IX. — LA MORT DE L'ABBE BAYARD
A J/mc de Grignan] Autry, 4 octobre 1677.
... J'admire, ma chère enfant, que j'aie pu vous écrire tout ceci 3, ayant sur le cœur la tristesse et la surprise de la mort subite et terrible du pauvre abbé Bayard. Je crois rêver en l'écrivant : ce fut la première chose que je trouvai dans une lettre de d'Hacqueville qui m'attendait ici. Il vous l'aura mandée comme à moi ; mais je veux vous en parler. Je vous écrivis de Langlar un certain dimanche, dans la lettre du chevalier. Tout était en joie et en danse chez cet abbé; les violons, les fifres, les tambours faisaient un bruit de fête de province, le plus agréable du monde, sur cette belle terrasse. Sa santé avait été célébrée ; j'avais fait son portrait à ceux de notre troupe qui ne l'avaient jamais vu et j'avais dit beaucoup de bien de son cœur et de son âme, parce qu'il y en avait beaucoup à dire. Ma fille, savez-vous ce qui arrivait pendant tout cela? Il mourait, il expirait; et le lendemain, quand je lui écrivis en partant, une relation de ce qui s'était passé chez lui, dont il aurait été ravi, il n'était plus au monde, et c'était à un mort que j'écrivais. Je vous
1 \Tac de La Fayette mourut au mois de mai 1G03.
- L'abbé Bayard habitait, non loin de Vichy, le joli domaine de Langlar (voir plus haut, p. 83). C'était un grand ami de Mme de La Fayette et de Mmc de Sévigné.
3 Quelques nouvelles insignifiantes au début de la lettre.
avoue que je fis un cri du fond de mon cœur en apprenant cet arrangement de la Providence, et mon esprit en sera longtemps étonné. J'avais une véritable envie de le voir, et de lui conter la bonne vie que nous avions faite à Langlar, et le regret de ne l'avoir pas eu, comme la meilleure chose que nous puissions avoir; et la première ligne que je lis, c'est sa mort, mais quelle mort ! il se portait très bien ; il avait passé la veille chez Mme de Coulanges, avec M. de La Rochefoucauld ; il avait parlé de moi, et de la joie qu'il avait de penser que j'étais chez lui. Le dimanche il prend un bouillon, il le vomit; il eut soif l'après-dinée, il demanda à boire; on le quitte pour un moment, on revient, et on le trouve mort sur sa chaise : quelle surprise ! mais quelle promptitude ! On est souvent un fort honnête homme, qu'on n'est pas un très bon chrétien ; sans confession, sans préparation ; enfin c'est un abîme de méditation. Il avait un abcès dans la poitrine, qui s'est crevé tout d'un coup, et l'a étouffé. Ma très chère, je vous demande pardon, je ne saurais me taire sur une si triste aventure. Je suis assurée que le chevalier en sera surpris par des circonstances que je vous ai dites. J'ai écrit à mon médecin pour me rendre compte de cette santé que je lui avais laissée entre les mains.