UNE GRANDE FETE CHEZ M. DE GHAULXES
[A Mmf de Grignan] Rennes, 6 août 1G80
M. le duc de Ghaulnes envoya d'abord quarante gardes, avec le capitaine à la tète, faire un compli-
4 J'ai renoncé à de telle dépenses. On fermait à Rome le temple de Janus, lorsque la guerre était terminée.
2 C'est-à-dire « vos constructions ». Allusion à Didon qui construisit Cartilage : Mme de Sévigné se sert souvent de ce terme.
3 Les vraies paroles de cette ariette étaient : « Quand on obtient ce que Von aime, qu'importe, qu'importe à quel prix. »
ment : c'était à une grande lieue d'ici. Un peu après, Mm ' de Marbeuf, deux présidents, des amis de la princesse, et puis enfin M. de Ghaulnes, M. de Rennes, MM. de Coëtlogon, de Tonquedec, Beaucé, de Kercado, de Cvapado, Kiriquimini, sérieusement uno drapello eletto. On arrête, on baise', on sue, on ne sait ce qu'on dit ; on avance, on entend des trompettes, des tambours : un peuple qui mourait d'envie de crier quelque chose. Je conseillai d'aller descendre un moment chez Mme de Ghaulnes. Nous la trouvâmes, accompagnée pour le moins de quarante femmes ou filles de qualité, pas une qui n'eût un bon nom : la plupart étaient les femelles de ceux qui étaient venus au-devant de nous. J'oubliais de vous dire qu'il y avait six carrosses à six chevaux, et plus de dix à quatre. Je reviens aux dames. Je trouvais d'abord trois ou quatre de mes belles-filles1, plus rouges que du feu, tant elles me craignaient. Je ne vis rien qui ne pût m'empêcher de leur souhaiter d'autres maris que M. votre frère. Nous baisâmes tout, et les hommes et les femmes ; ce fut un manège étrange : la princesse me montrait le chemin, et je la suivais avec une cadence admirable. Sur la fin, on ne se séparait plus delà joue qu'on avait approchée; c'était une union parfaite; la sueur nous surmontait : en sorte que nous étions méconnaissables lorsque nous remontâmes en carrosse pour venir chez M1110 de Marbeuf, qui a fait ajuster et meubler sa maison si proprement, et tout cela d'un si bon air et d'un si bon cœur, qu'elle mérite toutes sortes de louanges. Nous nous enfermâmes dans nos chambres : vous devinez à peu près ce que nous finies. Pour moi. je changeai de chemise el d'habit; et, sans vanité, je me fia d'une beauté qui effaça entièrement mes belles-filles : l'honneur de la grande maternité l'ut soutenu a merveille. Nous retournâmes
1 C'cleil L'époque où Charles de Scvigné, cherchant à se marier, courtisait beaucoup de jeunes femmes de Rennes.
chez A[mj de Chaulnes, après qu'elle fut venue ici avec toute sa cour, et nous y retrouvâmes le même arrangement, avec une grande quantité de lumières, et deux grandes tables servies également de seize couverts chacune, où tout le monde se mit : c'est tous les soirs la même chose. L'après-souper se passa en jeu, en conversation; mais ce qui me causa du chagrin, ce fut de voir une jeune petite madame fort jolie, qui assurément n'a pas plus d'esprit que moi, donner deux échecs et mat à M. le duc de Chaulnes, d'un air et d'une capacité à me faire mourir d'envie. Nous revînmes coucher ici très délicieusement ; je me suis éveillée matin, et je vous écris, quoique ma lettre ne parte que demain. Je suis assurée que je vous manderai le plus grand dîner, le plus grand souper, et toujours la même chose : du bruit, des trompettes, des violons, un air de royauté ; et enfin, vous en conclurez que c'est un fort beau gouvernement que celui de Bretagne.
[A &tmt de Grignan] Reunes, 7 août 1680.
Dîner, souper en festin chez M. et Almc de Chaulnes; avoir fait mille visites de devoirs et de couvents; aller, venir, complimenter, s'épuiser, devenir tout aliénée, comme une dame d'honneur, c'est ce que nous fimes hier. Je souhaite avec une grande passion d'être hors d'ici, où l'on m'honore trop : je suis extrêmement affamée de jeûne et de silence. Je n'ai pas beaucoup d'esprit ; mais il me semble que je dépense ici ce que j'en ai, en pièces de quatre sous, que je jette et que je dissipe à tort et à travers ; et cela ne laisse pas de me ruiner. Je vis hier danser des hommes et des femmes fort bien : on ne danse pas mieux les menuets et les passe-pieds. Justement comme je pensais à vous, j'entends derrière moi un homme .qui dit assez haut : «Je n'ai jamais vu si bien danser que Mmc la comtesse de Grignan. » Je me tourne; je trouve un
visage inconnu ; je lui demande où il avait vu cette Mme de Grignan ? C'est un chevalier de Cissé, frère de Mme Martel, qui vous a vue à Toulon avec Mmc de Sinturion. M. Martel vous donna une fête dans son vaisseau : vous dansâtes ; vous étiez belle comme un ange. Me voilà ravie de trouver cet homme; mais je voudrais que vous pussiez comprendre l'émotion que me donna votre nom, qu'on venait me découvrir dans le secret de mon cœur lorsque je m'y attendais le moins. Adieu, ma chère enfant; il faut que je dîne chez M. de Rennes : ce sont des festins continuels. Ah, mon Dieu! quand pourrai-jc mourir de faim et me taire i Je vous écrirai des Rochers, où j'espère retourner demain.