LE JEU A LA COUR DE LOUIS XIV
[A -1/"1C de Grignan] Paris, IS mars 1071.
11 y a présentement une nouvelle qui fait l'unique entretien de Paris. Le roi a commandé à M. de S...2, de se défaire de sa charge, et tout de suite de sortir de Paris. Savez-vous pourquoi? Pour avoir trompé au jeu, et avoir gagné cinq cent mille écus avec des cartes ajustées. Le cartier fut interrogé par le roi lui-même : il nia d'abord; enfin, sur le pardon que Sa Majesté lui promit, il avoua qu'il faisait ce métier depuis longtemps; on dit même que cela se répandra plus loin, car il y a plusieurs maisons où il fournissait de ces bonnes caries rangées. Le roi a eu beaucoup de peine
1 II fui effectivement mis hors de cause peu de temps aprè-. -' Le marquis de Ccssac, maitre de la gardo-rube du roi.
à se résoudre à déshonorer un homme de la qualité de S...; mais voyant que depuis deux mois tous ceux qui jouaient avec lui étaient ruinés, Sa Majesté a cru qu'il y allait de sa conscience à faire éclater cette friponnerie. S... savait si bien le jeu des autres que toujours il faisait va-tout sur la dame de pique, parce que tous les piques étaient dans les autres jeux. Le roi perdait toujours à trente-un de trèfle, et disait : « Le trèfle ne gagne point contre le pique en ce pays-ci. » S... avait donné trente pistoles aux valets de chambre de Mluc de La Vallière, pour leur faire jeter dans la rivière toutes les cartes qu'ils avaient, sous prétexte qu'elles n'étaient point bonnes, et avait introduit son cartier. Celui qui le conduisait dans cette belle vie s'appelle* Pradier, et s'est éclipsé aussitôt que le roi défendit à S... de se trouver devant lui. S... aurait dû. s'il avait été innocent, se mettre en prison et demander qu"on lui fit son procès; mais il n'a pas pris ce chemin et a trouvé celui de Languedoc plus sûr : bien des gens lui conseillaient celui de la Trappe, après un malheur comme celui-là. Voilà de quoi on parle uniquement.
[A Mmc de Grignan] o janvier 1072.
MM. Dangcau et Langlée ont eu de grosses paroles, à la rue des Jacobins, sur un payement de l'argent du jeu. Dangeau menaça; Langlée repoussa l'injure par lui dire qu'il ne se souvenait pas qu'il était Dangeau, et qu'il n'était pas sur le pied clans le monde d'un homme redoutable. On les accommoda ; ils ont tous deux tort, et les reproches furent violents et peu agréables pour l'un et pour l'autre : Langlée est fier et familier au possible. Il jouait l'autre jour au brelan avec le comte de Gramont, qui lui dit, sur quelques manières un peu libres : « Monsieur de Langlée, gardez ces familiarités-là pour quand vous jouerez avec le roi. »
L'HISTOIRE DU XVIIe SIÈCLE DA.NS LES « LETTRES )) 273
[A Mmc de Grignan] Aux Rochers, 9 octobre IG75.
On joue des sommes immenses à Versailles : le hoca est défendu à Paris, sur peine de la vie, et on le joue chez le roi ; cinq mille pistoles en un matin, ce n'est rien. C'est un coupe-gorge; chassez bien ce jeu de
chez vous.
[A Alme de Grignan] Paris, 22 juillet 1676.
... On joue tous les jours dans l'appartement du roi ; c'est au reversi. Le roi et Mmo de Montespan tiennent un jeu; la Reine et Mme de Soubise, qui joue quand Sa Majesté prie Dieu : elle est de deux pistoles sur cent; Monsieur et M. de Créqui, Dangeau et ses croupiers, Langlée et les siens : voilà où l'on voit perdre ou gagner tous les jours deux ou trois mille louis.
[A Mmt de Grignan] Paris, 29 juillet 1676.
... Je voyais jouer Dangeau ; et j'admirais combien nous sommes sots au jeu auprès de lui. Il ne songe qu'a son affaire et gagne où les autres perdent; il ne néglige rien, profite de tout, il n'est point distrait : en un mot sa bonne conduite défie la fortune ; aussi les deux cent mille francs en dix jours, les cent mille ('mus en un mois, tout cela se met sur le livre de sa recette...
... Enfin on quitte le jeu; on n'a point du tout de peine à faire les comptes ; il n'y a point de jetons ni de marques; les poules sont au moins de cinq, six ou sept cents louis, les grosses de mille, de douze cents. On en met d'abord vingt-cinq chacun, c'est cent; et puis celui qui fait en met dix. On donne chacun quatre louis à celui qui a le quinola ; on passe ; et quand on fait jouer et qu'on ne prend pas la poule, on en met seize à la poule, pour apprendre à jouer mal à
MADAME DE 3ÉVIGNÉ. ]N
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propos. On parle sans cesse, et rien ne demeure sur le cœur. « Combien avez-vous de cœurs? — J'en ai deux, j'en ai trois, j'en ai un, j'en ai quatre. Il n'en a donc que trois, que quatre. » Dangeau est ravi de tout ce caquet : il découvre le jeu, il tire ses conséquences, il voit à qui il a affaire, enfin j'étais fort aise de voir cet excès d'habileté. Vraiment, c'est bien lui qui sait le dessous des cartes, car il sait toutes les autres couleurs.
[A M. de Bussy] Paris, 18 décembre 1G78.
Pour revenir à la bassette, c'est une chose qui ne se peut représenter. On y perd fort bien cent mille pistoles en un soir. Pour moi, je trouve que passé ce qui se peut jouer d'argent comptant, le reste est dans les idées, et se joue au racquit, comme font les petits enfants1. Le roi paraît fâché de ces excès. Monsieur a mis toutes ses pierreries en gage.