‹ Mme de SévignéChapitre 116 sur 123 · MALEBRANCHE · texte numérisé non relu

MALEBRANCHE

[A Mma de Grignan] Aux Rochers, 15 juin 1680.

J'ai pris les Conversations chrétiennes ; elles sont d'un bon Cartésien qui sait par cœur votre Recherche de la vérité1, qui parle de cette philosophie et du souverain pouvoir que Dieu a sur nous ; de sorte que nous vivons, nous nous mouvons et nous respirons en lui, comme dit saint Paul, et c'est par lui que nous connaissons tout. Je vous manderai si ce livre est à la portée de mon intelligence; s'il n'y est pas, je le quitterai humblement, renonçant à la sotte vanité de contrefaire l'éclairée quand je ne le suis pas.

[A M^' de Grignan] Aux Rochers, 19 juin 1680.

J'ai un grand dégoût pour les conversations inutiles, qui ne tombent sur rien du tout, des oui, des voire, des lanternes où l'on ne prend aucune sorte d'intérêt. J'aime mieux ces Conversations chrétiennes dont je vous ai parlé : je suis très persuadée que vous connaissez ce livre ; c'est toute la philosophie de votre père accommodée au christianisme ; c'est la preuve de l'existence de Dieu sans le secours de la foi. Je vous ai entendue parler si souvent sur tout cela, et Corbinelli, et La Mousse, que je me ressouviens avec plaisir de tous vos discours; cela me donne assez de lumières pour entendre ce dialogue : je vous manderai si cette capacité me conduira jusqu'à la fin du livre.

1 Malebranche (1637-1715) était entre dans la congrégation de l'Oratoire. Disciple de Descartes en philosophie, il publia notamment la Recherche de la vérité, les Conversations métaphysiques et chrétiennes, le Traité de la nature et de la grâce, etc.

[A Mmo de Grignan] Aux Rochers, 3 juillet 1080.

J'entends fort bien ces Conversations cartésiennes : il me semble que je vous entends tous. Il y un endroit de la Recherche de la vérité, contre lequel Gorbinelli a écrit ; on y dit que « Dieu nous donne une impulsion à l'aimer, que nous arrêtons et détournons par notre volonté ». Gela paraît bien rude qu'un Être très parfait et par conséquent tout-puissant soit ainsi arrêté au milieu de sa course.

Il y a bien de l'esprit dans ces Conversations ; je mêle cette lecture de cent autres. Mon cabinet serait digne de vous ; je ne puis le louer davantage.

Aux Rochers, 7 juillet 1680.

Ce n'est point le livre de la Recherche de la vérité que je lis : bon Dieu! je ne l'entendrais pas; ce sont de petites Conversations qui en sont tirées et qui sont expliquées. Je suis toujours choquée de cette impulsion que nous arrêtons tout court; mais si le P. Matebranche a besoin de cette liberté de choix qu'il nous donne, comme à Adam, pour justifier la justice de Dieu envers les adultes, que fera-t-il pour les petits enfants? Il faudra en revenir à Yaltitudo. J'aimerais autanfe m'en servir pour tout, comme saint Thomas qui ne marchande point.

[A Mmc de Grignan] Aux Rochers, 31 juillet 1680.

... Si la Providence veut l'ordre, et si l'ordre n'est autre chose que la volonté de Dieu, quasi tout se fait donc contre sa volonté. Toutes les persécutions que je vois contre saint Athanasc et contre les orthodoxes, la prospérité des tyrans, tout cela est contre l'ordre, et par conséquent contre la volonté de Dieu ;

mais n'en déplaise à votre P. Malebranche *, ne ferait-il point aussi bien de s'en tenir à ce que dit saint Augustin, que Dieu permet toutes ces choses, parce qu'il en tire sa gloire par des voies qui nous sont inconnues ? Saint Augustin ne reconnaît de règle ni d'ordre que la volonté de Dieu ; et si nous ne suivons cette doctrine, nous aurons le déplaisir de voir que rien dans le monde n'étant quasi dans l'ordre, tout s'y passera contre la volonté de celui qui l'a fait : cela me parait bien cruel !

[A MUK de Grignati] Aux Rochers, i août 1680.

Je voudrais bien me plaindre au P. Malebranche des souris qui mangent tout ici. Cela est-il dans l'ordre? Quoi! de bon sucre, du fruit, des compotes ! Et l'année passée, était-il dans l'ordre cfue de vilaines chenilles dévorassent toutes les feuilles de notre forêt et tous les fruits de la terre ? Et le P. Païen 2 qui s'en revient paisiblement, à qui l'on casse la tête, cela est-il dans la règle? « Oui, mon père, tout cela est bon ; Dieu en sait tirer sa gloire : nous ne voyons pas comment, mais cela est vrai, et si vous ne mettez la volonté de Dieu pour toute règle et pour tout ordre, vous tomberez dans de grands inconvénients. » Je supplie M. de Grignan d'excuser cette apostrophe au bon père, que je suis persuadée qui se moque de nous, quand il dit de ces choses-là, d'autant plus qu'il y a plusieurs endroits dans ses livres où il dit le contraire.

1 Le père Malebranche a dit que « tout ce qui se fait dans la nature, c'est par la nature de l'ordre ».

2 Le père Païen avait été attaqué par des voleurs dans la forêt de Livr» . Il mourut des blessures qu'il avait reçues.

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