‹ Mme de StaëlChapitre 11 sur 55 · SEJOUR EN ANGLETERRE · texte numérisé non relu

SEJOUR EN ANGLETERRE

dégager de tout en attribuant tout à Tamour, comme si un sentiment, un don de plus, diminuait le prix des autres ».

Elle ne rompit point. Rompre lui faisait horreur : c'était, dans les choses du cœur, l'impression du vide, qui lui donnait le vertige, le sentiment de Tirréparable, que son imagination ne supportait pas : « Jamais ! Jamais ! quelle parole de fer et de feu ! Les supplices inventés par les rêves de la souffrance, la roue qui tourne sans cesse, Teau qui fuit dès qu'on veut s'en approcher, les pierres qui retombent à mesure qu'on les soulève, ne sont qu'une faible image pour exprimer cette terrible pensée , l'impossible et l'irréparable. » « Quoi ! mon bonheur me serait ravi, non par la nécessité, non par le hasard, mais par une action volontaire, par une action irréparable! Qu'ils vivent ceux qui peuvent soutenir ce mot, Yirréparahlel moi, je le crois sorti des enfers.... »

L'amitié n'était chez elle qu'une dérivation de l'amour, elle en empruntait le langage. « Jamais, a-t-elle dit, il n'a existé une personne qui portât plus loin que moi la religion de l'amitié. » Elle s'est toujours montrée très réservée sur l'article de Narbonne. Cependant il surnage quelques mots significatifs. « M. de Narbonne s'est très mal conduit avec elle, comme font trop souvent les hommes après le succès », disait Mme Récamier qui avait tous les \ secrets de Mme de Staël. Mme de Staël elle-même, en 1802 : « Narbonne est une forme pleine de

grâce », puis ce trait qui dit tout, en 1807, à propos du prince de Ligne : a II a les manières de M. de Narbonne et un cœur ».

Cependant elle s*était trouvée encore relativement heureuse en Angleterre. Elle remercia, en partant, ce pays « de quatre mois de bonheur échappés au naufrage de la vie ». Elle s'était fort remuée; elle avait parcouru au vol la société, vu jouer du Shakespeare, deviné la littérature anglaise et vivifié son admiration pour les institutions parlementaires. Elle entendit Pitt qui lui imposa. Fox qui la frappa d'admiration. Elle recueillit des notes pour ses Considérations; elle rapporta surtout des traits pour un livre qu'elle entreprenait alors sur les Passions, Elle écrivait des chapitres de ce livre, et Talleyrand s'amusait à en corriger le style.

A Coppet, à la fin de mai 1793, elle retrouva M. de Staël. Cet ambassadeur avait quitté Paris au mois de février 1792, rappelé par le roi de Suède; il y était revenu, renvoyé par le régent, au mois de février 1793 : la révolution du 2 juin l'en éloignait de nouveau. Il séjourna à Coppet jusqu'à la fin de l'année, continuant à traverser, ça et là, la vie de sa femme, selon les conjonctures de sa politique. Joseph de Maistre était alors en Suisse. Il rencontra les Necker chez des amis communs. Mme de Staël et lui causèrent de tout et ne s'entendirent sur rien. Elle était pour lui l'abomination vivante : « la science en jupon! » « Je ne connais pas de tête aussi complètement pervertie, écrivait-il.... N'ayant étudié ensemble

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