VIII. — MADAME DE SEVIGNE PERD LE « BIEN-BON
[A Bussy] Paris. 2 septembre 1C87.
Je viens de recevoir vos lettres de Cressia, mon cher cousin, qui m'ont donné quelque consolation, car je suis accablée de tristesse ; j'ai vu mourir depuis dix jours mon cher oncle2 : vous savez ce qu'il était pour
' Pour décider Mmc de Sévigné à ne point passer l'hiver en Bretagne Mn" de La Fayette lui avait écrit : « Il est question, ma belle, qu'il ne faut point que vous passiez l'hiver en Bretagne, à quelque prix que ce soit ; vous, êtes vieille ; les Rochers sont pleins de bois; les catarrhes et les fluxions vous accableront, etc.
2 Le « Bien Bon » (l'abbé de Coulangcs) était mort le 20 août 1G87.
sa chère nièce. Il n'y a point de bien qu'il ne m'ait fait, soit en me donnant son bien tout entier, soit en conservant et rétablissant celui de mes enfants. Il m'a tirée de l'abîme où j'étais à la mort de M. de Sévigné : il a gagné des procès; il a remis toutes mes terres en bon état ; il a payé nos dettes ; il a fait la terre où demeure mon fils la plus jolie et la plus agréable du monde; il a marié mes enfants ; en un mot, c'est à ses soins continuels que je dois la paix et le repos de ma vie. Vous comprenez bien que de si Sensibles obligations et une si longue habitude font souffrir une cruelle peine quand il est question de se séparer pour jamais. La perte qu'on fait des vieilles gens n'empêche pas qu'elle ne soit sensible, quand on a de grandes raisons de les aimer et qu'on les a toujours vus. Mon cher oncle avait quatre-vingts ans ; il était accablé de la pesanteur de cet âge ; il était infirme et triste de son état. La vie n'était plus qu'un fardeau pour lui. Qu'eùt-on donc voulu lui souhaiter ? Une continuation de souffrances ! Ce sont ces réflexions qui m'ont aidée à me faire prendre patience. Sa maladie a été d'un homme de trente ans : une fièvre continue, une fluxion sur la poitrine. En sept jours il a fini sa longue et honorable vie, avec des sentiments de piété, de pénitence et d'amour de Dieu, qui nous font espérer miséricorde pour lui. Voilà, mon cousin, ce qui m'a occupée et affligée depuis quinze jours. Je suis pénétrée de douleur et de reconnaissance.
[Mmt de Grignan au président de Moulceau] 28 avril 1096.
Votre politesse ne doit point craindre, Monsieur, de renouveler ma douleur en me parlant de la douloureuse perte que j'ai faite. C'est un objet que mon esprit ne perd pas de vue, et
1 Elle mourut à Grignan, le 17 avril 1096, de la petite vérole.
.ju'il trouve, si vivement gravé dans mon cœur, que. rien ne peut l'augmenter ni diminuer. Je suis très persuadée, Monsieur, que vous ne sauriez avoir appris le malheur épouvantable qui m'est arrivé, sans répandre des larmes ; la bonté de votre cœur m'en répond. Vous perdez une amie d'un mérite et d'une fidélité incomparables ; rien n'est plus digne de vos regrets. Et moi, Monsieur, que ne perdé-je point! quelles perfections ne réunissait-elle point, pour être à mon égard, par différents caractères, plus chère et plus précieuse! Une perle si complète et irréparable ne porte pas à chercher de consolation ailleurs que dans l'amertume des larmes et des gémissements. Je n'ai point la force de lever les yeux assez haut pour trouver le lieu d'où doit venir le secours ; je ne puis encore tourner mes regards qu'autour de moi, et je n'y vois plus cette personne qui m'a comblée de biens, qui n'a eu d'attention qu'à me donner tous les jours de nouvelles manques de son tendre attachement, avec l'agrément de la société. Il est bien vrai, Monsieur, il faut une force plus qu'humaine pour soutenir une si cruelle séparation et tant de privation. J'étais bien loin d'y être préparée : la parfaite santé dont je la voyais jouir, un an de maladie qui m'a mise cent fois en péril, m'avaient ôté l'idée que l'ordre de la nature pût avoir lieu à mon égard. Je me flattais, je me flattais de ne jamais souffrir un si grand mal ; je le souffre et je le sens dans toute sa rigueur. Je mérite votre pitié, Monsieur, et quelque part dans l'honneur de votre amitié, si on la mérite par une sincère estime et beaucoup de vénération pour votre vertu. Je n'ai point changé de sentiment pour vous depuis que je vous connais, et je crois vous avoir dit plus d'une fois qu'on ne peut vous honorer plus que je fais.
[M. de Grignan à M. de Coxûanges] Grignan, 23 mai 1G06
Vous comprenez mieux que personne. Monsieur' la grandeur de la perte que nous venons de faire, et ma juste douleur. Le mérite distingué de Mmo de Sévigné vous était parfaitement connu. Ce n'est pas seulement une belle-mère que je regrette, ce nom n'a pas accoutumé d'imposer toujours • c'est une amie aimable et solide, une société délicieuse Mais ce qui est encore bien plus digne de notre admiration que de nos regrets, c'est une femme forte dont il est question qui a envisagé la mort, dont elle n'a point douté dès les premiers jours de sa maladie avec une fermeté et une soumission • tonnantes. Cette personne si tendre et si faible pour tout ce
1 Le petit Coulanges », cousin fie la marquise.
qu'elle aimait n'a trouvé que du courage et d<i la religion quand elle a cru ne devoir songer qu'à elle, et nous avons dû remarquer de quelle utilité et quelle importance il est de se remplir l'esprit de bonnes choses et de saintes lectures, pour lesquelles Mme de Sévigné avait un goût, pour ne pas dire une avidité surprenante, par l'usage qu'elle a su l'aire de ces bonnes provisions dans les derniers moments de sa vie. Je vous conte tous ces détails, Monsieur, parce qu'ils conviennent à vos sentiments et à l'amitié que vous aviez pour celle que nous pleurons ; et je vous avoue que j'en ai l'esprit si rempli, que ce m'est un soulagement de trouver un homme aussi propre que vous à les écouter et à les aimer. J'espère, Monsieur, que le souvenir d'une amie qui vous estimait infiniment contribuera à me conserver dans l'amitié dont vous m'honorez depuis longtemps ; je l'estime et la souhaite trop pour ne pas la mériter un peu.