UN AIMABLE (( PETIT HOMME
[A J/mc de Grignan] Paris, 4 février 1080.
... Nous soupâmes mercredi, Mm0 de Chaulnes et moi, sur la véritable poularde de Mme de Coulanges, dans le cabinet de Coulanges, qui a la goutte comme un
1 Beaujeu, quelques jours après, était « ressuscitée » par de l'émétique.
petit débauché. Il crie, on le porte sur le dos, il voit du monde, il souffre, il ne dort point; mais tout cela se fait comme pour rire : il ne souffre pas même ses douleurs sérieusement.
[A M. île Coulanges] Grignan, 23 juin 1C0I.
Mon cher Coulanges *, hélas ! vous lavez la goutte au pied, au coude, au genou : cette douleur n'aura pas grand chemin à faire pour tenir toute votre petite personne. Quoi, vous criez ! vous vous plaignez ! vous ne dormez plus ! vous ne mangez plus ! vous ne buvez plus ! vous ne chantez plus ! vous ne riez plus ! quoi, la joie et vous ce n'est plus la même chose ! Cette pensée me fait pleurer ; mais pendant que je pleure, vous êtes guéri : je l'espère et je le souhaite. Ces jolis couplets que vous avez envoyés à Mme de Nevers, malgré votre goutte, ne sont point assurément les derniers que vous aurez faits : ils sont très dignes de vous en attirer d'autres. Vous devez avoir reçu nos lettres du 13 mai, qui vous auront fait voir qu'enfin, enfin, nous avons reçu toutes les vôtres; et même celle-ci répond à deux, car nous vous devons la réponse du 20 mai et du 12 juin. Voilà donc notre compte. Je serais bien fâchée d'en avoir perdu aucune des vôtres : outre leur prix, que vous savez que j'estime, elles ont quasi toujours été accompagnées des ouvrages de M. de Nevers, dont j'ai fait un petit recueil, que je ne donnerais pas pour bien de l'argent. Je ne sais pourquoi vous ne recevez point nos lettres, et encore moins pourquoi vous ne faites point un pape. A voir comme vous vous y êtes pris d'abord, je croyais qu'il n'y eût rien au monde de si aisé; mais nous voyons, au contraire, qu'il n'y a rien de si difficile. Je crois qu'à la fin il faudra que le Saint-Esprit
1 II était alors à Rome avec M. de Chaulnes, envoyé là-bas comme ambassadeur. Le « pelit Coulanges » devint vite, grâce à sa belle humeur « le favori du pape ».
MVD.VME DE SE VIGNE. 4 5
s'en mêle : oh ! dépêchez-vous donc de l'en prier, car nous avons une extrême envie de vous voir.
.1 .17. de Coulanges] Grignan, 24 juillet 1601.
... Venons maintenant à la vôtre, dont le commencement m'a pensé faire pleurer ; et le moyen de se représenter que vous êtes au lit, affligé de toutes les parties et les jointures de votre petit corps ; que vos nerfs sont affligés, que vous ne remuez ni pied ni patte? C'est pour nous faire mourir; mais voir aussi qu'il sort de tout cela un couplet de chanson sur ce triste état, accompagné d'un autre couplet, le plus plaisant et le plus joli du monde, et sur une chose que vous voyez tous les jours, mon pauvre cousin, vous jugez bien que cela nous soutient le cœur, et nous fait voir que le principe de la vie n'est point attaqué. Cette goutte vous a donné seulement quelques pensées noires et vous a fait entrer dans l'avenir par le côté le plus triste qui pût se présenter à vous; mais cet état si violent et si contraire à votre humeur n'a pas eu le loisir de faire aucune impression.
[A M. de Coulanges] Grignan, 26 avril 1695.
Quand vous m'écrivez, mon aimable cousin, j'en ai une joie sensible ; vos lettres sont agréables comme vous; on les lit avec un plaisir qui se répand partout; on aime à vous entendre, on vous approuve, on vous admire chacun selon le degré de chaleur qu'il a pour vous. Quand vous ne m'écrivez pas, je ne gronde point, je ne boude point, je dis : « Mon cousin est dans quelque palais enchanté ; mon cousin n'est point à lui ; on aura sans doute enlevé mon pauvre cousin », et j'attends avec patience le retour de votre souvenir, sans jamais douter de votre amitié ; car le moyen que vous ne m'aimiez pas? C'est la première chose que vous avez faite quand vous avez commencé d'ouvrir
les yeux ; et c'est moi aussi qui ai commencé la mode de vous aimer et de vous trouver aimable : une amitié si bien conditionnée ne craint point les injures du temps. Il parait que ce temps, qui fait tant de mal en passant sur la tête des autres, ne vous en fait aucun ; vous ne connaissez plus rien à votre baptistaire; vous êtes persuadé qu'on a fait une très grosse erreur à la date de l'année. Le chevalier de Grignan dit qu'on a mis sur le sien tout ce qu'on a ôté du vôtre, et il a raison : c'est ainsi qu'il faut compter son âge. Pour moi, que rien n'avertit encore du nombre de mes années, je suis quelquefois surprise de ma santé ; je suis guérie de mille petites incommodités que j'avais autrefois; non seulement j'avance doucement comme une tortue, mais je suis prête à croire que je vais comme une écrevisse : cependant je fais des efforts pour n'être point la dupe de ces trompeuses apparences, et dans quelques années je vous conseillerai d'en faire autant.