RECEPTIONS AUX ROCHERS
[A Mmc de Grùjnan] 31 juillet 1G80.
...J'admire quelquefois comme il a plu à. la Providence de nous éloigner. La princesse de Tarente s'accommode mieux de l'exil de la sienne2; elle a un commerce assez bon avec elle. Je lui donnai lundi une aussi belle collation que si j'eusse payé ma fête. J'eus un pou recours à mes voisins, et j'eus quatorze perdreaux : c'est encore une rareté en ce pays ; tout le reste fort bon, fort propre. La bonne Marbeuf y était; elle n'a été qu'un jour ici, et deux chez la princesse ; elle s'en retourne à Hennés auprès des Ghaulnes, qui ont envoyé demander si nous voulons de leurs respects. La princesse a mandé ce qu'elle a voulu en son langage; moi j'ai mandé que non, et que j'irai avec cette princesse leur rendre mes devoirs, et que même elle leur donnait en pur don cette visite, n'ayant nul dessein d'attirer i< i L'éclat qui les environne. Elle est ravie que, tout en riant, je la défasse d'un tel embarras. Nous avons juré à table de ne plus nous jeter dans de tels soupers. Elle avait amené cinq ou six j^e**s-onncs ; j'avais mes voisins
1 Le double valait deux deniers, et il fallait six doubles pour faire un sou. Sa fdle. ^ttiïZluS'
AflUOTHECÀ
qui avaient chassé : j'ai fermé le temple de Janus J. Il me semble que voilà qui est fort bien appliqué : ce sont vos Carthages2 qui m'ont engagée dans cette application. Montgobert me mande que vous êtes plus forts que vous n'étiez, et me confirme assez ce que vous me dites de votre santé : elle me parle de vos fêtes, et me paraît fort gaie. Jamais votre château n'a été si brillant; mais je serais bien empêchée s'il me fallait trouver une place pour y souper dans cette saison : je ne sais que Rochecourbière, la terrasse et la prairie. Je me souviens d'y avoir fait grand'chère, et surtout des ortolans si exquis, que j'étais pour leur graisse comme vous étiez à Hyères pour la fleur d'orange. Nous ne sentons rien ici de vos chaleurs ; les pluies nous empêchent de faire les foins, et nous avons grand regret à cette perte. Il arriva ici l'autre jour le fils d'un gentilhomme d'Anjou que je connaissais fort autrefois. Je vis d'abord un beau garçon, jeune, blond, un justaucorps boutonné en bas, un bel air dont je suis affamée. Je fus ravie de cette figure; mais, hélas! dès qu'il ouvrit la bouche il se mit à rire de tout ce qu'il disait, et moi quasi à pleurer. Il a une teinture de Paris et de l'opéra ; il chante, il est familier, et il vous dit bravement : Quand on n'a point ce que Von aime, qu'importe, qu'importe à quel prix'6 ? Je recommande ces paroles à la musique de M. de Grignan.