SEJOUR EN ANGLETERRE
rency, Lally, Jaucourt, Malouet. Mais, autour d'eux, dans la France dispersée de Tëmigration, elle retrouva, aigries par la misère et par Fexil, toutes les inimitiés de Paris.
Malgré son inépuisable bienfaisance, les royalistes continuèrent de la déchirer. L*extrême liberté de son langage, le sans- façon de ses manières, ses habitudes de familiarité avec ses amis. Leur incorrigible esprit d'indiscrétion et d'intrigue excité encore par leur oisiveté forcée, ne donnaient que trop de prise aux médisants. Faute d'autre refuge^ le vieux monde, dans son naufrage, se réfugiait dans l'intolérance. Le pêle-mêle de la société européenne s'ordonnait brusquement. On épurait partout. Si Mme du Barry trouvait encore quelque considération dans le beau monde émigré, c'est qu'elle avait eu la faveur du Roi Très Chrétien. Cette orthodoxie indirecte lui tenait lieu d'autres vertus. Mme de Staël pensait mal sur l'article des deux chambres : elle était irrémédiablement compromise aux yeux des royalistes et de leurs amis d'Angleterre. Ils le lui firent éprouver avec mortification.
Il semble bien que Narbonne lui ait reproché l'éclat de son attachement et le blâme qu'elle encourait par ses imprudences. Il en recevait une sorte de ridicule que les gens de son caractère ne supportent pas. La passion qu'il avait inspirée à Mme de Staël avait été un épisode de sa carrière d'homme à succès; il désirait passer à un autre chapitre. Mme de Staël était toujours sincère en tous
ses entraînements. Elle aperçut qu'elle s'était trompée, et elle vit qu'elle n'avait pas encore connu la douleur. Elle eut peine à se rendre. « Ce funeste trait de lumière, a-t-elle dit dans son traité des Passlons j frappe la raison avant d'avoir détaché le cœur. » Cette crise laissa de longues trace;5 dans ses écrits. Elle apprit d'un homme. qu'elle avait paré de toutes ses illusions, que « ce qu'pn appelle raison, c'est le désenchantement de la vie ». Elle avait alors cet Age de vingt-cinq à vingt-six ans, l'âge de Delphine, l'âge de Corinne, l'âge fatidique des femmes : « époque d'infortune , marquée dans la carrière de toutes les passions ». « A cette époque où la vie cesse de croître,... tout n'est plus avenir dans votre destinée , à beaucoup d'égards , votre sort est fixé et les hommes réfléchissent alors s'il leur convient d'y lier le leur. S'ils y voient moins d'avantages qu'ils n'avaient cru, si de quelque manière leur attente est trompée, au moment où ils sont résolus à s'éloigjier de vous, ils veulent se motiver il eux-mêmes leurs torts envers vous ; ils vous cherchent mille défauts pour s'absoudre du plus grand de tous. » Elle connut à ses dépens que dans le monde tel qu'il est fait, « les hommes peuvent passer pour bons et avoir causé aux femmes la plus affreuse douleur» qu'il soit donné à l'être mortel de produire dans l'âme d'un autre; ils peuvent passer pour vrais et les avoir trompées; ils peuvent avoir reçu d'une femme les services, les marques de dévouement qui lieraient ensemble deux amis... et se