‹ Mme de SévignéChapitre 111 sur 123 · LES LIVRES DE DEVOTION JANSÉNISTES · texte numérisé non relu

LES LIVRES DE DEVOTION JANSÉNISTES

[A Mme de Grignan] Aux Rochers, 9 juin 1680.

... Je lis des livres de dévotion, parce que je voulais me préparer à recevoir le Saint-Esprit. Ah ! que c'eût

1 Nous avons groupé ici les principaux jugements portés par M'n0 de Sévigné sur les grands auteurs du lemps. On ne trouvera rien sur les liislo-

été un vrai lieu pour l'attendre que cette solitude ! Mais il souffle où il lui plaît, et c'est lui-même qui prépare les cœurs où il veut habiter ; c'est lui qui prie en nous par des gémissements ineffables. C'est saint Augustin qui m'a dit tout cela1. Je le trouve bien janséniste, et saint Paul aussi. Les Jésuites ont un fantôme qui s'appelle Jansénius, auquel ils disent mille injures, et ne font pas semblant de voir où cela remonte : « Est-ce que je parle à toi? » et là-dessus ils font un bruit étrange, et réveillent les disciples cachés de ces deux grands saints.

PASCAL [A Mmo de Grignari] Livry, 23 juillet 1677.

Le baron est ici qui ne me laisse pas mettre le pied à terre tant il me mène rapidement clans les lectures que nous entreprenons : ce n'est toutefois qu'après avoir fait honneur à la conversation. Don Quichotte, Lucien, les Petites Lettres, voilà ce qui nous occupe. Je voudrais de tout mon cœur, ma fille, que vous eussiez vu de quel air et de quel ton il s'acquitte de cette dernière lecture ; elles ont un prix tout particulier quand elles passent par ses mains ; c'est une chose divine, et pour le sérieux, et pour la parfaite raillerie. Elles me sont toujours nouvelles.

[A Mmc de Grignan] Livry, 6 août 1677.

... Dès le soir, le fidèle Achate2 se mit à aboyer contre Brancas sur le jansénisme; carBrancas n'est moliniste que quand j'ai été saignée du pied, et qu'il m'aban-

riens dont elle parle souvent, mais toujours brièvement : ce sont, d'ailleurs, des historiens anciens ou antérieurs au xvn° siècle.

1 La secte janséniste, qui avait pour chef Jansen ou Jansénius, évêque d'Ypres, se réclamait de saint Augustin.

2 II s'asil de Corbinelli.

donne lâchement à soutenir seule notre père saint Augustin. On aboyait donc à merveille ; et comme on lui disait qu'il y avait peu de charité dans le style des Petites Lettres, il tira promptement un livre de sa poche, et fît voir que le zèle des saints Pères était encore bien plus amer, et leur style plus injurieux. On lui dit qu'on s'y moquait des choses saintes ; il lut en même temps quelqu'une de ces lettres, et prétendit qu'elles n'attaquaient que les superstitions. Nous étions neutres, et nous jugions des coups avec un extrême plaisir. Ce fut une chose rare de voir les convulsions de la prévention expirante sous la force de la vérité et de la raison.

[A M""* de Griynan] Aux. Rochers, 21 décembre 108'J.

... Quelquefois, pour nous divertir, nous lisons les Petites Lettres : bon Dieu, quel charme ! et comme mou fils les lit ! Je songe toujours à ma fille, et combien cet excès de justesse de raisonnement serait digne d'elle ; mais votre frère dit que vous trouvez que c'est toujours la même chose. Ah ! mon Dieu ! tant mieux ; peut-on avoir un style plus parfait, une raillerie plus fine, plus naturelle, plus délicate, plus digne fille de ces dialogues de Platon, qui sont si beaux. Et lorsque, après les dix premières lettres, il s'adresse aux révérends Pères, quel sérieux ! quelle solidité ! quelle force ! quelle éloquence ! quel amour pour Dieu et pour la vérité! quelle manière de la soutenir et de la faire entendre ! C'est tout cela qu'on trouve dans les huit dernières lettres, qui sont sur un ton tout différent. Je suis assurée que vous ne les avez jamais lues qu'en courant, grapillant les endroits plaisants ; mais ce n'est point cela, quand on les lit à loisir.

[A A/",e de Gritjnan] Auv Rochers, 15 janvier 1690.

...A propos de Corbinelli, il m'écrivit l'autre jour un fort joli billet; il me rendit compte d'une conver-

M Vit AME HE SÉVIGXÉ. 2i

sation et d'un dîner chez M. de Lamoignon : les acteurs étaient les maîtres du logis, M. de Troyes, M. de Toulon, le P. Bourdaloue, son compagnon, Despréaux et Corbinelli. On parla des ouvrages des anciens et des modernes; Despréaux soutint les anciens, à la réserve d'un seul moderne qui surpassait à son goût et les vieux et les nouveaux. Le compagnon du Bourdaloue, qui faisait l'entendu et qui s'était attaché à Despréaux et à Corbinelli, lui demanda quel était donc le livre si distingué dans son esprit? Il ne voulut pas le nommer. Corbinelli lui dit : « Monsieur, je vous conjure de me le dire afin que je le lise toute la nuit. » Despréaux lui répondit en riant : « Ah ! Monsieur, vous l'avez lu plus d'une fois, j'en suis assuré. » Le jésuite reprend avec un air dédaigneux, un cotai riso amaro, et presse Despréaux de nommer cet auteur si merveilleux. Despréaux lui dit : « Mon père, ne me pressez point. » Le père continue. Enfin Despréaux le prend par le bras, et, le serrant bien fort, lui dit : « Mon père, vous le voulez : eh bien ! morbleu ! c'est Pascal. — Pascal, dit le père tout rouge, tout étonné, Pascal est beau autant que le faux peut l'être. — Le faux, dit Despréaux, le faux ! sachez qu'il est aussi vrai qu'il est inimitable ; on vient de le traduire en trois langues. » Le père répond : « Il n'en est pas plus vrai. » Despréaux s'échauffe, et criant comme un fou : « Quoi ? mon père, direz-vous qu'un des vôtres n'ait pas fait imprimer dans un de ses livres qu'un chrétien n'est pas obligé d'aimer Dieu ? Osez-vous dire que cela est faux? — Monsieur, dit le père, en fureur, il faut distinguer. — Distinguer, dit Despréaux, morbleu ! distinguer ! distinguer si nous sommes obligés d'aimer Dieu ! » Et prenant Corbinelli par le bras, il s'enfuit au bout de la chambre ; puis revenant, et courant comme un forcené, il ne voulut jamais se rapprocher du père, s'en alla rejoindre la compagnie qui était demeurée dans la salle où l'on mange : ici finit l'histoire, le rideau tombe. Corbinelli me promet le reste dans une conversation...

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