LA REPUBLIQUE EN L AN III
hommes qui luttaient depuis trois ans pour lu république et qui s'étaient donnés euxnnêmes en gage à la Révolution « Les constitutionnels coalisèrent naturellement contre eux et l'aristocratie des émigrés, qui ne songeait qu'à reprendre le pouvoir, et ce qu'ils appelaient a l'aristocratie des régicides », qui ne pensait qu'à le garder. Mme de Staël avait beau, dans ses discours, protester de ses sentiments républicains, ainsi qu'elle protestait naguère de ses sentîmei>ts monarchiques; elle eut beau même pousser la conviction jusqu'à défendre les fameux décrets sur le maintien des deux tiers de la Convention, elle ne convainquit personne. Les conventionnels lui reprochaient de ne point aimer les républicains, comme la cour lui avait- reproché de ne pas aimer les royalistes. Le fait est que, dans son intimité, ses préférences demeuraient à ses anciens amis, et que la plupart d'entre eux conspiraient ouvertement la chute des républicains, sinon la destruction même de la République. Les froissements de l'amour-propre envenimèrent encore les soupçons politiques. Républicaine avec les aristocrates, Mme de Staël demeurait par vaillance, autant que par esprit de justice et que par goût, aristocrate avec les républicains. Le Comité de Salut public l'accusa de jouer double jeu et de favoriser les intrigues, voire les complots des royalistes. C'était l'éternelle contrariété de sa vie : elle aspirait à Paris pour y retrouver son salon, et son salon, à peine rouvert, lui rendait impossible le séjour de Paris. Louvet, qui était hypocondriaque,
la dénonçait secrètement. Le ci -devant boucher Legendre, qui avait des raisons personnelles de ne point aimer « les salons dorés », la dénonça en public. Staël fut invité par le gouvernement à éloigner sa femme de Paris. Il montra une fermeté qui n'était que de la bienséance. Le Comité sentit le ridicule de la mesure et la rapporta. Mme de Staël comprit que Ton avait trop parlé de ses amis, de son cercle et de sa politique. 11 ne pouvait entrer dans sa pensée de se faire oublier : elle entreprit une diversion, et s'occupa de se présenter au monde sous un autre personnage. Elle parut, pour un temps, se consacrer à la littérature.
Elle réunit des nouvelles qu'elle avait écrites dans sa jeunesse. Elle y joignit une Epître au malheur ou Adèle et Edouard^ en vers d'une parfaite banalité, et... un fragment, Zulma, « épisode destiné à tenir lieu du chapitre de l'amour dans un ouvrage sur l'influence des passions ». Zulma se rattachait à ce livre des Passions commencé à Londres, comme Atala allait se rattacher, dans l'imagination de Chateaubriand, au Génie du Christianisme', mais, bien que la scène de Zulma se passe « chez les sauvages qui habitent les bords de l'Orénoque », il n'y a pas d'autre similitude entre les deux ouvrages. Zulma ressemble beaucoup plus à une suivante vieillotte et fardée des Incas de Marmontel qu'à une devancière des Natchez, Le tout était accompagné d'un Essai sur les fictions^ supérieur aux nouvelles et aux épisodes. Cet essai présente la première ébauche
l'essai sur les fictions. 63
du livre sur la Littérature, L*auteur, encore sous le coup de la crise que la France vient de subir essaie d*en dégager une poétique. Elle juge que les réalités de la Révolution ont dépassé en horreur tragique les inventions les plus terrifiantes des poètes. Au sortir de cet enfer, Timagination se reporte de préférence sur les fictions de sentiment qui distraient Tâme, Tapaisent et la consolent. L*avenir est au roman, genre secondaire autrefois, que de grands maîtres ont déjà relevé. Il ne s'agit point du roman historique : la tragédie peut emprunter ses caractères à rhistoire : elle ne les défigure point, « elle les sépare de ce qu'ils avaient de mortel » ; le roman historique au contraire, « détruit la moralité de l'histoire, en surcharge les actions d'une quantité de motifs qui n'ont jamais existé ». Le roman de l'avenir est un ouvrage « où rien n'est vrai, mais où tout est vraisemblable ». Un roman de cette sorte a est une des plus belles productions de l'esprit humain ». Il doit embrasser toutes les passions, l'orgueil, l'ambition, l'avarice, aussi bien que l'amour. L'histoire ne donne point le tableau complet des passions : elle en montre l'ouvrage, elle n'en analyse pas les motifs et n'en découvre point les ressorts. Elle <t n'atteint point à la vie des hommes privés, aux sentiments, aux caractères dont il n'est point résulté d'événements publics ». Le roman crée son drame : il le crée moral et fait ressortir la sanction «des actes. L'histoire est dominée par les faits accomplis et perpétuellement offusquée par la gloire. La Princesse
de Clèves, Paul et Virg'uùe, sont des chefs-d'œuvre ; mais VHéloïsey Clarisse Harlowe, Toni Jones, Wer^ ther — Werther surtout, révélation de la littérature allemande *« dont la supériorité s'accroît chaque jour », — sont les vrais modèles du genre.
Si l'on considère que Mme de Staël cite au pr^ mier rang « la plupart des écrits de Mme Riccoboni )), mais qu'elle ne mentionne ni Marianne ni Manon Lescaut^ on peut pressentir sur quelle pente l'entraînera son esprit lorsqu'elle essaiera, pour son compte, de composer quelqu'un de ces « ouvrages passionnés et mélancoliques » où éclate « la toutepuissance du cœur » et qui font « entendre une voix dans le désert de la vie », qui donnent enfin « un jour de distraction à la douleur... ». Ces lignes forment la conclusion de V Essai sur les fictions et le lien de cet essai avec le traité De V Influence des passions sur le bonheur des individus et des nations. Mme de Staël reprit cet ouvrage à Coppet, où elle revint s'établir auprès de son père , au mois de décembre 1795. Elle n'était point, à proprement parler, exilée par le Directoire; mais ce gouvernement lui rendit le départ nécessaire et le retour périlleux. Là voilà à l'œuvre; c'est le moment de montrer comment elle travaillait dans cette période de la vie et comment furent préparés ses premiers grands ouvrages.