‹ Mme de SévignéChapitre 76 sur 123 · LE MARQUIS N EST POINT PARE AIT · texte numérisé non relu

LE MARQUIS N EST POINT PARE AIT

[A l/,nc de Griynmï] Paris, 21 janvier 1689.

Votre enfant fut hier au soir au bal chez M. de Chartres; il était fort joli; il vous mandera ses prospérités. Il ne faut point, au reste, que vous comptiez sur ses lectures; il nous avoua hier tout bonnement qu'il en est incapable présentement; sa jeunesse lui fait du bruit, il n'entend pas. Nous sommes affligés qu'au moins il n'en ait point d'envie; nous voudrions que ce ne fût que le temps qui lui manquât, mais c'est la volonté. Sa sincérité nous empêcha de le gronder; je ne sais ce que nous ne lui dîmes point, le chevalier et moi, et Corbinelli, qui s'en échauffe; mais il ne faut point le fatiguer ni le contraindre. Cela viendra, ma chère bonne; il est impossible qu'avec autant d'esprit et de bon sens, aimant la guerre, il n'ait point d'envie de savoir ce qu'ont fait les grands hommes du temps passé, et Ccsm* à la tête de ses Commentaires*. 11 faut avoir un peu de patience, et ne vous en point chagriner ; il serait trop parfait s'il aimait à lire.

1 Expression populaire : « votre élan ».

2 Plaisante bévue du *narquis qui, par analogie sans doule avec les janissaires, prenait pour un corps de troupes le livre de Jules César intitulé les Commentaires.

LA FAMILLfi ET LES AMIS 199

[A M™ de Grignan] Aux Rochers, 17 juillet 1680.

.... Je plains ceux qui n'aiment point à lire : votre enfant est de ce nombre jusque ici: mais j'espère, comme vous, que quand il verra ce que c'est que l'ignorance à un homme de guerre, qui a tant à lire des grandes actions des autres, il voudra les connaître, et ne laissera pas cet endroit imparfait. La lecture apprend aussi, ce me semble, à écrire : je connais des officiers généraux dont le style est populaire; c'est pourtant une jolie chose que de savoir écrire ce que l'on pense; mais c'est quelquefois aussi que ces gens-là écrivent comme ils pensent et comme ils parlent : tout est complet. Je crois que le marquis écrira bien. Il y a longtemps que je veux qu'il aille vous voir au mois de novembre; et comme il aura dix-huit ans, il faudrait tout d'un train songer à le marier, en avoir des petits, et puis le renvoyer. Mais ne vous amusez point à M1Ie d'Oraison : c'est un lanternier que son père, dont le stylo et la mauvaise volonté me mettent en colère.

A AIma de Grignan] Aux Rochers, li décembre 1089.

J'ai écrit au marquis, quoique je lui eusse déjà fait mon compliment; je le prie de lire, dans cette vilaine garnison où il n'a rien à faire; je lui dis que puisqu'il aime la guerre, c'est quelque chose de monstrueux de n'avoir point envie de voir les livres qui en parlent et de connaître les gens qui ont excellé dans cet art. Je le gronde, je le tourmente; j'espère que nous le ferons changer : ce serait la première porte qu'il nous aurait refusé d'ouvrir. Je suis moins fâché qu'il aime un peu à dormir, sachant bien qu'il ne manquera jamais à ce qui touche sa gloire, que je ne le suis dr ce qu'il aime a jouer. Je lui fais entrevoir que c'est sa ruine : s'il joue peu, il perdra peu : mais c'est une petite pluie

qui mouille; s'il joue mal. il sera trompé : il faudra payer; et s"il n'a point d'argent, ou il manquera de parole, ou il prendra sur son nécessaire. On est malheureux aussi parce qu'on est ignorant; car, même sans être trompé, il arrive qu'on perd toujours. Enfin, ma fille, ce serait une très mauvaise chose, et pour lui, et pour vous, qui en sentiriez le contre-coup.

UNE ACTION D'ÉCLAT [À Jime de Grif/nan] Aux Rochers, 11 septembre 1669.

Je ne suis pas si tranquille sur les inquiétudes que me donne notre pauvre marquis; je trouve un si grand mouvement partout, qu'on peut croire que le camp volant de Boufflers ne demeurera pas sans rien faire. Ils ont fait une fort jolie action pendant que le maréchal d'IIumières se faisait battre à Walcourt. Ce marmotJ entrer l'épée à la main et forcer ce château, et tuer ou enlever onze ou douze cents hommes? Représentez-vous un peu cet enfant, devenu un homme, un homme de guerre, un brûleur de maisons : ma fille, ces pensées ne se soutiendraient pas, si on ne pensait en même temps que Dieu le conservera et que ce qu'il garde est bien gardé. En vérité, vous avez raison de dire que je ne suis pas indifférente pour cet enfant ni pour vos affaires : ce n'est pas même s'y intéresser ni les partager, c'est y être tout entière par-dessus la tète ; et où serais-je donc ? C'est ce qui m'occupe, et qui m'entretient, et qui m'émeut, et qui me fait sentir que je suis encore trop en vie.

COLONEL; \ Mme de Grii/nan Aux Rochers, 20 novembre 1680.

Vous me tirez d'une grande peine en m'apprenant

1 Même "i dix-huit ans on e^t un •< marmot » pour sa grand'mèrè.

que voilà votre marquis colonel du bon et beau régiment de son oncle; rien ne saurait être plus avantageux pour lui; à dix-huit ans, il serait difficile d'être plus avancé. Mais voilà vos inquiétudes bien dissipées, et voilà le dialogue de la crainte et de l'espérance bien heureusement fini. Je vous défie avec toute votre industrie de trouver a regratter là-dessus : il n'est plus question, ma chère Comtesse, que de soutenir celte place qui emporte plus de dépense que celle de capitaine, il faut payer M. le chevalier : combien estce ? Il faut espérer que vous aurez permission de vendre votre belle compagnie, l'ouvrage de vos mains. Enfin, ma fille, les biens et les maux sont mêlés; les honneurs augmentent la dépense ; on serait bien fâché que cela ne fût pas, on est bien embarrassé quand cela est : voilà parfaitement le monde. Votre colonel ne viendra-t-il point vous voir? Il me semble qu'il en aurait le temps. J'ai bien envie de lui écrire, et de pouvoir mettre le dessus de sa lettre à ma fantaisie.

A J7"" de Grignan] Aux Rochers, il décembre 1CS9.

.Mon petit colonel m'a écrit, et à son onele, et à sa cousine, pour nous donner part de son exaltation. Il n'avait point encore reçu notre lettre de compliment. Il nous avoue joliment qu'il est ravi de.se trouver à la tête d'une si belle troupe, et de pouvoir dire « mon régiment »: que cela est un peu jeune, mais qu'il n'a que dix-huit ans; il nous parle de la manière dont ses dernières années ont été pressées. Je vous renverrais, celte lettre, sans que je l'aime. Il semble que d'être la bonne d'un colonel vous fasse plus de peur pour m< i. que de l'être d'un capitaine de cavalerie. Votre tendresse va trop loin, ma <here Comtesse : j'ai plus de courage que vous, cl je voudrais l'être d'un colonel bien marié, quand il devrait avoir un enfant au boni de l'an. J'en serais ravie; il faut accoutumer son imagination a tout ce qu'il y a de pis : il y a sur ce sujet dans

vos lettres certains endroits si tendres et si naturels que j'en suis touchée d'une sensible reconnaissance et d'une tendresse qu'il n'est pas bien aisé de vous représenter : il faut dire, comme vous dites quelquefois si bien : « Dieu le sait ».

[A Mme de Grignan] Au\ Rochers, 25 janvier 1690.

... Notre marquis doit être à Paris du dimanche 22. On me mande qu'il sera surpris de trouver en arrivant un ordre de Provence pour vous aller trouver; mais j'ai assez bonne opinion de lui pour croire qu'il sera fort aise de vous aller voir; et, quand cela ne serait pas tout à fait et que dix-huit ans lui donneraient quelque regret à carême-prenant, je ne laisserais point, par cette même raison de dix-huit ans, de trouver fort à propos qu'il aille un peu instruire sa belle jeunesse dans le milieu de sa famille : il est dans une place où il n'est plus permis d'être enfant, et je me défie qu'il ne se mêle encore un peu de cette qualité avec celle de colonel. Il n'est pas cuit, comme dit Mm0 de La Fayette ; encore un petit bouillon au coin de votre feu lui fera tous les biens du monde; et si Dieu veut qu'il retourne à Paris avec M. le chevalier, ce sera un très grand bonheur pour lui. Ne le pensez-vous pas de même? Vous aurez une extrême joie d'embrasser cet enfant, et vous avez raison.

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