V. — LE COMTE DE BUSSY-RABUTIN
[A Bitssy-Iiabutin] Paris, 4 juin 1G69.
Pour vous dire le vrai, je ne me plaignais point de vous, car nous nous étions rendu tous les devoirs de la proximité dans le mariage de ma fille ; mais je vous faisais une espèce de querelle d'Allemand pour avoir de vos lettres, qui ont toujours le bonheur de me plaire. N'allez pas, sur cela, vous mettre à m'aimer éperdument, comme vous m'en menacez : que voudriez-vous que je fisse de votre éperdument, sur le point d'être grand'mère ? Je pense qu'en cet état je m'accommoderais mieux de votre haine que de votre extrême tendresse. Vous êtes un homme bien excessif : n'est-ce pas une chose étrange que vous ne puissiez trouver
* Allusion à Y Avare de Molière.
2 Nous ne donnons pour les personnages qui suivent que les lellres ou s'affirment le mieux les sentiments de Mmc de Sévigné à leur égard. — Le comte de Bussy-Rabutin (1618-1693) était spirituel, mais fat et médisant. Louis XIV le disgracia, en 1665, à cause de certains pamphlets licencieux et, malgré mille bassesses, son exil dura dix-sept ans. On trouvera plus haut ce qui concerne sa réconciliation avec la marquise, p. 23„
de milieu entre m'offenser outrageusement ou m'aimer plus que votre vie? Des mouvements si impétueux sentent le fagot, je vous le dis franchement : vous trouver à mille lieues de l'indifférence est un état qui ne vous devrait pas brouiller avec moi, si j'étais une femme comme une autre ; mais je suis si unie, si tranquille et si reposée, que vos bouillonnements ne vous profitent pas comme ils feraient ailleurs.
Mmc de Grignan vous écrit pour monsieur son époux1 ; il jure qu'il ne vous écrira point sottement, comme tous les maris ont accoutumé de faire à tous les parents de leur épousée ; il veut que ce soit vous qui lui fassiez un compliment sur l'inconcevable bonheur qu'il a eu de posséder MIlu de Sévigné : il prétend que pour un tel sujet il n'y a point de règle générale. Comme il dit tout cela fort plaisamment et d'un bon ton, et qu'il vous aime et vous estime avant ce jour, je vous prie, Comte, de lui écrire une lettre badine, comme vous savez si bien faire : vous me ferez plaisir, à moi que vous aimez, et à lui, qui, entre nous, est le plus souhaitable mari et le plus divin pour la société, qui soit au monde. Je ne sais pas ce que j'aurais fait d'un Jobelih qui eût sorti de l'Académie, qui ne saurait ni la langue ni le pays, qu'il faudrait produire et expliquer partout, et qui ne ferait pas une sottise qui ne nous fit rougir.
[A Bussy-Iiabutin\ Paris, 2i janvier lG7o.
Et quand j'aurais cru que vous m'auriez écrit parce que vous auriez voulu me dire quelque chose pour vos intérêts -, y trouveriez-vous un grand mal? Ne nous sommes-nous pas assez écrit pour rien, ne pourrionsnous pas bien nous écrire pour quelque chose ? 11 me
1 Bussy n'aimait point M. de Grignan,
- Bussj s'ctail excusé de son long silence en ces termes : « Je craignais sottement que si je vous écrivais, vous ne crussiez que j'avais affaire de
semble qu'il y a longtemps que nous n'en sommes plus là.
Je songe fort souvent à vous, et je ne trouve jamais la maréchale d'Humieres que nous ne fassions, pour le moins, chacune un soupir à votre intention. Elle est toute pleine de bonne volonté aussi bien que moi ; et tous nos désirs n'avancent pas d'un moment l'arrangement de la Providence; car j'y crois., mon cousin : c'est ma philosophie. Vous, de votre côté, et moi du mien, avec des pensées différentes, nous allons le même chemin : nous visons tous deux à la tranquillité ; vous par vos raisonnements, et moi par ma soumission. La force de votre esprit et la docilité du mien nous conduisent également au mépris de tout ce qui se passe ici-bas. Tout de bon, c'est peu de chose : nous avons peu de part à nos destinées : tout est entre les mains de Dieu. Dans de si solides pensées, jugez si je suis incapable de comprendre votre tranquillité.
Vous me faites grand plaisir d'excepter de votre indifférence les bonnes grâces de notre cardinal i; elles me paraissent d'un grand prix. Ce qui fait que je ne vous ai point rendu sa réponse, c'est qu'il n'a point vu M. le Prince depuis que vous êtes parti d'ici ; il est à Chantilly, où il a pensé mourir. 11 n'a point voulu recevoir la visite de son Éminence qu'il ne fût en état de jouir de sa bonne compagnie. Il ira dans peu de jours; il parlera comme vous pouvez souhaiter, et je vous manderai tous les tons de cette conversation.
[A Bussy-Iiabutin] Paris 3 avril 107j.
Quand mes lettres vont comme des tortues par la tranquille voie du messager, et que vous les trouvez clans une cassette de hardes qui sont d'ordinaire deux ou trois mois en chemin, je ne m'étonne pas que vous ayez envie d'être en colère contre moi : je serais même
1 Le cardinal de Re'z.
fort fâchée que vous n'eussiez pas envie de me gronder : mais enfin vous voyez que je n'ai point de tort; et, si ma nièce de Sainte-Marie a compté sur le plaisir de nous mettre mal ensemble, elle est bien attrapée, car je crois que nous avons été brouillés ce que nous le serons de notre vie. Vous avez donc su par mon billet la réponse du prince sur votre sujet ; si pourtant le grand prince, par-dessus tous les autres, approuvait votre retour, vous pourriez graisser vos bottes; mais le bon et généreux ami que vous avez, le paladin par éminence *, le vengeur des torts, l'honneur de la chevalerie, me dit l'autre jour la triste réponse que le roi lui avait faite, et qu'il avait des raisons invincibles pour ne pas vous accorder votre retour. Ce mot d' «invincible » nous glace le cœur ; nous ne savons sur qui le faire tomber ; nous en trouvâmes trois qui peuvent fort bien donner sujet à cette expression. Nous causâmes près d'une heure ensemble clans une croisée de la chambre de la reine; l'amitié que nous vous portons nous rassembla enjun moment, et nous fûmes contents chacun de notre côté des sentiments que nous avions pour vous.
La maréchale d'Humières est encore de notre bande; elle parle pour votre retour quand il est à propos, et parle si bien et avec tant de hardiesse et de raison, qu'elle mériterait de persuader les gens en votre faveur. Mais L'heure n'est pas venue. Celle du départ de tout le monde approche. On avait parlé de la paix, et vous savez même le changemcntdcs plénipotentiaires; mais en attendant on va toujours à la guerre, et les gouverneurs et lieutenants généraux des provinces â leurs charges. Toutes ces séparations me touchent sensiblement. Je pense aussi que Mme de Grignan ne nous quittera pas sans quelque émotion : elle m'a priée de vous faire mille amitiés pour elle. Vous avez raison d'être content de son cœur : elle ne perd pas
1 François de Beauvilliers. duc de Saint-Aisnan.
une occasion de me faire voir l'estime qu'elle a pour vous.
[A Bussy-JRabutin] Paris, 12 octobre 1678.
J'ai reçu deux de vos lettres, mon cousin. Dans l'une vous me contez votre vie, et de quelle manière vous vous divertissez. Je trouve que vous avez une très bonne compagnie, et que vous faites un très bon usage de tout ce qui peut contribuer à vous faire une société douce et agréable ; j'y souhaitais M. et Mme de Guitaud, mais vous me dites une suite de raisons auxquelles je me rends. Personne de vous deux n'ayant encore fait les premiers pas, ce n'est point assurément à vous à rompre cette glace : ainsi je trouve à propos de me taire sur ce chapitre ; mais je ne ferai pas de même sur toute l'amitié que vous me promettez, vous et Mmc de Coligny l, et si nous étions dans un règne moins juste que celui-ci, on pourrait bien vous changer un exil que vous rendez trop agréable, comme on fit à un Romain : on apprit qu'il passait la plus douce vie du monde dans une île où il était exilé; on le rappela à Rome, et on le condamna à y vivre avec sa femme. Je suis charmée que vous me promettiez de m'aimer, ma nièce de Coligny et vous. Je suis ravie de vous plaire, et d'être estimée de vous deux. Nous nous mîmes l'autre jour à parler d'elle, ma fille, M. de Corbinelli et moi ; en vérité, elle fut célébrée dignement ; et l'un des plus beaux endroits que nous trouvassions en elle fut la tendresse et l'attachement qu'elle a pour vous, et le plaisir qu'elle prend à adoucir voire exil ; cela vient d'un fonds héroïque. Ml,c de Scudéri dit que la vraie mesure du mérite se doit prendre sur l'étendue de la capacité qu'on a d'aimer. Jugez par là du
1 Une des lit les de Bussy qui épousa M. de Coligny. Neuve peu de temps après, elle épousa secrètement, en l'absence de son père, M. de la Ruine, simple gentilhomme. Bussy plaida pour obtenir la nullité du mariage, mais il perdit son procès. Les deux époux restèrent toutefois séparés et M'"c de la Rivière prit bientôt le nom de comtesse de Dalct.
prix de votre fille. Il faut louer aussi ceux qui sont digues d'être aimés. Ceci vous regarde, mon cousin.
[A Bussy-Rabutin] Paris, 27 février 1670.
J'étais l'autre jour en un lieu où l'on taillait en plein drap sur les grâces que le public attendait de la bonté du roi. On ouvrait des prisons, on faisait revenir des exilés, on remettait plusieurs choses à leurs places, et on en ôtait plusieurs aussi de celles qui y sont. Vous ne fûtes pas oublié dans ce remue-menage, et l'on parla de vous dignement. Voilà tout ce qu'une lettre vous en peut apprendre.
[A Bussy-Rabutin } Paris, 1Ù janvier 1681.
Je trouve plaisant que nous nous soyons réveillés en même temps chacun de notre côté. Je crois que c'est le même jour, et que nos lettres se sont croisées. J'ai remarqué que cela arrive souvent. Mais, mon cousin, vous me mandez une chose étrange : je n'eusse jamais deviné le tiers l qui est entre nous. Pensez-vous que l'on puisse estimer les lettres que vous avez mises dans ce que vous avez envoyé? Toute mon espérance, c'est que vous les aurez raccommodées. Croyez-vous aussi que mon style, qui est tout plein d'amitié, ne se puisse point mal interpréter? Je n'ai jamais vu de lettres entre les mains d'un tiers, qu'on ne put tourner sur un méchant ton, et ce serait faire une grande injustice à la vérité et a l'innocence de notre ancienne amitié. Je serais ravie de voir tout cela : mais le moyen? Je suis assurée, quoi que je dise, que vous n'avez rien fait que de bien, et c'en est un fort grand de pouvoir divertir un tel homme et d'être en commerce avec lui. Pour moi, je crois qu'une dame de mes
1 Bossy venait de coninuini juer au roi une partie de ses Mémoires où il avait inscié quelques lettres de la marquise.
premières amies1, qui passe règlement deux heures dans son cabinet, pourrait bien lire avec lui vos mémoires, et vous seriez heureux, du goût et de l'esprit qu'elle a, d'être en si bonne main. Que sait-on ce que la Providence nous garde? Je me réjouis qu'elle ait donné une aussi belle terre que Lanty à notre heureuse veuve2. Elle vous rend heureux aussi par la douceur de son amitié et de son fidèle attachement auprès de vous. C'est une créature bien estimable, et que j'estime infiniment aussi.
[A Bussy-Rabutin] Paris, 28 juillet 1687.
On ne peut faire un plus beau et plus juste panégyrique, mon cousin, que celui que vous faites de votre preux et de votre généreux ami le feu duc de Saint- Aignan. Vous nous faites voir en même temps un cœur plein de tendresse et de reconnaissance, qui mérite aussi qu'on fasse votre éloge. Je sentis d'abord cette perte pour l'amour de vous ; et, quelque sensible que vous y soyez maintenant, vous la sentirez encore davantage si vous venez en ce pays-ci, ne trouvant plus cet admirable ami entre le roi et vous.
Le sujet de votre voyage est triste ; vous trouverez à Versailles peu de disposition à sentir les malheurs des autres ; on n'a que les mêmes paroles à dire pour découvrir son état, et elle sont si souvent répétées par la plus grande partie des courtisans, que les oreilles y sont accoutumées, et qu'elles ne sauraient aller jusqu'au cœur. Je sais qu'il y a des circonstances dans vos prétentions qui mériteraient de grandes distinctions, mais on n'a pas le loisir de les examiner. En un mot, je meurs de peur que votre destinée ne soit malheureuse depuis un bout jusqu'à l'autre. Cependant, je ne veux point vous décourager, ni vous
1 Mmc de Maintenon.
- Mmc de Coligny qu'elle appelle aussi u la tourterelle consolée ».
paraître un oiseau de mauvais augure. Vous allez avoir des lumières plus vives mille fois que les miennes; notre cher évèque * est parti d'ici, vous le verrez bientôt ; il connaît ce pays-ci, il vous aime : ses conseils vous seront fort bons et fort utiles.
Je garderai soigneusement la lettre qui contient léloge, sans parallèle, de votre généreux ami. Elle fait connaître la perfection de vos deux cœurs, et elle me sert comme d'une promesse qui me fait tenir dans votre amitié une partie de celle que vous aviez pour M. de Saint-Aignan. Cette succession d'un côté est fort triste, mais de l'autre fort agréable. La gazette vous aura fait savoir l'élévation de M. de Boufflers et de tous les autres. Pour moi, je me fusse bien passée de vous le dire : c'est un redoublement de malheur d'en voir tant d'autres heureux. N'est-il pas vrai, ma chère nièce ? Les Italiens disent sagement : Non ti invidio; No, ma piango il mio 2.
[A Mm la comtesse de Dalet] Paris, 31 octobre 1602.
11 m'est apparu, ma chère nièce, un fort joli garçon, bien fait, un air noble ; et dans le peu de paroles qu'il a dites je parierais qu'il a bien de l'esprit, et que vous et mon cousin avez pris soin de son éducation et de former ses mœurs. Voilà le vrai âge de le mettre à l'académie; je n'ai pu l'y mener; je Tirai voir au premier jour. En attendant, je lui ai donné deux jolis camarades de fort bonnes maisons de Bretagne, fort sages et fils de deux personnes que j'aime fort, qui ont bien du mérite et qui sont venues loger tout auprès de l'académie pour être les gouverneurs de leurs enfants; ils le seront aussi du vôtre, quoiqu'il en ait un qui me parait un fort honnête homme et qui sait vivre : il a été à la guerre et a fait plusieurs
1 Lévcque d'Aulun.
- « Je ue l'envie pas ; non! niais je nie plains. »
bonnes éducations. Vous êtes bien heureuse, ma chère nièce, d'avoir fait une si bonne rencontre : c'est une marchandise qu'on ne trouve pas aisément. J'aurai l'œil sur tout cela, et je vous en rendrai compte. Mandez-moi si les biens de votre enfant ne sont pas considérables, car il me semble qu'étant riche, d'un si grand nom, il doit être grand seigneur, et il faut tâcher de le marier sur ce pied-là.
Je reviens à mon pauvre cousin, dont la santé ne lui a pas permis de venir cet hiver à Paris. Vous avez fort bien fait, monsieur le Comte, de ne point apporter ici une santé languissante; vous vous remettrez parle repos de votre château, et vous nous retrouverez tous encore au printemps. Je loue fort ma chère nièce de ne vous point quitter ; c'est dans ces occasions qu'on a besoin de sa famille, et dans cette famille de ceux qu'on aime le plus. Je vous conjure de me mander l'état d'une santé où je prends tant d'intérêt, par toutes sortes de raisons.
Adieu, ma chère nièce; adieu, mon cher cousin, je vous recommande toujours l'un à l'autre et à tous deux de m'aimer comme je le mérite par l'amitié quo j'ai pour vous.
Nulle recommandation n'est nécessaire à un nom comme celui de votre fils : il n'y a qu'à le nommer : mais j'irai pour me faire honneur d'être sa tante.