IX. - LE VOYAGE DE NORMANDIE ET DE BRETAGNE
LE CHATEAU DE Cil AULNES
[A AIau: de Grignan] Cliaulncs, 17 avril ÎCS'J.
Je partis donc jeudi, ma très chère, avec Mme de C h aulnes et .M1110 de Kcrman': nous étions clans le meilleur carrosse, avec les meilleurs chevaux, la plus grande quantité d'équipages, de fourgons, de cavaliers, de commodités, de précautions que l'on puisse imaginer. Nous vînmes coucher à Pont2, dans une jolie petite hôtellerie, et le lendemain ici. Les chemins sont fort mauvais ; niais cette maison est très belle et d'un grand air, quoique démeublée, et les
1 M" de Se vigne partit le 14 avril pour le château de Cliaulncs qui se
Irmne en Picardie, dans le voisinage de Royc et de Péronne. Elle se dirigea
irers la Bretagne en passant par Amiens, Pecquigny, Rouen, Pont-
Audemer, Cacn et Dol. Après un court séjour à Rennes, elle arriva auv
Rochers dans la dernière semaine de mai.
Pont-Sainle-Maxence, sur l'Oise au nord de Senlis.
jardins négligés. A peine le vert veut-il montrer le nez: pas un rossignol encore : enfin l'hiver, le 17 d'avril. Mais il est aisé d'imaginer les beautés de ces promenades : tout est régulier et magnifique, un grand parterre en face ; des boulingrins vis-à-vis des ailes ; un grand jet d'eau dans le parterre, deux dans les boulingrins, et un autre, tout égaré dans le milieu d'un pré, qui est admirablement bien nommé le Solitaire; un beau pays, de beaux appartements, une vue agréable, quoique plate ; de beaux meubles, que je n'ai point vus ; toutes sortes d'agréments et de commodités ; enfin, une maison digne de tout ce que vous en avez ouï dire en vers et en prose. Mais une duchesse si bonne et si aimable, et si obligeante pour moi, que si vous m'aimez, chose dont je ne doute nullement, il faut nécessairement que vous lui soyez fort obligée de toutes les amitiés que j'en reçois.
A PECQUIGNY [A Mme de Grignan] Pecquigny, 27 avril 1689.
Nous partîmes de Chaulnes lundi, pour aller coucher à Amiens, où Mme de Chaulnes est honorée et révérée comme vous l'êtes en Provence : je n'ai jamais vu que cela de pareil. L'intendant1 nous y donna un grand et bon souper maigre, à cause de Saint-Marc ; hier, à dîner en gras en perfection. L'après-dîner nous arrivâmes ici, dans un château où tout l'orgueil de l'héritière de Pecquigny 2 est étalé. C'est un vieux bâtiment, élevé au-dessus de la ville, comme Grignan ; un parfaitement beau chapitre comme à Grignan : un doyen, douze chanoines. Je ne sais si la fondation est aussi belle, mais ce sont des terrasses sur la rivière
i M. Chauvelin.
2 Charlotte d'Ailly, qui avait épousé Honoré d'Albert, père du duc de Chaulnes.
de Somme, qui fait cent tours clans les prairies : voilà ce qui n'est point à Grignan. Il y a un camp de César à un quart de lieue d'ici, dont on respecte encore les tranchées; cela figure avec le pont du Gard.
L A N 0 RM AND I E
[A Mmc de Grignan] Pont-Audemer. 2 mai 1089.
Je couchai hier à Rouen, d'où je vous écrivis un mot pour vous dire seulement que j'avais reçu deux de vos lettres avec bien de la tendresse. Je n'écoute plus tout ce qu'elle voudrait me faire sentir; je me dissipe, je serais trop souvent hors de combat, c'est-àdire hors de la société; c'est assez que je la sente, je •ne m'amuse point à l'examiner de si près. Il y a onze lieues de Rouen à Pont-Audemer : nous y sommes venues coucher. J'ai vu le plus beau pays; j'ai vu toutes les beautés et les tours de cette belle Seine pendant quatre ou cinq lieues, et les plus agréables pays du monde ; ses bords n'en doivent rienà*ceux de la Loire : ils sont gracieux; ils sont ornés de maisons, d'arbres, de petits saules, de petits canaux, qu'on fait sortir de cette grande rivière. En vérité, cola est beau ; je ne connaissais point la Normandie, j'étais (loi) jeune quand je la vis. Hélas ! il n'y a peutètre plus personne de tous ceux que j'y voyais autreloi- ; cotte pensée est triste.
.l'avais embrassé la veille Mme de La Fayette ; c'était le lendemain des fêtes : j'étais tout étonnée de m'en aller : mais ma chère belle, c'est proprement le printemps que j'allais voir arriver dans tous les lieux où j'ai p;issé : il est d'une beauté, ce printemps, et d'une jeunesse, et d'une douceur que je vous souhaite à tout moment, au lieu de cette cruelle bise qui vous renverse, et qui me fait mourir quand j'y pense.
[A M*1 de Grignan] Caen, 5 mai 1C89.
Un mot de notre voyage, ma chère enfant. Nous sommes venues en trois jours de Rouen ici, sans aventures, avec un temps et un printemps charmants, ne mangeant que les meilleures choses du monde, nous couchant de bonne heure, et n'ayant aucune sorte d'incommodité. Nous sommes arrivées ici ce matin ; nous n'en partirons que demain, pour être dans trois jours à Dol, et puis à Rennes : M. de Ghaulnes nous attend avec des impatiences amoureuses. Nous avons été sur les bords de la mer àDives, où nous avons couché : ce pays est très beau, et Caen la plus jolie ville, la plus avenante, la plus gaie, la mieux située; les plus belles rues, les plus beaux bâtiments, les plus belles églises; des prairies, des promenades, et enfui la source des plus beaux esprits1.