UNE HEUREUSE CONTUSION
A Mmc de Griijnan] Brévannes, \'ô novembre 1688.
... Monsieur le chevalier partit hier pour Versailles : il m'a envoyé ce matin deux de vos lettres à Brévannes. Je suis assurée qu'il y en a une où vous me parlez de la joie que vous donne la prise de Philipsbourg ; mais ma très chère, ne soyez pas moins contente de la prise de Manheim, où notre enfant a couru beaucoup plus de risque; et soyez parfaitement aise qu'il ait eu une légère contusion à la cuisse, après laquelle il m'écrit la lettre que voilà; vous y verrez qu'il est fort heureux (\'cn être quitte à si bon marché. Monseigneur a fait mention au roi de cette contusion ; et Dangcau L'a mandé au chevalier, pour s'en réjouir avec lui. Le chevalier alla dans le moment à Versailles : je suis persuadée qu'il reviendra ce soir pour vous écrire, et vous mander comme il aura fait sa cour; et, après bout, s'il ne revenait pas ce soir, ne soyez pas inquiète
1 f.o marquis fut légèrement contusionné au siège tic Manheim, ville du grand-duché de Bade, que le Dauphin prit el saccagea. On voit commenl M""- de Sévigué sut tirer parti de elle égratignurc.
de votre enfant, car vous voyez clairement qu'il se porte très bien et qu'il a été fort heureux. Il faut encore mettre cette contusion au rang de tout ce qu'il lui arrive de bon et d'avantageux pour sa fortune avant dix-sept ans, car il ne les aura que mercredi prochain. Ainsi, ma très chère, remerciez Dieu sur ma parole, et vous aussi, mon cher Comte : vous en avez sujet l'un et l'autre.
[A Jltnc de Grignan Paris, 17 novembre 1686.
C'est donc aujourd'hui, ma chère enfant, que notre marquis a dix-sept ans. Il faut ajouter à tout ce qui compose le commencement de sa vie une fort bonne petite contusion, qui lui fait, je vous l'assure, bien de l'honneur, par la manière toute froide et toute reposée dont il l'a reçue. M. le chevalier vous mandera comme M. de Sainte-Maure le conta au roi : il est accablé de compliments à Versailles, et moi ici. Mme de Lavardin me pria d'aller hier la trouver chez Mmc de Lafayette : elle voulait s'en réjouir avec moi. 3IIUC de La Fayette m'avait priée de la même chose. Elle me dit d'abord gaiement : « Eh bien, qu'est-ce que Mmc de Grignan « trouvera à épiloguer là-dessus? Dites-lui qu'elle doit « être ravie: que ce serait une chose à acheter, si elle « était à prix; et qu'en un mot elle est trop heureuse. » Je promis de vous mander tout cela, et je vous le mande avec plaisir.
[A Mmt de Grignan^ Paris, 30 novembre 1688.
...Parlons de votre fils; ah ! vous n'avez qu'à l'aimer tant que vous voudrez, il le mérite : tout le monde en dit du bien, et le loue d'une manière qui vous ferait plaisir ; nous l'attendons cette semaine. J'ai senti toute la force de la phrase dont il s'est servi pour celle estime qu'il faut bien qui vienne, ou qu'elle dise pourquoi : j'en eus les larmes aux yeux dans le moment; mais elle est déjà venue, et ne dira pas pourquoi elle
ne viendrait pas. La réputation de cet enfant est toute commencée, et ne fera plus qu'augmenter. Le chevalier en est bien content, je vous en assure. Je fus d'abord émue de la contusion, en pensant à ce qui pouvait arriver ; mais quand je vis que le chevalier en était ravi, quand j'appris qu'il en avait reçu les compliments de toute la cour et de Mmc de Maintenon, qui lui répondit avec un air et un ton admirable, sur ce qu'il disait que ce n'était rien : « Monsieur, cela vaut mieux que rien » ; quand je me trouvai moi-même accablée de compliments de joie, je vous avoue que tout cela m'entraîne, et je m'en réjouis avec eux tous, et avec M. de Grignan, qui a si bien fixé et placé la première campagne de ce petit garçon.
L E 15 E T 0 L' Il D f 11 E U 0 S . — SES SUCCES
LA MmB de Grignan] Paris, 8 décembre 1G88.
Ce pet il fripon, après nous avoir mandé qu'il n'arriverait que hier mardi, arriva comme un petit étourdi avant-hier, à sept heures du soir, que je n'étais pas revenue de la ville. Son oncle le reçut et fut ravi de le voir; et moi, quand je revins, je le trouvai tout gai, tout joli, qui m'embrassa cinq ou six fois de très bonne grâce; il me voulait baiser les mains, je voulais baiser ses joues, cela faisait une contestation. Je pris enlin possession de sa tète : je la baisai à ma fantaisie. Je voulus voir sa contusion; mais comme elle est, ne vous déplaise, à la cuisse gauche, je ne trouvai pas à propos de lui faire mettre chausses bas. Nous causâmes le soir avec ce petit compère; il adore votre portrait; il voudrait bien voir sa chère maman, mais la qualité de guerrier est si sévère qu'on n'oserait rien proposer. Je Voudrais que vous lui eussiez entendu conter négligemment sa contusion, et la vérité du peu de cas qu'il en fit, et du peu d'émotion qu'il en eut, lorsque dans la tranchée tout en était en peine- Au
MADAME DE >i:\ LGNÉi la
reste, ma chère enfant, s'il avait retenu vos leçons, et qu'il se fût tenu droit, il était mort ; mais, suivant sa bonne coutume, étant assis sur la banquette, il était penché sur le comte de Guiche, avec qui il causait. Vous n'eussiez jamais cru, ma fille, qu'il eût été si bon d'être un peu de travers. Nous causons avec lui sans cesse, nous sommes ravis de le voir, et nous soupirons que vous n'ayez point le même plaisir. M. et Mmc de Coulanges vinrent le voir le lendemain matin : il leur a rendu leur visite ; il a été chez M. de Lamoignon. 11 cause, il répond ; enfin, c'est un autre garçon. Je lui ai un peu conté comment il faut parler des cordons bleus ; comme il n'est question d'autre chose, il est bon de savoir ce qu'on doit dire, pour ne pas aller donner à travers des décisions naturelles qui sont sur le bord de la langue : il a fort bien entendu tout cela. Je lui ai dit que M. de Lamoignon, accoutumé au caquet du petit Broglio, ne s'accoutumerait pas d'un silencieux; il a fort bien causé : il est, en vérité, fort joli. Nous mangeons ensemble ; ne vous mettez point en peine, le chevalier prend le marquis, et moi M. du Plessis, et cela nous fait un jeu. Versailles nous séparera, et je garderai M. du Plessis...
... J'ai trouvé, comme vous, le mois de novembre assez long, assez plein de grands événements ; mais je vous avoue que le mois d'octobre m'a paru bien plus long et plus ennuyeux; je ne pouvais du tout m'accoutumer à ne point vous trouver à tout moment. Ce temps a été bien douloureux ; votre enfant a fait de la diversion dans le mois passé. Enfin, je ne vous dirai plus : Il reviendra, vous ne le voulez pas : vous voulez qu'on vous dise : Le voilà. Oh ! tenez donc, le voilà lui-même en personne.
[Le marquis à Mmc de G)*i(/nan.\
« Si ce n'est lui-même, c'est donc son frère, ou bien quelqu'un des siens*. » Me voilà donc arrivé, Madame, et songez
1 Voir La Fontaine : Le Loup et l'Agneau.
LA FAMILLE ET LES AMIS 19o
que j'ai été voir do mon chef M. de Lamoignon, Miue de Coulanges ft Mm0 de Bagnols. N'est-ce pas l'action d'un homme qui revient de trois sièges ? J'ai causé avec M. de Lamoignon auprès de son feu ; j'ai pris du cale avec M100 de Bagnols ; j'ai été coucher chez un baigneur1 : autre action de grand homme. Vous ne sauriez croire la joie que j'ai d'avoir une si belle compagnie : je vous en ai l'obligation; je Tirai voir quand elle passera à Chàlons. Voilà donc déjà une bonne compagnie, un bon lieutenant, un bon maréchal des logis. Pour le capitaine, il est encore jeune, mais j'en réponds. Adieu, Madame, permettez-moi de vous baiser les'deux mains bien respectueusement.
[-1 J7rac de Griynan] Paris, ±1 décembre 1688.
Vous êtes si vive au milieu de nos cœurs, ma chère fille, et toutes nos actions, nos pensées roulent si fort sur vous, et, comme vous disiez, nous sommes tellement assemblés en votre nom, que nous ne pouvons souffrir de ne plus voir entrer cette chère 'Comtesse, que nous aimons si passionnément : je parle en communauté, car votre enfant sent fort bien votre absence et le malheur de ne vous point voir. Je lui dis sans cesse de profiter du solide bonheur d'avoir un oncle comme le chevalier : nous causons avec lui fort utilement. Il y a bien des petites choses qu'il faut encore lui apprendre pour le ménage de la société et de la conversation. Quand il retombe quelquefois ou à être distrait, ou à faire des questions mal placées, je me souviens de la fable de La Chatte 2 qui devient femme : elle s'échappait quelquefois quand elle voyait passer une souris. Aussi le marquis, qui est un homme, laisse voir quelquefois un moment qu'il est enfant, car, de bonne foi, ne devrait-il pas entrer présentement à l'académie a ? Et voyez tout ce qu'il a fait ; il est assuré-
1 Maison de baigneur : hôtellerie luxueuse, en même temps qu'établissement de bains.
- Noir La Fontaine : La chatte métamorphosée en femme.
On appelait acadégiie une école où l'on enseignait L'équi talion, l'escrime, etc.
ment fort joli et fort changé. Je l'embrasse fort souvent : vous êtes mon prétexte, car je le prends quelquefois en trahison, et je lui explique d'où cela vient. Mme de La Fayette, chez qui son oncle l'a mené, en est fort contente : je le mènerai chez Mmc de Lavardin, qui n'a pas voulu vous faire un compliment, par excès d'estime et d'amitié ; celles qui vous en ont fait vous aiment aussi : tout est bon.
[A Mmt de Grignan] Paris. 2'l décembre lo>^.
Le marquis a été seul à Versailles : il s'y est fort bien comporté. Il a dîné chez M. du Maine, chez M. do Montausier, soupe chez Mme d'Armagnac, fait sa cour à tous les levers et à tous les couchers. Monseigneur lui a fait donner le bougeoir : enfin, le voilà jeté dans le monde . et il y fait fort bien. Il est à la mode, et jamais il n'y eut de si heureux commencements, ni une si bonne réputation ; car je ne finirais point si je voulais vous nommer tous ceux qui en disent du bien. Je ne me console point que vous n'ayez pas le plaisir de le voir et de l'embrasser, comme je fais tous les jours.
UN CAPITAINE DE DIX-SEPT ANS i
A M** de Grignan] Paris, 3 janvier 1689,
Votre cher enfant est arrivé ce matin ; nous avons été ravis de le voir et M. du Plessis. Nous étions à table; ils ont dîné miraculeusement sur notre dîner, qui était déjà un peu endommagé. Mais que n'avezvous pu entendre tout ce que le marquis nous a dit de la beauté de sa compagnie ! Il s'informa d'abord si la compagnie était arrivée, et ensuite si elle était belle.
1 M"»6 de Grignan acheta nue compagnie au jeune homme, et c'est celle-là qu'il alla passer en revue à Cludons.
« Vraiment, Monsieur, lui dit-on, elle est toute des plus belles; c'est une vieille compagnie, qui vaut bien mieux que les nouvelles. » Vous pouvez penser ce que c'est qu'une telle louange à quelqu'un qu'on ne savait pas qui en fût le capitaine. Notre enfant fut transporté le lendemain de voir cette belle compagnie à cheval, ces hommes faits exprès, choisis par vous, qui êtes la bonne connaisseuse, ces. chevaux jetés dans le même moule. Ce fut pour lui une véritable joie, à laquelle M deChàlons1 et Mme de Noailles prirent part; il a été reçu de ces saintes personnes comme le fils de M. de Grignan. Mais quelle folie de vous parler de tout cela! c'est l'affaire du marquis.