VII. — LA RÉVOLUTION D'ANGLETERRE
[A Bussy-Rabutin] Paris, 22 septembre 1688.
... Le roi va le 28 de ce mois à Fontainebleau. Il y a quelque autre dessein, mais il est encore caché. Il y a
1 Voir au chapitre des opinions littéraires ce qui concerne les oraisons funèbres prononcées en l'honneur de Condé.
2 Iliquiète de voir le zèle que Jacques II montrait pour la religion catholique, l'Angleterre fit appel au prince d'Orange. Celui-ci débai'qua en Angleterre au mois de novembre 1688 et la famille royale dût s'enfuir, taudis que les deux chambres le proclamaient roi.
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un air de ralentissement#dans tout le mouvement de guerre qui a paru d'abord. La flotte seule du prince d'Orange, toute prête à mettre à la voile, est digne d'attention. On croit qu'elle menace l'Angleterre. Cependant on garde nos côtes : on fait partir les gouverneurs de Bretagne et de Normandie. Tout ceci est fort embrouillé ; il y a bien des nuages amassés ; ce dénouement mérite qu'on ne le perde pas de vue.
[A Mme de Grir/nnn] 13 décembre 1688.
Le roi d'Angleterre est revenu à Londres, abandonné de ses plus fidèles en apparence. Il avait un furieux saignement de nez : s'il avait été où il avait dessein d'aller, on l'eût mis entre les mains du prince d'Orange. Il a été pressé de promettre un parlement libre pour le mois qui vient : on dit que c'est sa perte assurée. Son gendre, le prince de Danemark, et son autre fille, qui est encore une Tullie, et que j'appelle la demoiselle de Danemark1 sont allés troliver ce fléau de prince d'Orange. On dit que le petit prince n'e>§t point à Portsmouth, où on le croyait assiégé : sa fuite fera un roman quelque jour. On ne doute pas que le roi son père ne s'enfuie aussi. Voilà donc apparemment le prince d'Orange maître et protecteur, et bientôt roi, à moins d'un miracle. C'est là ce qui se dit à trois heures ; peutêtre que ce soir l'abbé Bigorre en saura davantage.
LA Mmc de Grignan] Paris, 24 décembre 1088.
Mais ne semble-t-il pas, à me voir causer tranquillement avec vous, que je n'aie rien à vous mander ? Écoutez, écoutez, voici une petite nouvelle qui ne vaut pas la peine d'en parler. La reine d'Angleterre et le prince de Galles, sa nourrice et une remueuse unique-
1 Anne Sluarl, lommo du prince de Danemark. Elle avait trahi la cause de son père cl fut plus tard reine de Grande-Bretajjne.
ment, seront ici au premier jour. Le roi leur a envoyé ses carrosses sur le chemin de Calais, où cette reine arriva mardi dernier, 21 de ce mois, conduite par M. de Lauzun. Voici le détail que M. Courtin, revenant de Versailles, nous conta hier chez Mme de La Fayette. Vous avez su comme M. de Lauzun se résolut, il y a cinq ou six semaines, d'aller en Angleterre : il ne pouvait faire un meilleur usage de son loisir. 11 n'a point abandonné le roi d'Angleterre, pendant que tout le monde le trahissait et l'abandonnait. Enfin, dimanche dernier, 19 de ce mois, le roi, qui avait pris sa résolution, se coucha avec la reine, chassa tous ceux qui le servent encore, et une heure après se releva, pour ordonner à un valet de chambre de faire entrer un homme qu'il trouverait à la porte de l'antichambre : c'était M. de Lauzun. Le roi lui dit: « Monsieur, je vous confie la reine et mon fils; il faut tout hasarder et tâcher de les conduire en France. » M. de Lauzun le remercia, comme vous pouvez penser ; mais il voulut irifener avec lui un gentilhomme d'Avignon, nommé Saint-Victor, que l'on connaît, qui a beaucoup de courage et de mérite. Ce fut Saint- Victor qui prit dans son manteau le petit prince, qu'on disait être à Portsmouth, et qui était caché dans le palais. M. de Lauzun donna la main à la reine. Vous pouvez jeter un regard sur l'adieu qu'elle fit au roi; et, suivis de ses deux femmes que je vous ai nommées, ils allèrent dans la rue prendre un carrosse de louage. Ils se mirent ensuite dans un petit bateau le long de la rivière, où ils eurent un si gros temps, qu'ils ne savaient où se mettre. Enfin, à l'embouchure de la Tamise, ils entrèrent dans un yacht, M. de Lauzun auprès du patron, en cas que ce fût un traître, pour le jeter dans la mer. Mais comme le patron ne croyait mener que des gens du commun, comme il en passe fort souvent, il ne songeait qu'à passer tout simplement au milieu de cinquante bâtiments hollandais, qui ne regardaient pas seulement cette petite
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barque ; et, ainsi protégée du ciel et à couvert de sa % mauvaise mine, elle aborda heureusement à Calais, où M. de Gharost reçut la reine avec tout le respect que vous pouvez penser. Le courrier arriva hier à midi au roi, qui conta toutes ces particularités ; et en même temps on donne ordre aux carrosses du roi d'aller audevant de cette reine, pour l'amener à Vincennes, que l'on fait meubler. On dit que Sa Majesté ira au-devant d'elle. Voilà le premier tome du roman, dont vous aurez incessamment la suite. On vient de nous assurer ([ue pour achever la beauté de l'aventure, M. de Lauzun, après avoir mis J# reine et le prince en.sûreté entre les mains de M. de Charost, a voulu retourner en Angleterre avec Saint-Victor, pour courir la triste et cruelle fortune de ce roi. J'admire l'étoile de M. de Lauzun, qui veut encore rendre son nom éclatant, quand il semble qu'il soit tout à fait enterré. Il avait porté vingt milles pistoles au roi d'Angleterre. En vérité, ma chère fille, voilà une jolie action, et d'une grande hardiesse ; et ce qui l'achève J, c'est d'être retourné clans un pays où, selon toutes les apparences, il doit périr, soit avec le roi, soit par la rage qu'ils auront du coup qu'il leur vient de faire. Je vous laisse rêver sur ce grand événement, et je vous embrasse avec une sorte d'amitié et d'attachement qui n'est pas ordinaire.
[A J/U1C de Grignari] Paris, 3 janvier 1089.
... Le roi d'Angleterre a été pris, on dit, en faisant le chasseur et voulant se sauver. Il esta Wite-llall. 11 a son capitaine des gardes, ses gardes, des mylorde à son lever ; mais tout cela est fort bien gardé. Le prince d'Orange est à Saint-James, qui est de l'autre côté du jardin. On tiendra le parlement : Dieu conduise cotte barque ! La reine d'Angleterre sera ici mercredi :
! Lauzun oe retourna poinl en Angleterre ; mais Louis XIV lui permit do revenir à la cour : on ^e sourienl qu'il était disgracié.
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elle vient à Saint-Germain pour être plus près du roi et de ses bontés.
[A Mmc de Grifjnan] Paris, 5 janvier 1689.
... Vous allez voir, par la nouvelle d'aujourd'hui, comme le roi d'Angleterre s'est sauvé de Londres, apparemment par la bonne volonté du prince d'Orange. Les politiques raisonnent et demandent s'il est plus avantageux à ce roi d'être en France : l'un dit oui, car il est en sûreté, et il ne courra pas le risque de rendre sa femjiie et son fils ou d'avoir la tête coupée; l'autre dit non, car il laisse le prince d'Orange protecteur et adoré, dès qu'il le devient naturellement et sans crime. Ce qui est vrai, c'est que la guerre nous sera bientôt déclarée, et que peut-être même nous la déclarerons les premiers.
[A Um' de Grignan] Paris, 10 janvier 1081».
... Pour la fuite du roi, il paraît que le prince l'a bien voulue. Le roi fut envoyé à Exeter où il avait dessein d'aller : il était fort bien gardé par le devant de sa maison, tandis que toutes les portes de derrière étaient libres et ouvertes. Le prince n'a point songé à faire périr son beau-père ; il est dans Londres, à la place du roi, sans en prendre le nom, ne voulant que rétablir une religion qu'il croit bonne et maintenir les lois du pays, sans qu'il en coûte une goutte de sang. Voilà l'envers tout juste de ce que nous pensons de lui ; ce sont des points de vue bien différents. Cependant le roi fait pour ces majestés anglaises des choses toutes divines ; car n'est-ce point être l'image du Tout-Puissant que de soutenir un roi chassé, trahi, abandonné comme il l'est? La belle âme du roi se plaît à jouer ce grand rôle. 11 fut au-devant de la reine avec toute sa maison et cent carrosses à six chevaux. Quand il aperçut le carrosse du prince de Galles, il
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descendit et l'embrassa tendrement; puis il courut audevant de la reine, qui était descendue ; il la salua, lui parla quelque temps, la mit à sa droite dans son carrosse, lui présenta Monseigneur et Monsieur, qui furent aussi dans le carrosse, et la mena à Saint-Germain, où elle se trouva toute servie comme la reine, de toutes sortes de hardes, parmi lesquelles était une cassette très riche avec six mille louis d'or. Le lendemain le roi d'Angleterre devait arriver ; le roi l'attendait à Saint-Germain, où il arriva tard, parce qu'il venait de Versailles; enfin, le roi alla au bout de la salle des gardes, au-devant de lui ; le roi d'Angleterre se baissa fort, comme s'il eût voulu embrasser ses genoux; le roi l'en empêcha, et l'embrassa à trois ou quatre reprises fort cordialement. Ils se parlèrent bas un quart d'heure ; le roi lui présenta Monseigneur, Monsieur, les princes du sang et le cardinal de Bonzi. 11 le conduisit à l'appartement de la reine, qui eut peine à retenir ses larmes. Après une conversation de quelques instants, Sa Majesté les mena chez le prince de Galles, où ils furent encore quelque temps à causer, et les y laissa, ne voulant point être reconduit, et disant au roi : « Voici votre maison; quand j'y viendrai, vous m'en ferez les honneurs, et je vous les ferai quand vous viendrez à Versailles. » Le lendemain, qui était hier, MmC la dauphine y alla, et toute la cour. Je ne sais comme on aura réglé les chaises des princeses, car elles en eurent à la reine d'Espagne; et la reine-mère d'Angleterre était traitée comme fille de France : je vous manderai ce détail. Le roi envoya dix mille louis d'or au roi d'Angleterre. Ce dernier parait vieilli et fatigué, la reine maigre et des yeux qui ont pleuré, mais beaux et noirs; un beau teint, un peu pâle ; la bouche grande, de belles dents, une belle taille, et bien de l'esprit; tout cela compose une personne qui plaît fort. Voilà de quoi subsister longtemps dans les conversations publiques.
[A Mm" de Grignan] Paris, 12 janvier 1689.
... Mais parlons du roi et de la reine d'Angleterre; c'est quelque chose de si extraordinaire d'avoir là cette cour, qu'on s'en entretient sans cesse. On tâche de régler les rangs, et de faire vie qui dure avec gens si loin d'être rétablis. Le roi le disait l'autre jour, et que ce roi était le meilleur homme du monde; qu'il chasserait avec lui, qu'il viendrait à Marly, à Trianon, et que les courtisans devaient s'y accoutumer. Le roi d'Angleterre ne donne point la main1 à Monseigneur, et ne le reconduit pas. La reine n'a point baisé Monseigneur, qui en boude : elle a dit au roi : « Dites-moi comment vous voulez que je fasse; si vous voulez que ce soit à la mode de France, je saluerai qui vous voudrez : pour la mode d'Angleterre, c'est que je ne baisais personne. » Elle a été voir Mmc la dauphine, qui est malade, et qui l'a reçue dans son lit. On ne s'assied point en Angleterre ; je crois que les duchesses feront avec elle à la mode de France, comme avec sa belle-mère2. On est fort occupé de cette nouvelle cour.
Cependant le prince d'Orange est à Londres, où il fait mettre des mylords en prison; il est sévère, et il se fera bientôt haïr. M. de Schomberg est général des armées en Hollande, à la place de ce prince, et son fils à la survivance : voilà le masque bien levé.
[A Mmc de Grignan] Paris, 14 janvier 1689.
... Mme de Maintenon est fort occupée de la comédie qu'elle fait jouer par ses petites filles 3 : ce sera une fort belle chose à ce que l'on dit. Elle a été voir la reine d'Angleterre, qui, l'ayant fait attendre un mo-
1 « Donner la main » c'était céder la droite.
2 Henriette de France, veuve de Charles Ier.
3 Les demoiselles de l'établissement de Saint-Cvr.
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ment, lui dit qu'elle était fâchée d'avoir perdu ce temps de la voir et de l'entretenir, et la reçut fort bien. On est content de cette reine ; elle a beaucoup d'esprit. Elle dit au roi lui voyant caresser le prince de Galles, qui est fort beau : « J'avais envié le bonheur de mon fils, qui ne sent point ses malheurs ; mais à présent je le plains de ne point sentir les caresses de Votre Majesté. » Tout ce qu'elle dit est juste et de bon sens. Son mari n'est pas de même; il a bien du courage, mais un esprit commun, qui conte tout ce qui s'est passé en Angleterre avec une insensibilité qui en donne pour lui. Il est bon homme et prend part à tous les plaisirs de Versailles. Mme la dauphine n'ira point voir cette reine; elle voudrait avoir la droite et un fauteuil: cela n'a jamais été; elle sera toujours au lit; la reine la viendra voir. Madame aura un fauteuil à main gauche, et les princesses du sang n'iront qu'avec elle, devant qui elles n'ont que des tabourets. Les duchesses y seront comme chez Mmc la dauphine : voilà qui est réglé. Le roi a su qu'un roi de France n'avait donné qu'un fauteuil à la gauche à un prince de Galles; il veut que le roi d'Angleterre traite ainsi le dauphin, et passe devant lui. Il recevra Monsieur sans fauteuil et sans cérémonie.
[A Mmc de Grignan] Paris, 17 janvier 1089.
Cette cour d'Angleterre est tout établie à Saint-Germain ; ils n'ont voulu que cinquante mille francs par mois, et ont réglé leur cour sur ce pied. La reine plait fort; le roi cause agréablement avec el[e ; elle a l'esprit juste et aisé. Le roi avait désiré que Mmc la dauphine y allât la première; elle a toujours si bien dit « qu'elle était malade », que cette reine vint la voir il y a trois jours, habillée en perfection : une robe de velours noir, une belle jupe, bien coiffée, une taille comme la princesse de Conti, beaucoup de majesté. Le foi alla la recevoir â son carrosse; elle fut
d'abord chez lui, où elle eut un fauteuil au-dessus de celui du roi ; elle y fut une demi-heure, puis il la mena chez Mme la dauphine, qui fut trouvée debout ; cela fît un peu de surprise. La reine lui dit : « Madame, je vous croyais au lit. — Madame, dit la dauphine. j'ai voulu me lever pour recevoir l'honneur que Votre Majesté me fait. » Le roi les laissa, parce que Mme la dauphine n'a point de fauteuil devant lui. Cette reine se mit à la bonne place, dans un fauteuil, Mme la dauphine à sa droite, Madame à sa gauche, trois autres fauteuils pour les trois petits princes i. On causa fort bien plus d'une demi-heure ; il y avait beaucoup de duchesses, la cour fort grosse. Enfin, elle s'en alla ; le roi se fit avertir, et la remit dans son carrosse. Je ne sais jusqu'où la conduisit Mme la dauphine ; je le saurai. Le roi remonta, et loua fort la reine ; il dit: « Voilà comme il faut que soit une reine, et de corps et d'esprit, tenant sa cour avec dignité. » Il admira son courage dans ses malheurs et la passion qu'elle avait pour le roi son mari ; car il est vrai qu'elle l'aime, comme vous a dit cette diablesse de Mme de R... Celles de nos dames qui voulaient faire les princesses n'avaient point baisé la robe de la reine; quelques duchesses en voulaient faire autant : le roi l'a trouvé fort mauvais ; on lui baise les pieds présentement.
[A M™ de Grignan] Paris, 31 janvier 1689.
Mmo de Chaulnes a vu la reine d'Angleterre ; elle en est fort contente. Le petit prince, habillé comme un godcnot2, mais beau, gai, qu'on élève en dansant : voilà le vrai temps du bonheur des enfants. Les histoires, qu'on relit à cause de cet événement, ne sont pleines que de la perfidie des peuples. Le prince d'Orange n'est pas tout à fait content à Londres ; il y
1 Le duc de Bourgogne, le duc de Berri, le duc d'Anjou.
- Pelitc figure grotesque, employée par les joueurs de gobelet;
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a trois partis : celui du roi et des évêques, fort petit ; celui du prince d'Orange, fort grand ; et le troisième, des républicains et non-conformistes. Toute l'Irlande est au roi ; il eût bien fait de s'y sauver : on ne l'aime pas tant que la reine. Il appelle M. de Lauzun son gouverneur. Le gouverneur aurait besoin d'en avoir un : Mademoiselle triomphe. Le maréchal d'Estrées est parti pour Brest et pour la mer. On est fort content du service et de la vigilance de M. de Chaulnes : il court comme un homme de vingt-cinq ans.
[A A/wc de Gncjnan] Paris, 28 février 1689.
C'est tout de bon que le roi d'Angleterre est parti ce matin pour aller en Irlande où il est attendu avec impatience : il sera mieux là qu'ici. Il passe par la Bretagne comme un éclair et va droit à Brest, où il trouvera le maréchal d'Estrées, et peut-être M. de Chaulnes, s'il peut le trouver encore, car la poste et la bonne chaise que lui a donnée M. le Dauphin le mèneront bien vite. Il doit trouver à Brest des vaisseaux tout prêts, et des frégates ; il porte cinq cent mille écus. Le roi lui a donné des armes pour armer dix mille hommes. Comme Sa Majesté anglaise lui disait adieu, elle finit par lui dire en riant, qu'il n'avait oublié qu'une chose, c'étaient des armes pour sa personne : le roi lui a donné les siennes ; nos héros de romans ne faisaient rien de plus galant. Que ne fera point ce roi brave et malheureux avec ces armes toujours victorieuses ? Le voilà donc avec le casque et la cuirasse de Renaud, d'Amadis et de tous nos paladins les plus célèbres : je n'ai pas voulu dire d'Hector, car il était malheureux. Il n'y a point d'offres de toutes choses que le roi ne lui ait faites : la générosité, la magnanimité ne vont point plus loin. M. d'Avaux va avec lui; il est parti deux jours plus tôt. Vous m'allez dire : «.Pourquoi n'est-ce pas M. de Barillon ? » C'est que M. d'Avaux, qui possède fort bien les affaires de
Hollande, est plus nécessaire que celui qui ne sait que celles d'Angleterre. La reine est allée s'enfermer à l'abbaye de Poissy, avec son fils : elle sera près du roi et des nouvelles ; elle est accablée de douleur, et d'une néphrétique qui fait craindre qu'elle n'ait la pierre : cette princesse fait grand'pitié. Vous voyez, ma chère enfant, que c'est la rage de causer qui me fait écrire tout ceci ; car M. le chevalier et la Gazette vous le diront mieux que moi.
[A Mma de Grirjnan] Paris, 2 mars 1689.
... M. le chevalier doit vous mander ce que dit le roi au roi d'Angleterre en lui disant adieu : « Monsieur, je vous vois partir avec douleur : cependant je souhaite de ne vous revoir jamais * ; mais si vous revenez, soyez persuadé que vous me retrouverez tel que vous me laissez. » Peut-on mieux dire ? Le roi l'a comblé de toutes choses, et grandes et petites ; deux millions, des vaisseaux, des frégates, des troupes, des officiers; M. dAvaux, qui fait en cette occasion la plus belle et la plus brillante figure du monde : oui, je ne vois personne qui ne trouve cet emploi digne d'envfe, et d'un homme consommé dans les affaires, et capable de donner de bons conseils. Si M. de Barillon 2 ne sent cela, il est bien heureux. Je reviens aux petites choses : des toilettes, des lits de camp, des services de vermeil et d'argent, des armes pour sa personne, qui sont celles du roi, des armes pour des troupes qui sont en Irlande; celles qui vont avec lui sont considérables: enfin la générosité, la magnificence, la magnanimité, n'ont jamais tant paru qu'en cette occasion. Le roi n'a
1 Malheureusement pour Jacques II, Louis XIV devait le revoir. Appelé par l'Irlande qui se révoltait contre Guillaume d'Orange, l'ancien roi s'embarqua pour l'île fidèle ; mais il fut battu à la Boyne et dut revenir en France.
2 M. de Barillon, ambassadeur en Angleterre, n'avait rien su prévoir, tandis que M. d'Avaux, ambassadeur à La Haye, avail deviné dès longtemps les desseins du prince d'Orange.
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pas voulu que la reine soit allée à Poissy. Elle verra peu de monde ; mais le roi en aura soin, et elle aura sans cesse des nouvelles. L'adieu du roi, son mari, et d'elle faisait fendre le cœur de tout le monde : ce furent des pleurs, des cris, des sanglots, des évanouissements ; cela est aisé à comprendre. Le voilà où il doit être ; il a une bonne cause; il protège la bonne religion ; il faut vaincre ou mourir, puisqu'il a du courage.