I- HISTOIRE DU XVIIe SIÈCLE DANS LES (( LETTRES
elle fit sortir du jeu la marquise d'Alluye ; elles ne parurent plus. L'heure du souper vint ; on dit que M™ la comtesse soupait en ville : tout le monde s'en alla, persuadé de quelque chose d'extraordinaire. Cependant on fit beaucoup de paquets, on prit de l'argent, des pierreries ; on fit prendre des justaucorps gris aux laquais et aux cochers ; on fit mettre huit chevaux au carrosse. Elle fit placer auprès d'elle dans le fond la marquise d'Alluye, qu'on dit qui ne voulait pas aller, et deux femmes de chambre sur le devant. Elle dit à ses gens qu'ils ne se missent point en peine d'elle, qu'elle était innocente ; mais que ces coquines de femmes avaient pris plaisir a la nommer : elle pleura ; elle passa chez Mme de Garignan, et sortit de Paris à trois heures du matin. On dit qu'elle va à Namur. Vous croyez qu'on n'a pas dessein de la suivre. On ne laissera de faire son procès, ne fût-ce que pour la justifier : il y a bien des noirceurs dans ce que dit la Voisin. Le duc de Villeroi parait très affligé, ou pour mieux dire ne paraît pas, car il est enfermé dans sa chambre et ne voit personne. Peut-être vous dirai-je encore quelque nouvelle avant que de fermer cette lettre.
[A M™ de Grignan] Paris, 31 janvier I G S 0 .
Il faut reprendre le fil des nouvelles, que je laisse toujours reposer quand je traite le chapitre de votre santé. M. de Luxembourg a été deux jours sans manger. Il avait demandé plusieurs jésuites ; on les lui a refusés ; il a demandé la Vie des Saints, on la lui a donnée : il ne sait, comme vous voyez, à quel saint se vouer. Il fut interrogé à quatre heures vendredi ou samedi, je ne m'en souviens pas ; il parut ensuite fort soulagé, et soupa. On croit qu'il aurait mieux fait de mettre son innocence en pleine campagne, et de dire qu'il reviendrait quand ses juges naturels1 le feraient
; I.o l'ailomonl ilo Paris.
revenir. Il fait grand tort au duché en reconnaissant cotte chambre ; mais il a voulu obéir aveuglément à Sa Majesté. M. de Cessac a suivi l'exemple de Mme la Comtesse1. Mmos de Bouillon et de Tingry furent interrogées lundi à cette chambre de l'Arsenal. Leurs nobles familles les accompagnèrent jusqu'à la porte. Il ne paraît pas jusqu'ici qu'il y ait rien de noir aux sottises qu'on leur impute : il n'y a pas même du grisbrun. Si on ne trouve rien de plus, voilà de grands scandales qu'on aurait pu épargner à des personnes de cette qualité. Le maréchal de Yilleroi dit que ces messieurs et ces dames ne croient pas en Dieu et qu'ils croient au diable. Vraiment, on conte des choses ridicules de tout ce qui se passait chez ces abominables femmes. La maréchale de La Ferté. qui est si bien nommée, alla par complaisance 2 avec Mmc la comtesse, et ne monta point. M. de Langres était avrec la maréchale; voilà qui est bien noir. Cette affaire lui donne un plaisir qu'elle n'a pas ordinairement, c'est d'entendre dire qu'elle est innocente. La duchesse de Bouillon alla demander à la Voisin un peu de poison pour faire mourir un vieux et ennuyeux mari qu'elle avait, et une invention pour épouser un jeune homme qu'elle aimait. Ce jeune homme était M. de Vendôme, qui la menait d'une main, et M. de Bouillon, de l'autre ; et de rire. Quand une Mancine 3 ne fait qu'une folie comme celle-là, c'est donné ; et ces sorcières vous rendent cela sérieusement, et font horreur à toute l'Europe d'une bagatelle.
... Voici ce que j'apprends d*e bon lieu. Mme de Bouillon entra comme une petite reine dans cette chambre : elle s'assit dans une chaise qu'on lui avait préparée : et au lieu de répondre à la première question, elle
1 La comtesse de Soissons.
2 Chez la Voisin .
3 La duchesse de Bouillon était Marie-Anne Maucini, sœur de la comtesse de Soissons.
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demanda qu'on écrivit ce qu'elle voulait dire. C'était : « Qu'elle ne venait là que par le respect qu'elle avait pour l'ordre du roi, et nullement pour la chambre, qu'elle ne reconnaissait point, ne voulant point déroger au privilège des ducs. » Elle ne dit pas un mot que cela ne fût écrit, et puis elle ôta son gant, et fit voir une très belle main. Elle répondit sincèrement, jusqu'à son âge. « Connaissez-vous la Vigoureux? — Non. — Connaissez-vous la Voisin ? — Oui. — Pourquoi voulezvous vous défaire de votre mari ? — Moi, me défaire ! vous n'avez qu'à lui demander s'il en est persuadé ; il m'a donné la main jusqu'à cette porte. — Mais pourquoi alliez-vous si souvent chez cette Voisin? — C'est que je voulais voir les Sibylles qu'elle m'avait promises : cette compagnie méritait bien qu'on fît tous les pas. — N'avez-vous pas montré à cette femme un sac d'argent? » Elle dit que non, par plus d'une raison, et tout cela d'un air fort riant et fort dédaigneux. « Hé bien ! Messieurs, est-ce là tout ce que vous avez à me dire ? — Oui, Madame. » Elle se lève, et en sortant, olle dit tout haut : « Vraiment, je n'eusse jamais cru (pie des hommes sages pussent demander tant de sotrtises. » Elle fut reçue de tous ses amis, parents et amies avec adoration, tant elle était jolie, naïve, naturelle, hardie, et d'un bon air, et d'un esprit tranquille. Pour la Tingry, elle n'était pas si gaillarde. M. de Luxembourg est entièrement déconfit; ce n'est pas un homme, ni un petit homme; ce n'est pas même une femme : c'est une vraie femmelette. « Fermez cette fenêtre; allumez du feu; donnez-moi du chocolat; donnez-moi ce livre; j'ai quitté Dieu, il m'a abandonné. » Voilà ce qu'il a montré à Bezemaux et à ses commissaires, avec une pâleur mortelle. Quand on n'a que cela à porter a la Bastille, il vaut bien mieux gagner pays, comme le roi, avec beaucoup de bonté, lui en avait donné les moyens, j usqu'au moment qu'il s'est enfermé. Mais il faut en revenir malgré soi à la Providence : il n'était pas naturel de se conduire comme il a fait.
étant aussi faible qu'il le paraît. Je me trompais, Mnie de Meckelbourg ne l'a point vu ; et la Tingry, qui revint avec lui de Saint-Germain, n'eut pas la pensée non plus que lui, de donner le moindre avis à Mmc de Meckelbourg ; il y avait du temps de reste ; mais la Tingry éloignait tout le monde de lui, l'obsédait au point qu'il ne connaissait plus qu'elle. J'ai vu cette Meckelbourg aux filles du Saint-Sacrement, où elle s'est retirée. Elle est très affligée et se plaint fort de la ïingry, qu'elle accuse de tous les malheurs de son frère. Je lui fis par avance tous vos compliments, l'assurant que vous seriez fort touchée de son malheur : elle me dit mille douceurs pour vous. On pourrait faire présentement tout ce qu'on voudrait dans Paris, qu'on n'y penserait pas. On a oublié Mmo de Soubise et l'agonie de cette pauvre Bertillac : je ne sais en vérité comme cela va.
[A Mm* de Grignan] Paris, 2 février 1680.
On continue à blâmer un peu la sagesse des juges qui a fait tant de bruit et nommé scandaleusement de si grands noms pour si peu de chose. M. de Bouillon a demandé au roi permission de faire imprimer l'interrogatoire de sa femme, pour l'envoyer en Italie et par toute l'Europe, où l'on pourrait croire que Mme de Bouillon est une empoisonneuse. Mm0 de La Ferté, ravie d'être innocente une fois en sa vie, a voulu à toute force jouir de cette qualité ; et quoiqu'on lui eût mandé de ne point venir si elle ne voulait, elle le voulut, et cela fut encore. plus léger que Mme de Bouillon. Feuquière et Mmc du Roure1, toujours des peccadilles; mais voici ce qui est désagréable pour les prisonniers, c'est que la chambre ne travaillera de vingt jours, soit pour tâcher de se racquitter en faisant des informations nouvelles, soit en faisant venir de loin des gens accu-
• ' Elle élait accusée d'avoir demandé à la Voisin un philtre pour empoisonner Mlle de La Vallièro.
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ses. comme par exemple cette Polignac, qui a un décret, ainsi que la Comtesse de Soissons. Enfin voilà vingt jours de repos, ou de désespoir. Cependant la comtesse de Soissons gagne pays et fait fort bien : il n'est rien tel que de mettre son crime ou son innocence au grand air.
[A Mme de Grignan] Paris 1G février 1680.
Mm0 de Bouillon s'est si bien vantée des réponses qu'elle a faites aux juges, qu'elle s'est attiré une bonne lettre de cachet pour aller à Nérac près des Pyrénées : elle partit hier avec beaucoup de douleur. Il y a bien à méditer sur ce départ. Si elle est innocente, elle perd infiniment de n'avoir pas le plaisir de triompher; si elle est coupable, elle est heureuse d'éviter les confrontations infâmes et les convictions. Toute sa famille l'a conduite jusqu'à une demi-journée .d'ici, comme Psyché ' : la voilà où était autrefois la bonne reine Marguerite 2. Voyez un peu les quatre sœurs, quelle étoile errante les domine ! En Espagne, en Angleterre, en Flandre, au fond de la Guienne. On fait le procès par contumace à la comtesse de Soissons. M. d'Alluye est exilé à Amboise : il parlait trop. On ne dit rien de M. de Luxembourg, quoiqu'il ait été confronté : les juges sont muets. Je m'en vais faire vos compliments à Mme de IMeckelbourg, qui pleure et se tourmente fort.
\ Mmt do Grignan] Paris, 22 février 1080.
Je ne vous parlerai que de la Voisin : ce ne fut point mercredi, comme je vous l'avais mandé, qu'elle fut brûlée; ce ne fut qu'hier. Elle savait son arrêt dès lundi, chose extraordinaire! Le soir clic dit à ses gardes : « Quoi! nous ne ferons point médianoche! »
1 Allusion au roman de La Fontaine où toute la famille de Psyché la conduit jusqu'au pied de la montagne sur laquelle habite son futur épou\. -' Marguerite de Valois, Bœur de François I'".
Elle mangea avec eux à minuit par fantaisie, car il n'était point jour maigre; elle but beaucoup de vin; elle chanta vingt chansons à boire. Le mardi, elle eut la question ordinaire, extraordinaire ; elle avait dîné et dormi huit heures; elle fut confrontée sur le matelas à MMines de Dreux et Le Féron, et à plusieurs autres : on ne parle point encore de ce qu'elle a dit; on croit toujours qu'on verra des choses étranges. Elle soupa le soir, et recommença, toute brisée qu'elle était, à faire la débauche avec scandale : on lui en fît honte, et on lui dit qu'elle ferait bien mieux de penser à Dieu et de chanter un Ave, maris Stella, ou un Salve. que -toutes ces chansons ; elle chanta l'un et l'autre en ridicule; elle dormit ensuite. Le mercredi se passa de même en confrontations et débauches, et chansons : elle ne voulut point voir de confesseur. Enfin le jeudi, qui était hier, on ne voulut lui donner qu'un bouillon : elle en gronda, craignant de n'avoir pas la force de parler à ces messieurs. Elle vint en carrosse de Vincennes à Paris ; elle étouffa un peu, et fut embarrassée : on la voulut faire confesser, point de nouvelles. A cinq heures on la lia; et avec une torche à la main, elle parut dans le tombereau, habillée de blanc ; c'est une sorte d'habit pour être brûlée; elle était fort rouge, et l'on voyait qu'elle repoussait le confesseur et le crucifix avec violence. Nous la vîmes passer à l'hôtel de Sully, Mme de Chaulnes, Mme de Sully, la comtesse de Fiesque, et bien d'autres. A Notre-Dame elle ne voulut jamais prononcer l'amende honorable, et à la Grève elle se défendit autant qu'elle put de sortir du tombereau : on l'en tira de force; on la mit sur le bûcher assise et liée avec du fer, on la couvrit de paille ; elle jura beaucoup, elle repoussa la paille cinq ou six fois ; mais enfin le feu s'augmenta, et on la perdit de vue, et ses cendres sont en l'air présentement. Voila la mort de Mm0 Voisin, célèbre par se£ crimes et par son impiété. Un juge, à qui mon fils disait l'autre jour que c'était une étrange chose que
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de la faire brûler à petit feu, lui dit : « Ah Monsieur, il y a certains petits adoucissements, à cause de la faiblesse du sexe. — Eh quoi, Monsieur? On les étrangle? — Non; mais on leur jette des bûches sur la tète ; les garçons du bourreau leur arrachent la tète avec des crocs de fer. » Vous voyez bien, ma fille, que cela n'est pas si terrible que l'on pense : comment vous portezvous de ce petit conte? Il m'a fait grincer des dents. Une de ces misérables, qui fut pendue l'autre jour, avait demandé la vie à M. de Louvois, et qu'en ce cas elle dirait des choses étranges : elle fut refusée. « Eh bien ! dit-elle, soyez persuadé que nulle douleur ne me fera dire une seule parole. » On lui donna la question ordinaire, extraordinaire, et si extraordinairement extraordinaire qu'elle pensa y mourir, comme une autre qui expira, le médecin lui tenant le pouls, cela soit dit en passant. Cette femme donc souffrit tout l'excès de ce martyre sans parler. On la mène à la Grève; avant que d'être jetée, elle dit héroïquement: « Messieurs, assurez M. de Louvois que je suis sa servante, et que je lui ai tenu ma parole ; allons, qu'on achève. » Elle fut expédiée à l'instant. Que dites-vous de cette sorte de courage ? Je sais encore mille petits contes agréables comme celui-là ; mais le moyen de tout dire?
[A J/"'u de Grignan] Paris, 28 février 108U.
M . de La Rochefoucauld nous conta hier qu'à Bruxelles la comtesse de Soissons avait été contrainte de sortir doucement de l'église, et que l'on avait fait une danse de chats liés ensemble, ou, pour mieux dire, une criaillerie par malice et un sabbat si épouvantable, qu'ayant crié en même temps que c'étaient des diables et des sorciers qui la suivaient, elle avait été obligée, comme je vous dis, de quitter la place, pour laisser passer cette folie, qui ne vient pas d'une trop bonne disposition «les peuples. On ne dit rien de M. de Lûxem-
bourg. Cette Voisin ne nous a rien produit de nouveau : elle a donné gentiment son âme au diable tout au beau milieu du feu ; elle n'a fait que passer de l'un à l'autre.
[A l/'"c de Grignan] Paris, 1er mai 1080
Mmc de Dreux sortit hier de prison. Elle fut admonestée, qui est une très légère peine, avec cinq cents livres d'aumône. Cette pauvre femme a été un an dans une chambre où le jour ne venait que d'un très petit trou d'en haut, sans nouvelles, sans consolation. Sa mère, qui l'aimait très passionnément, qui était encore assez jeune et bien faite, et qu'elle aimait aussi, mourut, il y a deux mois, de la douleur de voir sa fille en cet état. Mme de Dreux, à qui on ne l'avait point dit fut reçue hier à bras ouverts de son mari et de toute sa famille, qui l'allèrent prendre à cette chambre de l'Arsenal. Sa première parole qu'elle dit, ce fut : « Et où est ma mère? et d'où vient qu'elle n'est pas ici? » M. de Dreux lui dit qu'elle l'attendait chez elle. Elle ne put sentir la joie de sa liberté, et demandait toujours ce qu'avait sa mère, et qu'il fallait qu'elle fût bien malade, puisqu'elle ne venait point l'embrasser. Elle arrive chez elle ! « Quoi ! je ne vois point ma mère! je ne l'entends point ! » Elle monte avec précipitation; on ne savait que lui dire : tout le monde pleurait, elle courait dans sa chambre, elle l'appelait; enfin un père célestin, son confesseur, parut et lui dit qu'elle ne la trouverait point, qu'elle ne la verrait que dans le ciel, qu'il fallait se résoudre à la volonté de Dieu. Cette pauvre femme s'évanouit, et ne revint que pour faire des plaintes et des cris qui faisaient fendre le cœur, disant que c'était elle et la vue de son malheur qui l'avaient tuée; qu'elle voudrait être morte en prison; qu'elle ne pouvait rien sentir que la perte d'une si bonne mère. Le petit Coulanges était présent à ce spectacle ; il avait couru chez M. de Dreux, comme beaucoup d'autres, et il nous conta tout ceci hier au
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soir, si naturellement et si touché lui-même, que Mmc de Coulanges en eut les yeux rouges, et moi j'en pleurai sans pouvoir m'en empêcher. Que dites-vous, ma fille, de cette amertume, qui vient troubler sa joie et son triomphe, et les embrassements de toute sa famille et de tous ses amis? Elle est encore aujourd'hui dans des pleurs que M. de Richelieu ne peut essuyer; il a fait des merveilles dans toute cette affaire. Je me suis jetée insensiblement dans ce détail, que vous comprendrez mieux qu'une autre, et dont tout le monde est touché. On croit que M. de Luxembourg sera tout aussi bien traité que Mme de Dreux * ; car même il y avait des juges qui étaient d'avis de la renvoyer sans être admonestée; et c'est une chose terrible que le scandale qu'on a fait sans pouvoir convaincre les accusés : cela marque aussi l'intégrité des juges.