LA DOUCHE ET LE TRAITEMENT
[A Mme de Grignan] Vichy, 28 mai 1(576.
J'ai commencé aujourd'hui la douche; c'est une
assez bonne répétition du purgatoire. On est toute nue dans un petit lieu souterrain, où l'on trouve un tuyau de cette eau chaude, qu'une femme vous fait aller où vous voulez... J'avais voulu mes deux femmes de chambre, pour voir quelqu'un de connaissance. Derrière un rideau se met quelqu'un qui vous soutient le courage pendant une demi-heure : c'était pour moi un médecin de Cannât, que Mme de Noailles a mené à toutes ses eaux, qu'elle aime fort, qui est un fort honnête garçon, point charlatan ni préoccupé de rien, qu'elle m'a envoyé par pure et bonne amitié. Je le retiens, m'en dût-il coûter mon bonnet; car ceux d'ici me sont entièrement insupportables, et cet homme m'amuse.... 11 a de l'esprit, de l'honnêteté ; il connaît le monde ; enfin j'en suis contente. 11 me parlait donc pendant que j'étais au supplice. Représentez-vous un jet d'eau contre quelqu'une de vos parties, toute la plus bouillante que vous puissiez vous imaginer. On met d'abord l'alarme partout, pour mettre en mouvement tous les esprits ; et puis
on s'attache aux jointures qui ont été affligées; mais quand on vient à la nuque du cou. c'est une sorte de feu et de surprise qui ne se peut comprendre; c'est là cependant le nœud de l'affaire. Il faut tout souffrir, et Ton souffre tout, et l'on n'est point brûlée, et on se met ensuite dans un Ht chaud, où l'on sue abondamment, et voilà ce qui guérit. Voici encore où mon médecin est bon; car au lieu de m'abandonner à deux heures d'un ennui qui ne peut se séparer de la sueur, je le fais lire, et cela me divertit. Enfin je ferai cette vie sept ou huit jours, pendant lesquels je croyais boire ; mais on ne veut pas, ce serait trop de choses ; de sorte que c'est une petite allonge à mon voyage. C'est principalement pour finir cet adieu, et faire une dernière lessive, que l'on m'a envoyée ici, et je trouve qu'il y a de la raison : c'est comme si je renouvelais un bail de vie et de santé; et si je puis vous revoir, ma chère, et vous embrasser encore d'un cœur comblé de tendresse et de joie, a^ous pourrez peut-être encore m appeler votre bcllissima madre, et je ne renoncerai pas à la qualité de mère-beauté, dont M. de Coulanges m'a honorée. Enfin, ma chère enfant, il dépendra de vous de me ressuciter de cette manière.
[A Mmt de Grignan] Vichy, 1er juin 1676.
...Mais parlons de la charmante douche; je vous en ai fait la description. J'en suis à la quatrième; j'irai jusqu'à huit. Mes sueurs sont si extrêmes, que je perce jusqu'à mes matelas; je pense que c'est toute l'eau (pic j'ai bue depuis que je suis au monde. Quand on entre dans ce lit. il est vrai qu'on n'en peut plus; la tète et tout le corps sont en mouvement, tous les esprits en campagne, des battements partout. Je suis une heure sans ouvrir la bouche, pendant laquelle la sueur commence, et continue deux heures durant; et de peur de m' impatienter, je lais lire mon médecin, qui me plaît; il vous plairai! aussi. Je lui mets dans
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La tête d'apprendre la philosophie de votre père Descartes1; je ramasse des mots que je vous ai ouï dire. 11 sait vivre; il n'est point charlatan; il traite la médecine en galant homme; enfin il m'amuse. Je vais être seule, et j'en suis fort aise : pourvu qu'on ne m'ôte pas le pays charmant, la rivière d'Allier, mille petits bois, des ruisseaux, des prairies, des moutons, des chèvres, des paysannes qui dansent la bourrée dans les champs, je consens de dire adieu à tout le reste ; le pays seul me guérirait. Les sueurs, qui affaiblissent tout le monde/ me donnent de la force, et me font voir que ma faiblesse venait des superfluités que j'avais encore dans le corps. Mes genoux se portent bien mieux ; mes mains ne veulent pas encore, mais elles le voudront avec le temps. Je boirai encore huit jours, du jour de la Fête-Dieu, et puis je penserai avec douleur à m'éloigner de vous. Il est vrai que ce* m'eût été une joie bien sensible de vous avoir ici uniquement à moi ; vous y avez mis une clause de retourner chacun chez soi, qui m'a fait transir : n'en parlons plus, ma chère enfant, voilà qui est fait. Songez à faire vos efforts pour venir me voir cet hiver ; en vérité, je crois que vous devez en avoir quelque envie, et que M. de Grignan doit souhaiter que vous me donniez cette satisfaction. J'ai à vous dire que vous faites tort à ces eaux de les croire noires ; pour noires, non; pour chaudes, oui. Les Provençaux s'accommoderaient mal de cette boisson; mais qu'on mette une herbe ou une fleur dans cette eau bouillante, elle en sort aussi fraîche que lorsqu'on la cueille ; et au lieu de griller et de rendre la peau rude, cette eau la rend douce et unie : raisonnez làdessus.
i Mmo de Grignan était si passionnée pour la philosophis cartésienne, que Mrac de Sévigné la plaisantait en lui parlant de son père Descartes.