L ARRIVEE A RENNES
[À J/IUC de Grignan] Rennes, il mai 1089.
Nous arrivâmes enfin hier au soir, ma chère enfant; nous étions parties de Dol : il y a dix-huit lieues; c'est justement cent bonnes lieues que nous avons faites en huit jours et demi de marche. La poussière fait mal aux yeux; mais trente femmes qui vinrent au-devant de Mmc la duchesse de Chaulnes, et qu'il fallut baiser au milieu de la poussière et du soleil, et trente ou quarante messieurs, nous fatiguèrent beaucoup plus que le voyage n'avait fait. Mmc de Kerman en tombait, car elle est délicate : pour moi, je soutiens tout sans incommodité. M. de Chaulnes était venu à la dînée ; il me fit de bien sincères amitiés. Je démêlai mon fils
1 Par exemple, Malherbe, Huct et Segrais.
dans le tourbillon; nous nous embrassâmes de bon cœur; sa petite femme1 était ravie de me voir. Je laissai ma place'dans le carrosse de Mmc de Chaulnes à M. de Rennes, et j'allai avec M. de Chaulnes, Mmc de Kerman et ma belle-fille,, dans le carrosse de l'évêque : il n'y avait qu'une lieue à faire. Je vins chez mon fils changer de chemise et me rafraîchir, et de là souper à l'hôtel de Chaulnes, où le souper était trop grand. J'y trouvai la bonne marquise de Marbeuf, chez qui je revins coucher, et où je suis logée comme une vraie princesse de Tarente, dans une belle chambre meublée d'un beau velours rouge cramoisi, ornée comme à Paris : un bon lit, où j'ai dormi admirablement; une bonne femme, qui est ravie de m'avoir; une bonne amie, qui a des sentiments pour nous dont vous seriez contente. Me voilà plantée pour quelques jours; car ma belle-fille regarde comme moi les Rochers du coin de l'œil, mourant d'envie d'aller s'y reposer. Elle ne peut soutenir longtemps l'agitation que donne l'arrivée de M""' de Chaulnes. Nous prendrons notre temps. Je l'ai toujours trouvée fort vive, fort jolie, m'aimant beaucoup, charmée de vous et de M. de Grignan ; elle a un goût pour lui qui nous fait rire 2. Mon tfils est toujours aimable; il me parait fort aise de me voir; il est fort joli de sa personne : une santé parfaite, vif et de l'esprit : il m'a parlé de vous et de votre enfant, qu'il aime3, il a trouvé des gens qui lui en ont dit des biens dont il a été touché et surpris; car il a, comme nous, l'idée d'un petit marmot, et tout ce qu'on en dit est solide et sérieux.
1 Charles de Sévigné s'était marié le S février 1684 avec >lllc de Mauron, fille d'un conseiller au Parlement de Bretagne .
â Elle en était enthousiaste... sans l'avoir vu.
Le peti marquis de Grignan. Voir le chapitre sur la Famille cl les
amis