toute chrétienne ; qu'il s'est également acquitté des devoirs de bon chrétien, de fidèle sujet, de bon père et de bon maître ; et qu'en vingt-quatre heures il a réglé toutes ces choses avec une fermeté, une tranquillité, une douceur et une étendue d'esprit qui le faisaient paraître comme en un jour de bataille : car on dit que dans ces occasions il était parfait ; et que la mort, qui est la plus importante action de notre vie, a été aussi le plus bel endroit de la sienne. Je me souviens à cette occasion de ces beaux vers que vous avez mis autrefois
sous son portrait :
De sa gloire la terre est pleine ; Gomme le foudre on craint son bras ; Il a gagné mille combats, Et l'on doute encore s'il n'est pas Plus soldat qu'il n'est capitaine.
M. d'Autun est encore tout pénétré de cette mort : il vous en dira bien des particularités quand vous le verrez. Le roi a regretté cette perte, et remis, pour faire plaisir à ce prince, M. le Prince de Conti en ses bonnes grâces. M. le Duc, à présent M. le Prince, a pris toute sa maison, et a augmenté toutes les récompenses. Il parait affligé au dernier point. Enfin, tout le monde a fait son devoir *.