‹ Mme de SévignéChapitre 39 sur 123 · LA VIE AUX ROCHERS EN · texte numérisé non relu

LA VIE AUX ROCHERS EN

[A Mme de Grignan] Aux Rochers. 29 juin 168Jh

... Nous faisons une vie si réglée, qu'il n'est guère possible de se mal porter. On se lève à huit heures ; très souvent je vais jusqu'à neuf heures que la messe sonne, prendre la fraîcheur de ces bois; après la messe, on s'habille, on se dit bonjour, on retourne cueillir des fleurs d'orange, on dîne, on lit ou l'on travaille jusqu'à

cinq heures. Depuis que nous n'avons plus mon fils, je lis, pour épargner la petite poitrine de sa femme. Je la quitte à cinq heures : je m'en vais dans ces aimables allées, j'ai un laquais qui me suit, j'ai des livres, je change de place et je varie le tour de mes promenades; un livre de dévotion et un livre d'histoire : on va de l'un à l'autre, cela fait du divertissement ; un peu rêver a Dieu, à sa providence, posséder son âme, songer à l'avenir; enfin, sur les huit heures, j'entends une cloche, c'est le souper; je suis quelquefois un peu loin ; je retrouve la marquise dans son beau parterre, nous nous sommes une compagnie; on soupe pendant l'entre-chien-et-loup; je retourne avec elle à la place Coulanges, au milieu de ses orangers ; je regarde d'un œil d'envie la sainte horreur au travers de la porte de fer1 que vous ne connaissez point : je voudrais y être ; mais il n'y a plus de raison. J'aime cette vie mille fois plus que celle de Rennes; cette solitude n'est-elle pas bien convenable à une personne qui doit songer à soi, et qui est ou veut être chrétienne? Enfin, ma chère bonne, il n'y a que vous que je préfère au triste et tranquille repos dont je jouis ici; car j'avoue que j'envisage avec un trop sensible plaisir que je pourrai, si Dieu le veut, passer encore quelque temps avec vous.

[A Mm' de Grignaii) Aux Rochers, 18 septembre 1G89.

Vous voulez savoir notre vie, ma chère enfant; la voici : nous nous levons à huit heures, la messe à neuf; le temps fait qu'on se promène ou qu'on ne se promène pas, souvent chacun de son côté; on dîne fort bien ; il vient un voisin : on parle de nouvelles ; nous travaillons l'apres-dîner, ma belle-fille à cent sortes de choses, moi à deux bandes de tapisserie que Mmo de kerman me donna à Chaulnes; à cinq heures on se

1 Cinq belles grilles, placées dans un mur demi-circulaire et séparant le parterre du parc des Rochers.

sépare, on se promène, ou seule ou en compagnie ; on se rencontre à une place fort belle, on a un livre, on prie Dieu, on rêve à sa chère fille, on fait des châteaux en Espagne, en Provence, tantôtgais, tantôttristes. Mon fils nous lit <]es livres très agréables et fort bons : nous en avons un de dévotion, les autres d'histoire ; cela nous amuse et nous occupe ; nous raisonnons sur ce que nous avons lu; mon fils est infatigable : il lit cinq heures de suite si l'on veut. Recevoir des lettres, y faire réponse, tient une grande place dans notre vie, principalement pour moi. Nous avons eu du monde; nous en aurons encore. Nous n'en souhaitons point; quand il y en a, on est bien aise. Mon fils a des ouvriers ; il a fait parer, comme on dit ici, ses grandes allées : vraiment elles sont belles ; il fait sabler son parterre. Enfin, c'est une chose étrange comme, avec cette vie tout insipide et quasi triste, les jours courent et nous échappent; et Dieu sait ce qui nous échappe en même temps : ah ! ne parlons point de cela! J'y pense pourtant, et il le faut. Nous soupons à huit heures ; Sévigné lit après souper, mais des livres gais, de peur de dormir; ils s'en vont à dix heures; je ne me couche guère que vers minuit. Voilà quelle est à peu près la règle de notre couvent; il y a sur la porte : Sainte Liberté ou Fais ce que tu voudras1. J'aime cent fois mieux cette vie que celle de Rennes : ce sera assez tôt d'y aller passer le carême pour la nourriture de l'âme et du corps.

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