‹ Mme de SévignéChapitre 83 sur 123 · VIII. — LA ROCHEFOUCAULD ET M "« DE LA FAYETTE · texte numérisé non relu

VIII. — LA ROCHEFOUCAULD ET M "« DE LA FAYETTE

[A M™ de Grignari] Paris, 30 mai 1072.

... Mmc de La Fayette est toujours languissante, -M. de La Rochefoucauld toujours écloppé ; nous faisons quelquefois des conversations d'une tristesse qu'il semble qu'il n'y ait plus qu'à nous enterrer. Le jardin de Mme de La Fayette est la plus jolie chose du monde : tout est lleuri, tout est parfumé. Nous y passons bien des soirées, car la pauvre femme n'ose aller en carrosse. Nous vous souhaiterions bien quelquefois derrière une palissade pour entendre certains discours de certaines terres inconnues2 que nous croyons avoir découvertes.

1 Dans la correspondance de M"1C do Sé\i <rnc comme dans l'histoire, il csl impossible de séparer ces deux noms. Voir a» chapitre des Opinions littéraires ce qui concerne les romans de Mw de La Fayette.

7 Vllusion à la carte du Tendre dans la Clélit-, où figurent des « terres inconnues . et aussi aux analyses morales failcs par La Rochefoucauld et Ses amies.

[A Mm de Grignan] Paris, 9 juillet 1677.

... Je suis plus que jamais épouvantée de ce qui s'appelle dessèchement : la pauvre Mme de La Fayette en est tellement menacée, qu'elle tourne toutes ses pensées à finir comme ma pauvre tante. Elle est considérablement diminuée depuis que vous êtes partie ; elle ne s'est point remise de cette colique ; elle en est encore aux bouillons; et, après ces grands repas, elle est émue, et sa petite fièvre augmente, comme si elle avait fait une débauche. Ses médecins disent qu'il est temps de s'inquiéter, et que si elle allait plus avant dans ce chemin, elle pourrait être du nombre de ceux qui traînent leur misérable vie jusqu'à la dernière goutte d'huile. Cela m'attriste, et pour elle, que j'aime fort, et pour ceux qui ont le sang si extrêmement subtil : il me semble qu'il ne faut rien pour embraser toute la machine.

[A 3/M de Grignan] F'aris, 15 mars 1680.

Je crains bien pour cette fois que nous ne perdions M. de la Rochefoucauld. Sa fièvre a continué. Il reçut hier Notre-Seigneur; mais son état est chose digne d'admiration. Il est fort bien disposé pour sa conscience : voilà qui est fait; mais du reste, c'est la maladie et la mort de son voisin dont il est question. Il n'en est pas effleuré, il n'en est pas troublé ; il entend plaider devant lui la cause des médecins, du frère Ange, et de l'Anglais1 d'une tête libre, sans daigner quasi dire son avis; je reviens à ce vers :

Trop au-dessous de lui pour y prêter l'esprit. Il ne voyait point hier matin M1UC de La Fayette,

1 Le frère Ange élait un guérisseur assez connu. Ouant à l'Anglais, fort jalouse des autres médecins, il s'appelait Talbot : c'est lui qui introduisit en France le quinquina.

parce qu'elle pleurait, et qu'il recevait Notre-Seigneur; il envoya savoir à midi de ses nouvelles. Croyez-moi, ma fille, ce n'est pas inutilement qu'il a fait des réflexions toute sa vie : il s'est approché de telle sorte ces derniers moments, qu'ils n'ont rien de nouveau ni d'étranger pour lui. M. de Marsillac1 arriva avant-hier à minuit, si comblé de douleur amère, que vous ne seriez pas autrement pour moi. Il fut longtemps à se faire un visage et une contenance; il entre enfin, et trouve M. de La Rochefoucauld dans cette chaise, peu différent de ce qu'il est toujours. Comme c'est M. de Marsillac qui est son ami, de tous ses enfants, on fut persuadé que le dedans était troublé; mais il n'en parut rien, et il oublia de lui parler de sa maladie. Ce fils ressortit pour crever ; et après plusieurs agitations, plusieurs cabales, Gourville contre l'Anglais, Langlade pour l'Anglais, chacun suivi de plusieurs de la famille, et les deux chefs conservant toute l'aigreur qu'ils ont l'un pour l'autre, M. de Marsillac décida pour l'Anglais; et hier à cinq heures du soir, M. de La Rochefoucauld prit le remède de l'Anglais, et à huit encore. Comme on n'entre plus du tout dans cette maison, on a peine à savoir la vérité; cependant on m'assure qu'après avoir été cette nuit à un moment près de mourir, par le combat du remède et de l'humeur de la goutte, il a fait une si considérable évacuation, que, quoique la fièvre ne soit pas encore diminuée, il y a sujet de tout espérer. Pour moi, je suis persuadée qu'il en réchappera.

[A JY",C de Grignan] Paris, 17 mars IGso.

Quoique cette lettre ne parte que mercredi, je ne puis m'empècher de la commencer aujourd'hui, pour vous dire que M. de La Rochefoucauld est mort celle uuit. J'ai la tète si pleine de ce malheur, et de l'ex-

1 Le (ils du duc. grand mailrc de la garde-robe, plus lard grand veneur.

trème affliction de notre pauvre amie S qu'il faut que je vous en parle. Hier samedi, le remède de l'Anglais avait fait des merveilles; toutes les espérances de vendredi étaient augmentées; on chantait victoire : la poitrine était dégagée, la tète libre, la fièvre moindre, des évacuations salutaires. Dans cet état, hier à six heures, il tourne à la mort. Tout d'un coup, les redoublements de fièvre, l'oppression, les rêveries : en un mot, la goutte l'étrangle traîtreusement ; et quoiqu'il eût beaucoup de force, et qu'il ne fût point abattu des saignées, il n'a fallu que quatre ou cinq heures pour l'emporter ; et à minuit il a rendu l'âme entre les mains de M. de Condom. M. de Marsillac ne l'a point quitté d'un moment. Il est dans une affliction qui ne peut se représenter : cependant, ma fille, il retrouvera le roi et la cour; toute sa famille se retrouvera à sa place; mais où Mmc de La Fayette retrouvera-t-elle un tel ami, une telle société, une pareille douceur, un agrément, une confiance, une considération pour elle et pour son fils ? Elle est infirme, elle est toujours dans sa chambre, elle ne court point les rues. M. de La Rochefoucauld était sédentaire aussi : cet état les rendait nécessaires l'un à l'autre, et rien ne pouvait être comparé à la confiance et aux charmes de leur amitié. Songez-y, ma fille; vous trouverez qu'il est impossible de faire une perte plus considérable, et dont le temps puisse moins consoler. Je n'ai pas quitté cette pauvre amie tous ces jours-ci ; elle n'allait point faire la presse parmi cette famille ; en sorte qu'elle avait besoin qu'on eût pitié d'elle. Mmc de Coulanges a très bien fait aussi, et nous continuerons quelque temps encore aux dépens de notre rate, qui est toute pleine de tristesse. Voilà en quel temps sont arrivées vos jolies petites lettres, qui n'ont été admirées jusqu'ici que de Mme de Coulanges et de moi. Quand le

1 M"8 de La Fayclle qui vivait dans l'intimité de La Rochefoucauld depuis des années.

chevalier sera de retour, il trouvera peut-être un temps propre pour les donner. En attendant, il faut en écrire une de douleur à M. de Marsillac : il met en honneur toute la tendresse des enfants, et fait voir que vous n'êtes pas seule; mais, en vérité, vous ne serez guère imités. Toute cette tristesse m'a réveillée ; elle me représente l'horreur des séparations, et j'en ai le cœur serré.

Mercredi 2U mars.

Il est enfin mercredi. M. de La Rochefoucauld est toujours mort, et M. de Marsillac toujours affligé et si bien enferme, qu'il ne semble pas qu'il songe a sortir de cette maison. La petite santé de Mme de La Fayette soutient mal une pareille douleur; elle en a la fièvre; et il ne sera pas au pouvoir du temps de lui ôter l'ennui de cette privation. Sa vie est tournée d'une manière qu'elle le trouvera tous les jours à dire. Vous devez m'écrire tout au moins quelque chose pour elle.

[A M*» de Grignan] Paris, 29 mars 1680.

M. le duc 1 me parla beaucoup de M. de La Rochefoucauld, et les larmes lui en vinrent encore aux yeux. 11 y eut une scène bien vive entre lui et M1UC de* La Fayette, \c soir que ce pauvre homme était à l'agonie. Je n'ai jamais tant vu de larmes, ni jamais une douleur plus tendre et plus vraie : il était impossible de n'être pas comme eux ; ils disaient des choses à fendre le cœur; je n'oublierai jamais cette soirée. Hélas, ma chère enfant, il n'y a que vous qui ne me parliez point encore de cette perte. Ah i c'est où l'on connaît encore mieux l'horrible éloignement : vous m'envoyez des billets et des compliments pour lui; vous n'avez pas envie que je les porte si tôt. M. de

1 Henri .le UouiLoii. Gis du grand Coudé.

Marsillac aura les lettres de M. de Grignan avec le temps; il n'y eut jamais une affliction plus vive que la sienne. Mme de La Fayette ne l'a point encore vu. Quand les autres de la famille sont venus la voir, c'a été un renouvellement étrange. M. le duc me parlait donc tristement là-dessus.

[A M™ de Grignan] Paris. 12 avril 1G80.

Je vis Mme de La Fayette au sortir de cette cérémonie *■; je la trouvai tout en larmes : il était tombé sous sa main de l'écriture de M. de La Rochefoucauld, dont elle fut surprise et affligée. Je venais de quitter Mllcs de La Rochefoucauld aux Carmélites, où elles avaient aussi pleuré leur père : l'aînée surtout a figuré avec M. de Marsillac. C'était donc à l'oraison funèbre de Mme de Longueville qu'elles pleuraient M. de La Rochefoucauld. Ils sont morts dans la même année. Il y avait bien à rêver sur ces deux noms. Je ne crois pas. eu vérité, que Mme de La Fayette se console; je lui suis moins bonne qu'une autre, car nous ne pouvons nous empêcher de parler de ce pauvre homme, et cela la tue : tous ceux qui lui étaient bons avec lui perdent leur prix auprès d'elle. Elle a lu votre petite lettre; elle vous remercie tendrement de la manière dont vous comprenez sa douleur.

[A Mmc de Grignan] Aux Rochers, 12 oclobre 1G89.

Il faut que je vous conte que Mmc de La Fayette m'écrit, du ton d'un arrêt du conseil d'en haut, de sa part premièrement, puis de celle de Mmc de Chaulnes et de Mme de Lavardin, me menaçant de ne me plus aimer si je refuse de retourner tout à l'heure à Paris 2;

1 II s'agit de l'oraison funèbre de MmL' la duchesse de Longueviile, l'héroïne de la Fronde : elle avait été fort aimée jadis par La Rochefoucauld.

- Voir plus haut. p. 113.

et me disant que je serai malade ici, que je mourrai, que mon esprit baissera, qu'enfin point de raisonnements, il faut venir, et qu'elle ne lira seulement pas mes méchantes raisons. Ma fille, cela est d'une vivacité et d'une amitié qui m'a fait plaisir; et puis elle continue. Voici les moyens : j'irai à Malicorne avec l'équipage de mon fils; Mme de Chaulnes y fait trouver celui de M. le duc de Chaulnes; j'arriverai à Paris; je logerai chez cette duchesse; je n'achèterai deux chevaux que ce printemps: et voici le beau : je trouverai mille écus chez moi de quelqu'un qui n'en a que faire, qui me les prête sans intérêt, qui ne me pressera point de les rendre; et que je parte tout à l'heure. Cette lettre est longue au sortir d'un accès de fièvre : j'y réponds aussi avec reconnaissance, mais en badinant, l'assurant que je ne m'ennuierai que médiocrement avec mon fils, sa femme, des livres, et l'espérance de me mettre en état de retourner cet été à Paris, sans être logée hors de chez moi, sans avoir besoin d'équipage, parce que j'en aurai un, et sans devoir mille écus à un généreux ami, dont la belle âme et le beau procédé me presseraient plus que tous les sergents du monde; qu'au reste, je lui donne ma parole de n'être point malade, de ne point vieillir, de ne point radoter, et qu'elle m'aimera toujours, malgré sa menace. Voilà comme j'ai répondu à ces trois lionnes amies.

A .1/""' do Grignan] Aux Rochers, \ janvier 1G90.

... La pauvre Mmc de La Fayette n'a point encore senti la douceur de son nouveau petit ménage ' : elle n'est pas encore hors de cette colique; c'est Croisilles qui m'écrit au lieu d'elle : sa mauvaise santé l'empêche bien d'être sensible à la douceur de la vie. C'est une femme aimable, estimable, et que vous aimiez dès que

Bile avait marié son fils René avec Mllc Jeanne de Marillac, le 12 décembre 1G89.

vous aviez le temps d'être avec elle et de faire usage de son esprit et de sa raison : plus on la connaît, plus on s'y attache. Nous avons bien ri et bien fait des folies avec sa sagesse : vous en souvient-il? Quand elle parle de vous et de ces temps-là, elle vous met au-dessus de tout ce qu'elle connaît d'esprit et d'agréments; mais elle est trop malade, il n'y a point de raison l.

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