‹ Mme de SévignéChapitre 72 sur 123 · SES DEBUTS DANS LE MONDE · texte numérisé non relu

SES DEBUTS DANS LE MONDE

[A Mme de Grignan] Aux Rochers, 25 février 16S5

Ali ! ma bonne, quelle aventure que celle de la mort du roi d'Angleterre1 ! la veille d'une mascarade !

[Au marquis de Grignan.}

Mon marquis, il faut que vous soyez bien malheureux de trouver en votre chemin un événement si extraordinaire ?

Rodrigue, qui l'eût cru? — Ghimène, qui l'eût dit?

Lequel vous a le plus serré le cœur, ou le contretemps, ou quand votre méchante maman vous renvoya de Notre-Dame? Vous en fûtes consolé le même jour ; il faut que le billard et l'appartement et la messe du roi, et toutes les louanges qu'on a données à vous et à votre joli habit, vous aient consolé dans cotte occasion avec l'espérance que cette mascarade n'est que différée. Mon cher enfant, je vous fais mes compliments sur tous ces grands mouvements, mais faites-m'en sur

1 Mmc de Grignan allait conduire le marquis à une mascarade qui devait avoir lieu a Versailles. Cette fete fut décommandée a cause de la mort de Charles 11, roi d'Angleterre, et subit un retard de quelques jours.

toutes mes attentions mal placées : j'avais été à la mascarade, à l'opéra, au bal; je m'étais tenue droite; je vous avais admiré; j'avais été aussi émue que votre belle maman, et j'ai été trompée.

[A M*' de Grignan.]

Ma bonne, je comprends tous vos sentiments mieux que personne : vraiment oui, on se transmet dans ses enfants, et, comme vous dites, plus vivement que pour soi-même : j'ai tant passé par ses émotions ! C'est un plaisir, quand on les a pour quelque jolie petite personne qui en vaut la peine et qui fait l'attention des autres. Votre fils plaît extrêmement; il a quelque chose de piquant et d'agréable dans la physionomie ; on ne saurait passer les yeux sur lui comme sur un autre : on s'arrête.

[A Mmi de Grif/van] Aux Rochers, 7 mars 1685.

Notre petit homme a été admiré de tout le monde : Mme de La Fayette et son fils m'en écrivent des merveilles. Voici, ma chère enfant, un grand hiver pour lui : sa vie est pressée d'une manière, que si vous aviez donné a l'enfance ce qu'on y donnait autrefois, vous n'y auriez pas trouvé votre compte. Vous avez pris vos mesures selon sa destinée; il faut qu'il joue un grand rôle à quatorze, il faut donc qu'on commence à le voir doux ans auparavant; on va parler de lui, il faut faire voir sa petite personne; il vous a cette obligation, et votre séjour à Paris est un arrangement de la Providence pour faire réussir ses desseins: sans vous, il oui été renfermé dans sa chambro ; et vous aurez contribué par votre présence à la cour, et par la manière dont vous avez élevé votre fils, à son établissement et à sa fortune. Il y a longtemps que je pense tout cela; mais principalement cet hiver, où il a paru fort agréablement. Il s'est montré au roi, il a été bien regardé,

sa figure plaît, et sa. physionomie n'a rien de commun : ii faut croire que, si les paroles avaient suivi les pen- . vous en auriez entendu de fort agréables. Vous concevez sans peine la part intime que je prends à tout cela.

L A P R E M 1 È R E C A M PAGNE DU M A R Q U I S l

A J<"u de Griynan] Paris, 20 octobre 1688.

... Si vous étiez ici, vous auriez tous les jours des nouvelles comme nous ; vous verriez que ce petit compère est tout accoutumé ; le voilà reçu dans la profession qu'il doit faire; il écrit gaiement, avec un esprit libre ; il a porté des fascines; il se porte très bien. Le chevalier en est ravi, et lui a mandé : « Vous n'êtes plus un petit garçon, vous n'êtes plus mon neveu, vous êtes mon camarade. » Cela le paye de tout ce qu'il fait. Voilà le plus fort passé ; on ne croit pas que ce régiment2 monte une troisième fois la tranchée. Quelle joie vous aurez, ma comtesse, quand nous vous manderons: « Phiiipsbourg est pris, votre fils se porte bien ! » Alors, s'il plaît à Dieu, vous respirerez, et nous aussi, car il ne faut pas croire qu'on puisse soutenir en repos l'état où vous êtes. Ce petit marquis m'adresse ses Idlrcs et m'écrit joliment, en me faisant des excuses de la liberté. Enfin, tout va parfaitement bien.

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