‹ Mme de SévignéChapitre 78 sur 123 · IV. — CHARLES DE SEVIGNE ET LA JEUNE MARQUISE · texte numérisé non relu

IV. — CHARLES DE SEVIGNE ET LA JEUNE MARQUISE

CHAULES DE S É VIGNE

[A Mme de Griçjnan] Paris, li avril 1671,

Mon fils a conté ses folies à M. de La Rochefoucauld, qui aime les originaux. Je lui disais l'autre jour que Sévigné n'est point fou par la tète, c'est par le cœur : ses sentiments sont tout yrais, sont tout faux, sont tout froids, sont tout brûlants, sont tout fripons, sont tout sincères ; enfin son cœur est fou. Nous rîmes fort de tout cela, et avec mon fils même, car il est de

1 Le mnrquis de Grignan, qui avait épousé en 1695, Mllc de Saint-Arnaud, devint, après une ambassade eu Lorraine, un vrai colonel de cavalerie et mourut a Metz (octobre 1704).

i Charles de Sévigné (lait un bon fils, mais un fort mauvais sujet : il est, par conséquent, difficile de donner les lettres les plus intéressantes qui le concernent.

20 i PAGES CHOISIES DE MADAME DE SÉVIGNK

bonne compagnie, et dit tope à tout. Nous sommes très bien ensemble, je suis sa confidente ; et je conserve cette vilaine qualité, qui m'attire de si vilaines confessions, pour être en droit de lui dire mes sentiments sur tout. Il me croit autant qu'il peut, il me prie de le redresser ; je le fais comme une amie. Il veut venir avec moi en Bretagne pour cinq ou six semaines ; s'il n'y a point de camp en Lorraine, je l'emmènerai. Voilà bien des folies ; mais comme vous y prenez intérêt, il m'a semblé qu'elles ne vous ennuiraient pas.

[A Jime de Grignan] Livry, 2 juin 1672.

Vous dites que je ne vous parle point de votre frère; je ne sais pourquoi, car j'y pense à tout moment et j'en suis dans des inquiétudes extrêmes. Je l'aime fort, et il vit avec moi d'une manière charmante : ses lettres sont aussi d'un style que, si on les trouve jamais dans ma cassette, on croira qu'elles sont du plus honnête homme de mon temps. Je ne crois pas qu'il y ait un air de politesse et d'agrément pareil à celui qu'il a pour moi. Cette guerre me touche donc au dernier point : mon fils est présentement dans l'armée du roi, c'est-àdire à la gueule du loup, comme les autres.

[A Mme de Grignan] Livry, 21 août 1675.

Mon fils est désespéré du guidonnage1. Vous souvient-il de vos folies de Don Quichotte? Il se trouve présentement à neuf cents lieues du cap dont nous lui avons tant parlé. Tout ce qui vaque est demandé par des frères blessés ou par des familles désoléœ, en sorte qu'on est honteux d'aller barrer leur chemin inutilement. C'est à la Providence à démêler la fortune de ce pauvre guidon : je le console tant que je puis.

1 II était, depuis sept ans, guidon des gendarmes du Dauphin et lâchait de coder cette charge qui valait quatre mille livres de rente.

A M,nc de Grignan] Aux Rochers, 1 décembre I07â.

VToici le jour que j'écris sur la pointe d'une aiguille; car je ne reçois plus vos lettres que deux à la fois le vendredi. Comme je venais de me promener avant-hier, je trouvai au bout du mail le frater, qui se mit à deux genoux aussitôt qu'il m'aperçut, se sentant si coupable d'avoir clé trois semaines sous terre à chanter matines qu'il ne croyait pas me pouvoir aborder d'une autre façon. J'avais bien résolu de le gronder, et je ne sus jamais où trouver de la colère : je fus fort aise de le voir. Vous savez comme il est divertissant; il m'embrassa mille fois; il me donna les plus méchantes raisons du monde, que je pris pour bonnes. Nous causons fort, nous lisons, nous nous promenons, et nous achèverons ainsi l'année, c'est-à-dire le reste. Nous avons résolu d'offrir notre chien de guidon, et de souffrir encore quelque supplément selon que le roi l'ordonnera. •

[A Mme de Grignan] Paris, ô août 1070.

Le baron se porte très bien. Le chevalier de Nogent, qui est venu apporter la nouvelle de la prise d'Aire, dit ([lie le baron a été partout, et qu'il était toujours à la tranchée, partout où il faisait chaud, et où du moins il devait faire de belles illuminations, si nos ennemis avaient du sang aux ongles : il l'a nommé au roi comme un de ceux qui font paraître beaucoup de bonne volonté.

A .1/"1C de Grignan] Livry, 23 octobre iiiTo.

Voici le second tome du frater1. Je lui envoyai hier un carrosse au Bourget, et je vins, cela soit dit en passant, avec un autre a six chevaux. \o trouver ici, où je

1 Après celte brillante campagne) Charles Je Se vigne prit un congé, i. sans autorisation,

ne croyais pas trop qu'il dût arriver si précisément : cependant le hasard, qui est quelquefois plaisant, nous fit tous rencontrer au bout de l'avenue. Cette justesse nous fit rire. Nous entrâmes, nous nous embrassâmes, nous parlâmes de vingt choses à la fois, nous nous questionnâmes sans attendre ni entendre aucune réponse : enfin cette entrevue eut toute la joie et tout le désordre dont elles sont ordinairement accompagnées. Cependant monsieur boite tout bas, monsieur crie, monsieur se vante d'un rhumatisme, quand il n'est pas devant moi, car ma présence l'embarrasse ; et comme nous en avons bien vu d'autres ensemble, il ne se plaint qu'à demi. Dans mes rêveries de ma grande maladie, je trouvais, et je croyais, et je disais que j'avais une cuisse bleue : c'était celle qui me faisait le plus de mal; de sorte que je lui ai donc accordé qu'il a une cuisse bleue, pourvu qu'il demeure d'accord aussi qu'il a la tête verte, tellement que cela compose un homme qui a la cuisse bleue et la tète verte. Gardezvous bien de flire cela à Montgobert : elle en abuserait cet hiver avec le pauvre baron, qui se prépare bien à la tourmenter. Elle écrit les plus plaisantes choses du monde, et à lui et à moi; mais nous voyons, au travers de sa bonne humeur, qu'elle est malade, et nous en sommes très fâchés. Mon fils sera donc ici quelques jours, en attendant qu'on lui ait envoyé de Charleville les attestations nécessaires pour avoir le congé, ou que les troupes qui étaient allées sur la Meuse reviennent, comme on le dit, parce que ce duc de Zell, qui nous faisait peur, s'est retiré, et a peut-être plus de peur que nous.

I Mmc de Grignan] Livry, 21 juillet 1677.

... Nous avons fort causé ici de nos desseins pour la petite intendante l. Mmc de Vins m'assure que tout

1 II s'agissait d'un mariage avec M11, de Rouillé, fdlc de l'intendant de Provence.

dépend du père, et que quand la balle leur viendra, ils feront des merveilles. Nous avons trouvé à propos, pour ne point languir si longtemps, de vous envoyer un mémoire du bien de mon fils et de ce qu'il peut espérer, afin qu'en confidence vous le montriez à l'intendant, et que nous puissions savoir son sentiment, sans attendre tous les retardements et toutes les instructions qu'il faudrait essayer si vous ne lui faisiez voir la vérité: mais une telle vérité, que, si vous souffrez qu'il en rabatte, comme on fait toujours, et qu'il croie que votre mémoire est exagéré, il n'y a plus rien à faire. Notre styîe est si simple et si peu celui des mariages, qu'à moins qu'on ne nous fasse l'honneur de nous croire, nous ne parviendrons jamais à rien : il est vrai qu'on peut s'informer et que c'est où la franchise et la naïveté trouvent leur compte. Enfin, ma fille, nous vous recommandons cette affaire, et surtout un oui ou un non, afin que nous ne perdions pas un grand temps à une vision inutile.

[A Mme de Griynan Livry, 29 septembre 1(579.

... Mon fils brilîotte1 à merveille; il est député de certaines petites commissions qu'on donne pour faire honneur aux nouveaux venus; nous aspirerons quelque jour à quelque chose de plus. J'ai prié Mrac de Marbeuf de le marier en Bretagne; il ne se verra jamais d'un si beau point de vue que cette année. 11 a été dix ans à la cour et à la guerre ; il a de la réputation. La première année de paix, il la donne à sa patrie : si on ne le prend clans cette circonstance, on ne le prendra jamais. Ce pays-ci n'est pas bon pour l'établir : il faut rendre à César ce qui appartient à César. Je l'ai un peu dérangé ; mais il ne doit pas y avoir regret : cette éducation vaut toujours mieux que celle de Lavidon négligé2. Il

1 Aux Biais, où il élait dépulé.

- i.a Fonlainc, Fables, VIII, -i.

est toujours aisé de retourner chez soi, et il ne l'est pas d'être courtisan et honnête homme quand on veut. Mon fils me parle toujours de son pigeon l avec beaucoup de tendresse à sa mode et d'inquiétude pour sa santé.

[A Mme de Liritjnan Livry. 25 octobre 1679.

Pour votre frère, c'est un homme admirable ; il n'a jamais pu se passer de gâter les merveilles qu'il avait faites aux états par un goût fichu, et par un amour sans amour, entièrement ridicule. L'objet s'appelle Mllc de La Goste : elle a plus de trente ans, aucun bien, nulle beauté. Son père dit lui-même qu'il en est bien fâché, et que ce n'est point un parti pour M. de Sévigné : il me l'a mandé lui-même; je l'en loue, et le remercie de sa sagesse. Savez-vous ce qu'a fait ensuite votre frère? Il ne quitte pas la demoiselle, il la suit à Rennes et en Basse-Bretagne, où elle va, sous prétexte d'aller voir Tonqucdec. Il lui fait tourner la tète; il la dégoûte d'un parti proportionné, auquel elle est comme accordée; toute la province en parle. M. de Goulanges et toutes mes amies de Bretagne m'en écrivent, et croient tous qu'il se mariera. Pour moi, je suis persuadée que non; mais je lui demande pourquoi décrier sans besoin sa pauvre tète, qui avait si bien fait dans les commencements? Pourquoi troubler cette fille qu'il n'épousera jamais? Pourquoi lui faire refuser ce parti qu'elle ne regarde plus qu'avec mépris? Pourquoi cette perfidie? Et, si ce n'en est point une, elle a bien un autre nom, puisque assurément je ne signerais point à son contrat de mariage. S'il a de l'amour, c'est une folie qui fait faire encore de plus grandes extravagances; mais comme je l'en crois incapable, je ferais scrupule, si j'étais en sa place, de troubler, de gaieté

1 M. de Sévigué appelait ainsi sa sœur, par allusion à la fable des DettU Pigeons.

LA FAMILLE ET LES AMIS 2oO

de cœur, l'esprit et la fortune d'une personne qu'il est si aisé d'éviter. 11 est aux Rochers, me parlant de ce voyage chez Tonquedec, mais pas un mot de la demoiselle ni de ce bel attachement. En général seulement, ce sont des tendresses infinies et des respects excessifs. Voilà de ces choses que j'abandonne à la Providence ; car qu'y puis-je faire ? Je suis pourtant persuadée que tout cela ne sera rien : j'écris des lettres admirables qui n'auront que l'effet qu'il plaira à Dieu1.

[A Mme de Grignan] Aux Rochers, 3 juillet 1080.

Je reçois toujours des lettres fort noires de mon fils, appelant ses chaînes et son esclavage ce qu'un autre appellerait sa joie et sa fortune2. Si j'avais voulu faire un homme exprès, et par l'esprit, et par l'humeur, pour être enivré de ces pays -là et même pour être assez propre à y plaire, j'aurais fait à plaisir M. de Sévigné. 11 se trouve que c'est précisément le contraire : ce n'est pas la première fois qu'on se trompe. Ce serait à moi à crier miséricorde, si je n'avais du courage; c'est moi que cette charge accable, surtout depuis qu'il a pris ici de tous les côtés tout ce qu'il a pu; mais je me tais, et je voudrais au moins que, pour prix de tout le dérangement qu'il me fait, il fût content dans la place où il est. Son chagrin m'en donne plus que tout le reste : n'en parlons plus. Je l'attends ici incessamment, car s'il peut se contenter de paraître à la tète de la compagnie quand le roi le verra, il volera ici avec une soif non pareille de revoir son cher pays, dulcis amor patrix : voilà ce que les Romains souhaitaient à leurs citoyens.

1 Charles se dégoûta, en effet, hien vite de M11' de la Costc.

- Il avait acheté 40.000 écus, en 1077, la sous-lieutenance des gendarmes du Daurhin. C'est cette charge qu'il voulait revendre pour subvenir à de folles dépenses.

[A Bussy-Rabutin] Paris, 4 décembre 1683.

Si vous saviez, mon pauvre cousin, ce que c'est que de marier son fils, vous m'excuseriez d'avoir été si longtemps sans vous écrire. Je suis dans le mouvement d'un commerce fort vif avec le mien,, qui est en Bretagne, et sur le point d'épouser une fille de bonne maison, dont le père est conseiller au parlement et riche de plus de soixante mille livres de rentes. Il donne deux cent mille francs à sa fille : c'est un grand mariage en ce temps-ci. Il y a eu beaucoup de choses à ajuster avant que d'en venir à signer les articles, comme nous avons fait il y a quatre jours. Je vous souhaite, mon cher cousin, le même embarras, et je vous promets en ce cas de recevoir vos excuses de ne m'avoir point écrit depuis longtemps, comme je vous conjure de recevoir les miennes.

[A Bussy-Iiabutin] Pari?. 10 décembre 1083.

Enfin, après tant de peine, je marierai mon pauvre garçon. Je vous demande votre procuration pour signer à son contrat de mariage. Voilà deux petites lettres d'honnêteté que je vous prie de faire tenir à ma tante de Toulongeon et à mon grand cousin. Il ne faut jamais désespérer de sa bonne fortune. Je croyais mon fils hors d'état de pouvoir prétendre à un bon parti, après tant d'outrages et tant de naufrages, sans charges et sans chemin pour la fortune; et pendant que je m'entretenais de ces tristes pensées, la Providence nous destinait ou nous avait destinés à un mariage si avantageux, que dans le temps où mon fils pouvait le plus espérer je ne lui en aurais pas désiré un meilleur1. C'est ainsi que nous marchons en aveugles, ne sachant

1 Charles épousa, le 8 février 1084, Mlle Jeanne de Bréhant, fdle du baron de Mauron, conseiller au Parlement de Bretagne.

où nous allons, prenant pour mauvais ce qui est bon, prenant pour bon ce qui est mauvais, et toujours clans une entière ignorance.

LA JEUNE MARQUISE M J/me de Grignan] Aux Rochers, 27 septembre 1G84.

Nous menons ici une vie assez triste: je ne crois pas cependant que plus de bruit me fût agréable. Mon fils a été chagrin de ces espèces de clous. Ma belle-fille n'a que des moments de gaieté, car elle est tout accablée de vapeurs : elle change cent fois le jour de visage, sans on trouver un bon; elle est d'une extrême délicatesse: elle ne se promène quasi pas; elle a toujours froid ; à neuf heures du soir, elle est tout éteinte. Les jours sont trop longs pour elle; et le besoin qu'elle a d'être paresseuse fait qu'elle me laisse toute ma liberté, afin que je lui laisse la sienne : cela me fait un extrême plaisir. 11 n'y a pas moyen de sentir qu'il y ait une autre maîtresse que moi dans cette maison : quoique je ne m'inquiète de rien, je me vois servie par de petits ordres invisibles...

... Cette petite femme-ci fait pitié; c'est un ménage qui n'est point du tout gaillard : ils vous font tous deux mille compliments. On ne me presse point de donner mon amitié, cela déplaît trop; point d'empressement, rien qui chagrine, rien qui réveille aussi, cela est tout comme je le souhaitais.

[A -Vme de Grignan] Aux Rochers, 1er octobre 1G84.

Mon fils vient de partir pour Rennes : il veut être assuré que ses clous ne sont rien. Sa femme est autour de moi, entendant très bien la partie que je fais avec elle de ne la voir d'aujourd'hui. J'ai passé la matinée dans ces bois avec mon abbé Charrier; elle y va pré-

sentement, et, je vais écrire : je vous assure que cela est fort commode. Elle a de très bonnes qualités, du moins je le crois ; mais, dans ce commencement, je ne me trouve disposée à la louer que par les négatives : elle n'est point ceci, elle n'est point cela; avec le temps je dirai peut-être : elle est cela. Elle vous fait mille jolis compliments, elle souhaite d'être aimée de nous, mais sans empressement ; elle n'est donc point empressée : je n'ai que ce ton jusqu'ici. Elle ne parle point breton, elle n'a point l'accent de Rennes.

[A 31mc de Grignan] Aux Rochers, 28 janvier 1685.

... Votre belle-sœur est bien loin de craindre les hémorragies : elle voudrait un remède qui lui pût faire connaître qu'elle a du sang dans les veines. Elle est toujours une jolie femme, qui prend un grand plaisir à me faire parier de vous, et qui admire la vivacité de l'amitié que vous avez pour moi.

[Au président de Moulceau] Livry, 25 octobre 168G.

... Parlons un moment de ce pauvre Sévigné : ce serait avec douleur, si je n'avais à vous apprendre qu'après cinq mois d'une souffrance terrible par des remèdes qui le purgeaient jusqu'au fond de ses os, enfin le pauvre enfant s'est trouvé dans une très parfaite santé : il a passé le mois d'août tout entier avec moi dans cette solitude que vous connaissez; nous étions seuls avec le bon abbé ; nous avions des conversations infinies, et cette longue société nous a fait un renouvellement de connaissance, qui a renouvelé notre amitié. Il s'en est retourné chez lui avec un fonds de philosophie chrétienne, chamarrée d'un brin d'anachorète, et sur le tout une tendresse infinie pour sa femme, dont il est aimé de la même façon : ce qui fait en tout l'homme du monde le plus heureux, parce qu'il passe sa vie à sa fantaisie.

[La jeune marquise à 3J'ne de Grignan] Aux Rochers, 29 juin 1 G 8 0 .

Vraiment, ma chère sœur, je sais bien qu'en dire : oui assurément, on l'aime trop '. Je n'oserais vous dire que j'aime beaucoup son fils, ma confusion serait trop grande; je veux seulement le prier de ne me plus appeler sa tante : je suis si petite et si délicate, que je ne suis tout au plus que sa cousine. La santé de M,ae de Se vigne n'est point du tout comme moi ; elle est grande et forte; j'en prends un soin qui vous ferait jalouse : je vous avoue pourtant que c'est sans aucune contrainte ; je la laisse aller dans les bois avec elle-même et des livres; elle s'y jette naturellement comme la belette dans la gueule du crapaud, Pour moi, avec le même goût et la même liberté, je demeure dans le parterre al'dispetlo de la complaisance2, que nous ôtons du nombre des vertus dès qu'on la peut nommer par son nom et que ce n'est pas notre choix. Vous me ravissez, ma chère sœur, de me dire que M1»0 de Se vigne m'aime ; j'ai le goût ass 'Z bon pour connaître le prix de son amitié et pour l'aimer aussi de tout mon cœur. Nous avons pris part à votre triomphe et à vos grandeurs; mais je ne voudrais pas que M. de Sévigné les vît : cela le dégoûterait de la vie tranquille, dont il n'est tiré que par un mauvais tourbillon de province, qui nous coûtera cinq cents pistoles. Pour m'en consoler, souffrez que je vous embrasse de tout mon cœur : je n'oserais dire M. de Grignan, car je n'ai pas encore mis tout à fait l'honneur sous les pieds.

[A JImc de Grignan] Aux Rochers, 9 novembre 1689.

Je n'ose vous parler des magnificences de Rennes, de peur de vous donner une indigestion, car ce sont des festins : le même jour dîner chez M. de La Trémouillc, souper chez le premier président; dîner chez M. de Pommereuil, souper chez M. de Rennes; dîner chez M. de Coëtlogon, souper chez M. de Saint-Malo ; ainsi tous les jours : comment vous en portez-vous? Il y a vingt tables de cette force : Tu manges tout mon

1 Ceci est un post-srriplum à une lettre de M"1C de Sévigné. On plaisantait souvent sur la prétendue passion de la jeune marquise pour M. de Grigua.)... qu'elle n'avait jamais vu.

- « Eu dépil de la complaisance. »

bien1. Mon fils mande à sa femme, je crois par honnêteté, ne voulant pas qu'elle croie que c'est pour moi qu'elle est ici, que toutes ses amies la regrettent fort et qu'il est bien fâché que sa délicate poitrine l'empêche de prendre part à tous ces plaisirs. Elle lui répond en colère qu'elle se trouve offensée de ce discours ; que ce n'est point sa santé qui l'a fait venir ici«$ qu'elle connaît la vie des États; que c'est uniquement pour le plaisir d'être avec moi, ce qu'elle préfère à toutes choses ; que si elle avait la poitrine du meilleur porteur de chaise de Rennes, elle en ferait autant ; et tout cela si naturellement, que je lui en suis très obligée, sans qu'il me reste aucun scrupule de la voir

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