‹ Mme de SévignéChapitre 82 sur 123 · VII. —LE CARDINAL DE RETZ · texte numérisé non relu

VII. —LE CARDINAL DE RETZ

[A Ma6 de Grignan] Paris, 7 juin 107'i.

... Je vis hier les Villars, dont vous êtes révérée; nous étions en solitude aux Tuileries ; j'avais dîné chez M. le cardinal, où je trouvai bien mauvais de ne vous voir pas. J'y causai avec l'abbé de Saint-Mihiel 2, à qui nous donnons, ce me semble, comme en dépôt, la personne de son Imminence : il me parut un fort honnête homme, un esprit droit et tout plein de raison, qui a de la passion pour lui, qui le gouvernera même sur sa santé, et l'empêchera bien de prendre le

* Paul de Gondi, cardinal de Retz, qui avait joué dans la Fronde le rôle que l'on sait, fut un des meilleurs amis de M'"° de Se vigne. 11 accepta d'être le parrain de Pauline.

2 C'était le confesseur du cardinal.

feu trop chaud sur la pénitence. Ils partiront mardi * ; et ce sera encore un jour douloureux pour moi, quoiqu'il ne puisse être comparé à celui de Fontainebleau. ... Je verrai ce soir notre cardinal ; il veut bien que je passe une heure ou deux chez lui, les soirs, avant qu'il se couche, et que je profite ainsi du peu de temps qui me reste.

[A*]\lnxe de Grignari] Aux Rochers, 13 octobre 1675.

Je reçois souvent de petits billets de ce cher cardinal ; je lui en écris aussi ; je tiens ce léger commerce très mystérieux et très secret : il m'en est plus cher. Vous ne devez pas manquer de lui écrire aussi : vous seriez ingrate si vous ne conserviez pour lui bien de l'attachement. Il a été un peu malade, il se porte bien : il me mande que nous serons contents de la sagesse qu'il a eu à faire des remèdes.

[A Mm de Grignari] Aux Rochers, 23 octobre 1675.

Notre cardinal non seulement est recardinalisé, mais vous savez bien qu'en même temps il a eu ordre du pape de sortir de Saint-Mihiel : de sorte qu'il est à Commercy : je crois qu'il y sera fort en retraite, et qu'il n'aura plus de ménagerie. Le voilà revenu à ce que nous souhaitions tous. Sa Sainteté a parfaitement bien fait, ce me semble : la lettre du consistoire est un panégyrique. Je serais fâchée de mourir sans avoir encore une fois embrassé cette chère Éminence. Vous devez lui écrire, et ne le point abandonner, sous prétexte qu'il est dans la troisième région : on n'y est jamais assez pour aimer les apparences d'oubli de ceux qui nous doivent aimer. Vous avez donc été bien étonnée de cette pièce d'argent 2 ; elle est comme je

d Pour Commercy, où le cardinal passa la plus grande partie de ses dernières années.

2 Une cassolette dont le cardinal faisait présent à Mme de Grignan.

vous l'ai dépeinte.: je la place dessus ou dessous la table de votre beau cabinet.

[A J/'ac de Grignan] Paris, 5 août 1076.

M. le cardinal de Retz vient de m'écrire, et me dit adieu pour Rome. Il partit dimanche 2 août : il fait le chemin que nous fîmes une fois, et où nous versâmes si bien. 11 arrivera droit à Lyon, d'où ils prendront tous le chemin de Turin, parce que le roi ne veut pas leur donner des galères. Ainsi vous n'aurez pas le plaisir de voir cette chère Éminence, comme je le croyais. Je suis en peine de sa santé : il était dans les remèdes x ; mais il a fallu céder aux instantes prières du maître, qui lui écrivit de sa propre main. J'espère que le changement d'air et la diversité des objets lui feront plus de bien que la résidence et l'application dans sa solitude.

[A Mm d>' Qrîgnari] Paris, 11 novembre 1676.

... M. de Pomponne m'a dit qu'à Rome il n'est question que de notre cardinal ; il n'en vient point de lettres qui ne soient pleines de ses louanges : on voulait l'y retenir pour être le conseil du pape. Il s'est encore acquis une nouvelle estime dans ce dernier voyage. Il a passé par Grenoble pour voir sa nièce, mais ce n'est pas sa chère nièce 2. C'est une chose bien cruelle de ne plus espérer la joie de le revoir; savezvous bien que cela fait une de mes tristes pensées'?...

[A MMU de Grignan) Paris, 15 octobre 1677.

... Je suis en peine, comme vous, du parrain de Pauline : cette pensée me tient au cœur et à l'esprit. Vous

t ' Quoique très souffrant de la goutte, le cardinal se rendit à Rome où il assura l'élection d'Innocent XI.

Lait la duchesse de Sault ; mais il appelait « sa chère nièce » M de Giignan, sa parente au sixième degré seulement.

ignorez la grandeur de cette perte : il faut espérer que Dieu nous le conservera. Il se tue. il s'épuise, il se casse la tête , il a toujours une petite fièvre. Je ne trouve pas que les autres en soient aussi en peine que moi. Enfin, hormis le quart d'heure qu'il donne du pain à ses truites, il passe le reste avec dom Robert, dans les distillations et les distinctions de métaphysique, qui le font mourir. On dira : « Pourquoi se tue-t-il? » Et que diantre veut-on qu'il fasse ? 11 a beau donner un temps considérable à l'église, il lui en reste encore trop.

[A Bussy-Rabutin] Paris, 27 juin 1678.

... Pour le cardinal de Retz, vous savez qu'il a voulu se démettre de son chapeau de cardinal. Le pape ne l'a pas voulu, et non seulement s'est trouvé offensé qu'on veuille se défaire de cette dignité quand on veut aller en paradis, mais il lui a défendu de faire aucun séjour à Saint-Mihiel, à trois lieues de Commercy, qui est le lieu qu'il avait choisi pour demeure, disant qu'il n'est pas permis aux cardinaux de faire aucune résidence dans d'autres abbayes que dans les leurs. C'est la mode de Rome ; et l'on ne se fait point ermite al clispetlo dcl papa1. Ainsi Commercy étant le lieu du monde le plus passant, il est venu demeurer à Saint-Denis 2, où il passe sa vie très conformément à la retraite qu'il s'est imposée. Il a été quelque temps à l'hôtel de Lesdiguières ; mais cette maison était devenue la sienne. Ce n'étaient plus les amis du duc qui y dînaient, c'étaient ceux du cardinal. Il a vu très peu de monde, et il est, il y a plus de deux mois, à Saint-Denis. Il a un procès qu'il fera juger, parce que, selon qu'il se tournera, ses dettes seront achevées d'être payées, ou non 3. Vous savez qu'il s'est acquitté de onze cent

1 « En dépit du pape. »

- En sa qualité d"abbé de Saint-Denis.

3 11 avait eu 1 millions de dettes.

mille écus. Il n'a reçu cet exemple de personne, et personne ne le suivra. Enfin il faut se fier à lui de soutenir sa gageure. Il est bien plus régulier qu'en Lorraine, et il est toujours très digne d'être honoré.

[A Bussy-Ilabu.tia] Paris, 25 août 1679.

... Plaignez-moi, mon cousin, d'avoir perdu le cardinal de Retz. Vous savez combien il était aimable, et digne de l'estime de tous ceux qui le connaissaient. J'étais son amie depuis trente ans, et je n'avais jamais reçu que des marques tendres de son amitié. Elle m'était également honorable et délicieuse. Il était d'un commerce aisé plus que personne du monde. Huit jours de fièvre continue m'ont été cet illustre ami. J'en suis touchée jusqu'au fond du cœur.

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