LE CLAIR DE LUNE AUX ROCHERS
[A Mme de Grignan] 12 juin 1680.
L'autre jour on vint me dire : « Madame, il fait chaud dans le mail; il n'y a pas un brin de vent; la lune y fait des effets les plus plaisants du monde. » Je ne pus résister à la tentation ; je mets mon infanterie sur pied ; je mets tous les bonnets, coiffes et casaques qui n'étaient point nécessaires ; je vais dans ce mail, dont l'air est comme celui de ma chambre, je trouve mille coquecigruesx, des moines blancs et noirs, plusieurs religieuses grises et blanches, du linge jeté par-ci, par-là, des hommes noirs, d'autres ensevelis tout droits contre des arbres, de petits hommes cachés, qui m1 montraient que la tète, des prêtres qui n'osaient approcher. Après avoir ri de toutes ces figures, et nous être persuadés que voilà ce qui s'appelle des esprits, et que notre imagination en est le théâtre, nous nous en revînmes sans nous arrêter, et sans avoir senti la moindre humidité. Ma chère enfant, je vous demande pardon, je me crus obligée, à l'exemple des anciens, comme disait ce fou que nous trouvâmes clans le jardin de Livry, de donner cette marque de respect à la lune : je vous assure que je m'en porte fort bien.
1 Animaux imaginaires ; ce mot désigne des choses de pure fantaisie. MADAME DE SÉVIGNÉ. 7
LES FERMIERS DE Mme DE SEVIGNE
[A Mmc de Grignan] 15 juin 1G80.
Je mandais l'autre jour à Mmc de Vins que je lui donnais à deviner quelle sorte de vertu je mettais ici le plus souvent en pratique, et je lui disais que c'était la libéralité. 11 est vrai que j'ai donné d'assez grosses sommes depuis mon arrivée : un matin, huit cents francs, l'autre mille francs, l'autre cinq, un autre jour trois cents écus. Il semble que ce soit pour rire, ce n'est que trop une vérité. Je trouve des métayers et des meuniers qui me doivent toutes ces sommes, et qui n'ont pas un unique sou pour les payer : que fait-on ? il faut bien leur donner. Vous croyez bien que je n'en prétends pas un grand mérite, puisque c'est par force; mais j'étais toute prise de cette pensée en écrivant à Mme de Vins, et je lui dis cette folie. Je me venge de ces banqueroutes sur les lods et ventes. Je n'ai pas encore touché ces six mille francs de Nantes : dès qu'il a quelque affaire à finir, cela ne va pas si vite. Je vis arriver l'autre jour une belle petite fermière de Bodégat, avec de beaux yeux brillants, une belle taille, une robe de drap de Hollande découpé sur du tabis1, les manches tailladées. Ah, Seigneur! quand je la vis, je me crus bien ruinée : elle me doit huit mille francs. M. de Grignan aurait été amoureux de cette femme : elle est sur le moule de celle qu'il a vue à Paris. Ce matin, il est entré un paysan avec des sacs de tous côtés ; il en avait sous ses bras, dans ses poches, dans ses chausses; car en ce pays c'est la première chose qu'ils font que de les délier ; ceux qui ne le font pas sont habillés d'une étrange façon : la mode de boutonner le justau-
1 Le tabis est du taffetas onde.
corps par en bas n'y est point encore établie; l'économie est grande sur l'étoffe des chausses ; de sorte que depuis le bel air de Vitré jusqu'à mon homme, tout est dans la dernière négligence. Le bon abbé, qui va droit au fait, crut que nous étions riches à jamais : « Ah ! mon ami ! vous voilà bien chargé ! combien apportez-vous? — Monsieur, dit-il, en respirant à peine, je crois qu'il y a bien ici trente francs. » C'étaient tous les doubles1 de France qui se sont réfugiés dans cette province avec les chapeaux pointus, et qui abusent ainsi de notre patience.