LA REVOLUTION LES REFLEXIONS SUR LA PAIX
l'essai sur les FICTIONS
Elle eut sa journée dans la Révolution, sa journée à elle, dont le souvenir apparaît, dans ses écrits, aussi radieux que celui de la première Fédération dans les chroniques nationales. C'est le retour triomphal de Necker après le 14 juillet 1789. Elle accompagne son père; elle le suit au milieu d'un peuple exalté; elle s'exalte elle-même. « M. Necker s'avança sur le balcon [de l'Hôtel de Ville], et, proclamant à haute voix les saintes paroles de la paix entre les Français de tous les partis, la multitude entière y répondit avec transport. Je ne vis rien de plus dans cet instant, car je perdis connaissance à force de joie »... a Ah! quelle enivrante jouissance que celle de la popularité ! » Necker à. l'Hôtel de Ville, Corinne au Capitole, c'est sous cet aspect théâtral, dans ces apothéoses de fin d'acte, où le rideau tombe au
milieu des applaudissements, que Mme de Staël se figurera toujours la gloire. Elle voudrait s'arrêter à ce jour, a le dernier de la prospérité de ma vie I » ce Aucun homme n*a joui à ce point de Taffection du peuple. Hélas! c'est moi surtout qui en ai joui pour lui ; c'est moi surtout qu'elle enivrait, c'est moi qui ne dois pas être ingrate envers ces joies. » Ingrate, elle ne le fut jamais. Mais ces joies, surprises du cœur ou de l'enthousiasme, ne devaient ouvrir dans sa vie que des éclaircies de bonheur entre les orages. Elle en fit promptement l'expérience : la seconde disgrâce de Necker, sa chute, cette fois irrémédiable, son impopularité, l'oubli où il tomba, pire que la chute même, les conflits qui éclatèrent entre Staël et son roi, et qui compromirent l'existence de l'ambassade; enfin, tous les contre-coups de la crise, si allègrement affrontée, et qui tournait si vite au drame.
Mme de Staël était une des personnes les plus en vue dans Paris. Elle effaçait la reine, elle subit les mêmes revers. Ses ennemis la traitèrent dans les libelles et les gazettes comme les ennemis de Marie- Antoinette l'avaient traitée, et ils la déchirèrent. Ils la montrent vivant dans l'intrigue et la galanterie, a C'est la bacchante de la révolution,... la seule personne de France qui puisse tromper sur son sexe », disent les Actes des apôtres, Rivarol lui dédie son Petit Almanach des grands hommes : a Madame, publier le dictionnaire des grands homines du jour, c'est vous offrir la liste de vos adorateurs. » Comme
Hébert, Marat et Fouquîer-Tinville n'eurent, pour insulter Marie - Antoinette , qu'à fouiller dans les bibliothèques clandestines de Versailles, les policiers du Directoire et de Napoléon trouvèrent dans les pamphlets royalistes le répertoire des injures dont, pendant vingt années, ils poursuivirent Mme de Staël.
Elle visait à gouverner l'Etat de son salon. On traita en affaires d'Etat les propos qui se tenaient dans ce salon, les cabales qui s*y montaient et jusqu'aux bons mots qui y étaient colportés. Ce salon était la gloire de Mme de Staël; cette gloire lui suscita d'abord des ennuis, puis des chagrins et des persécutions. Elle s'efforçait de rapprocher et de concilier. Elle fit « dîner ensemble les hommes les plus spirituels des bancs opposés,... on s'entend toujours à une certaine hauteur ». Les partis ne se tinrent pas longtemps sur ces hauteurs-là. L'esprit de faction ruina l'esprit de politesse. Il suffit aux gens de se prendre au sérieux pour se prendre en aversion. Les partis se classèrent et s'exclurent. Mme de Staël, bon gré, mal gré, eut le sien, ou plutôt sa coterie. On l'y repoussa plutôt qu'elle ne s'y enferma elle-même. Elle avait des amis qui déjà ne pensaient plus comme elle. Elle admirait Lafayette pour son esprit chevaleresque ; elle vantait volontiers en Sieyès un émule politique de Newton, « l'oracle mystérieux des événements qui se préparaient »; elle aimait Narbonne, qui ne goûtait point les systèmes de Necker, se montrait réfractaire à la Décla^
ration des droits et n'allait guère, dans ses vœux de réforme, au delà d'une sorte de liberté aristocratique, à la Voltaire, plus encore qu'à la Montesquieu. Ses préférences étaient acquises à ce groupe dont Lally formait la droite, dont Talleyrand formait la gauche, où Ton rencontrait, à côté de bourgeois comme Mounier et Malouet, des gentilshommes, Mathieu de Montmorency, Glermont-Tonnerre, Grillon, La Rochefoucauld, Toulongeon, le prince de Broglie, partisans décidés de la constitution anglaise et noyau tout formé d'une chambre des pairs. Ils croyaient possible d'importer en France cette constitution. Le roi ne s'y prêtait point, sans doute; mais l'histoire des Anglais offrait un expédient salutaire.
« C'était, rapporte Mme de Staël, l'idée généralement établie dans la tête des publicistes qu'une déviation d'hérédité pouvait être favorable à l'établissement de la liberté, en plaçant à la tête de la constitution un roi qui lui devrait le trône, au lieu d'un roi qui se croirait dépouillé par elle. » Plusieurs des amis les plus intimes de Mme de Staël, encore que très divisés sur le reste, y pensaient et en parlaient ouvertement: Narbonne qui se rallia à l'Empire; Sieyès qui lit le Consulat; Talleyrand qui défit, fit et refit tous les régimes pendant un demi-siècle. Ils ne songeaient point au duc d'Orléans d'aftrs : il était plus que subalterne dans la Révolution : ils le jugeaient « sans frein et sans force » ; mais ils songèrent à son fils qui promettait un esprit politique
et un cœur valeureux. Au besoin, ils auraient recouru à des étrangers : Brunswick, Henri de Prusse, un Bourbon d'Espagne. Mme de Staël persista dans ses vues jusqu'en 1813, avec Bernadolte.Talleyrand, le seul survivant de ce monde, en vit accomplir le vœu secret en 1830; mais aucun de ces hommes, dans ces années de 1790 et 1791, ne pressentait le César que la France couvait, que la Révolution devait susciter et que la plupart d'entre eux devaient servir.
Mme de Staël le soupçonnait moins que personne. Il y a dans son jugement sur la Révolution une méprise fondamentale, source infinie, pour elle, d'erreurs de conduite, de déceptions et de douleurs. Des deux objets essentiels de la Révolution, la liberté civile et la liberté politique, la réforme de la société et celle de l'Etat, le second seul la touchait, le premier seul, au contraire, passionnait la grande masse des Français. Ils allaient au plus pressé et au plus nécessaire : l'abolition du régime seigneurial, la liberté des personnes, la liberté des biens, l'égalité. Ils se souciaient peu de garantir ces droits par des institutions politiques. Mme de Staël et ses amis mettaient, s'il est possible, la garantie au-dessus de l'objet à garantir, la constitution politique au-dessus des lois civiles. Ils se trompaient en attnbuant à l'ensemble de la nation les vœux d'une portion éclairée de la société française.
L' « allure principale » de la Révolution leur échappait, et c'est pourquoi ce parti, tout distingué
qu'il était, ne parvint jamais à gouverner. Us ne comprenaient pas que la France livrée à elle-même se tournait en démocratie, selon ses instincts, l'impulsion de son passé et l'éducation qu'elle tenait de ses rois. La liberté romaine des conventionnels, la liberté civile du Consulat, l'obéissance du peuple au Comité de Salut public, la popularité de Bonaparte et sa toute*puissance demeurèrent jusqu'à la fin inexplicables à ces penseurs nobles et ingénieux. Us suivaient le développement de leurs idées pures, tandis qu'autour d'eux la France suivait le cours de son histoire.
On prête à Mme de Staël ces lignes sur Mirabeau : « cet homme qui brava souvent l'opinion publique, mais soutint toujours l'opinion générale ». Paroles profondes, mais qui, si elles sont authentiques, ne sont qu'une saillie. Mirabeau, au commencement de la Révolution, lui fut impénétrable comme Bonaparte le fut à la fin. Elle jugea toujours Mirabeau en fille de Necker, comme le Catilina de ce Cicéron méconnu. Elle avoue « qu'il savait tout et qu'il prévoyait tout », mais l'impression dernière qu'elle en garde et qu'elle en donne est celle d'un déclassé prêt a à mettre le feu à l'édifice social pour que les portes des salons de Paris lui fussent ouvertes.... Ne voulant se servir de son éloquence foudroyante que pour se placer au premier rang dont son immoralité l'avait banni. » Avec moins d'étroitesse et de partialité parce qu'elle avait une âme d'historien et qu'elle ignorait l'esprit de faction, elle juge de
Mirabeau comme Mme Roland de Danton. Il est le monstre politique, hideux, cynique, tout hérisse de raisons d'Etat. Elle soupçonne en lui ce qu'elle redoute le plus au monde, un successeur possible de Richelieu.
Les chefs de la démocratie ne sont pour elle que des factieux; la démocratie même, qui s'impose et qui déborde déjà, lui semble « une impossibilité en France ». Pas plus que le caractère social de la Révolution, le caractère national de l'événement ne la frappe. L'esprit de prosélytisme, l'esprit de propagande humanitaire, l'esprit d'extension et de conquêtes, tout gaulois et tout romain, lui apparaissent comme des déviations du pur esprit de 1789. Elle est remplie d'illusions sur les « princes éclairés » qui gouvernent l'Europe ; ils ne sauraient, se ligurct-elle, menacer la France dans ses libertés ni convoiter son territoire. Le point de départ de la guerre de 1792 demeure très confus à ses yeux. Tout ce qui s'ensuit, la grande épopée française, reste fermé à son imagination comme à son cœur. Elle n'aime pas la guerre ; elle craint le prestige et les usurpations du sabr-e ; elle pense sur la gloire militaire en Genevoise cosmopolite et en Européenne philosophe. Toutefois, elle ne veut point que les étrangers interviennent dans les affaires intérieures de la France : dès qu'ils y prétendent, son patriotisme s'éveille; elle juge que la nation entière doit se coaliser contre eux.
« Dans les questions politiques qui divisent maintenant la France, où est la vérité, me direz-vous?Le
devoir le plus sacré pour un homme n*est-il pas de ne jamais appeler les armées étrangères dans sa patrie ? L'indépendance nationale n'est-elle pas le premier des biens puisque Tavilisscment est le seul malheur irréparable? »
Ce sont les vues de Narbonne. « Point de ministre encore, écrivait Marie-Antoinette le 7 novembre 1791 ; Mme de Staël se démène bien pour M. de Narbonne ; je n'ai jamais vu d'intrigue plus forte et plus embrouillée. » Et le 7 décembre : « Le comte Louis de Narbonne est enfin ministre de la guerre, d'hier; quelle gloire pour Mme de Staël et quel plaisir pour elle d'avoir toute l'armée... à elle ». Mme de Staël triompha en effet. On lui attribue la partie de l'éloquence dans les discours et les rapports de Narbonne. Le fait est que ce brillant causeur était très paresseux à écrire. Elle se donna le spectacle des grandes affaires et le divertissement des cabales. C'est dans son salon, entre deux séances solennelles de l'Assemblée, que se préparèrent les missions de Custine à Brunswick et de Ségur à Berlin. L'ancienne diplomatie n'a pas tramé d'intrigues plus enchevêtrées. Qu'on ne s'étonne point de voir Clio elle-même y abaisser son génie. Il en allait, dans le grand monde, de l'intrigue et de la corruption politique, comme de l'amour et de la galanterie : il suffisait d'y mettre les formes et d'observer les bienséances. Les bienséances ne furent point gardées dans l'affaire de Berlin et cette affaire fit scandale; mais Narbonne n'eut pas le temps d'en pâtir.
La disgrâce de ce ministre rendit Mme de Staël à sa véritable vocation dans la révolution française : être du parti des victimes. Elle y mit le meilleur de son génie, sa générosité; elle y exposa son repos, sa liberté, un moment même sa vie; elle y prodigua ses démarches et sa fortune ; elle s*y donna sans réserves et sans rancunes; elle pratiqua Toubli des injures sans compter sur la reconnaissance. La malignité mondaine s'est plu à opposer les faiblesses de son caractère à Texaltation de ses discours. Il est juste de le dire : si éloquemment qu'elle ait parlé de la grandeur d'âme, son exemple a dépassé ses paroles, et la liste de ses obligés effacerait largement la litanie ironique que Rivarol compose de ses adorateurs. Elle essaya de sauver la reine; elle sauva Narbonne. Elle quitta Paris à la dernière heure, V en septembre 92, et se réfugia à Goppet, qui devint dès lors une terre d'asile pour les proscrits.
Elle y fit le bien; elle n'y obtint pas le repos. Mme Necker était gravement malade, et le soin de sa santé absorbait son mari. Mme de Staël se trouva, dans la « paix infernale » de la solitude, livrée à elle-même, c'est-à-dire à l'ennui, l'effroyable ennui, comme elle disait. La nature ne l'en consolait point : « J'ai toute la Suisse dans une magnifique horreur », écrivait-elle. Elle voyait sa jeunesse perdue, son bonheur ruiné, toutes ses espérances déçues. « La douleur me poursuivait , dit Delphine , je fuyais devant elle. » Elle s'enfuit en Angleterre. Elle y rejoignit ses amis, Narbonne, Talleyrand, Montmo-