‹ Mme de StaëlChapitre 20 sur 55 · DE LA LITTÉRATURE DELPHINE · texte numérisé non relu

DE LA LITTÉRATURE DELPHINE

Mme de Staël n*écrit ni par vocation, ni par profession. Ecrire est pour elle un pis-aller de la vie et " de la politique. Elle travaille pour se distraire d'ellemême et dépenser le trop-plein des sentiments qui l'agitent; mais elle aime mieux parler qu'écrire, et écrire ses pensées que lire celles d'autrui. Il lui arrivait souvent de ne pouvoir fixer son esprit sur un livre. « Je ne comprends rien à ce que je lis, disait-elle alors, et je suis obligée d'écrire. » Elle écrit aussi, à Goppet surtout, pour le plaisir de communiquer ses compositions à ses hôtes, et pour se rappeler de loin à ce Paris qui lui manque toujours. C'est de la conversation indirecte. Elle s'échauffe pour ses ouvrages quand ils sont en projet; elle les délaisse dès qu'ils sont publiés. Elle jouit des louanges données à ses écrits comme de celles que

l*on donne à son chant, à sa danse, à son éloquence, à son esprit; mais elle n*en est ni coquette ni impatiente. Les succès d'autrui ne la blessent point, l'éloge décerné à d'autres ne lui semble pas un vol; elle supporte la critique : « Il faut, disait-elle, que l'amour-propre s'accoutume à faire crédit à la louange, car avec le temps on obtient ce qu'on mérite ».

Il y a du décousu dans l'arrangement de son existence, encore plus dans son travail. A Coppet, comme à Paris, c'est un va-et-vient continuel de visiteurs et d'amis. Elle improvise ses livres au milieu d'eux, ses idées jaillissent à la riposte. C'est en quoi Benjamin Constant lui est si précieux. Il l'électrise. Beaucoup d'étincelles se dissipent et s'éteignent dans l'espace. Elle avait, dit un des hôtes de Coppet, Chênedollé, a plus d'esprit qu'elle n'en pouvait mener ». Ce qu'elle garde, elle le jette, à l'impromptu, dans ses moments perdus, sur des chiffons de papier. Elle griffonne à la volée, partout, à sa toilette, pendant qu'on la coiffe, debout devant la cheminée, à table, au déjeuner du matin. Elle n'a ni heures de retraite, ni bureau à écrire. Loin de l'énerver, les visites sont un soulagement pour elle; Elle ne connaît point d'importuns. Nulle étude qu'elle n'abandonne avec empressement pour causer. Une belle mémoire, une présence d'esprit très rare lui permettent de se reprendre à la ligne interrompue.

Mais avec ces reprises, la ligne de la pensée se

brîse incessamment, les soudures se durcissent et l'inspiration se refroidit, a Ses improvisations, dit encore Ghênedollé, étaient beaucoup plus brillantes que ses chapitres écrits. » Elle lit, dès qu'ils sont mis au net, ces chapitres à ses amis, et, en les lisant, elle en cause encore ; puis elle les reprend et les remanie selon les conseils reçus. Elle les développe surtout : bon gré mal gré, tout ce qu'elle a retenu de ses entretiens doit entrer dans l'ouvrage. Il se remplit de saillies et de traits brillants, mais il s'encombre de digressions : il devient sinueux et inégal. La trame faiblement nouée se détend, se déchire et se renoue sans cesse. Mme de Staël ne s'en soucie, et sur les épreuves elle surcharge encore, ne sachant sacrifier ni un mot ni une idée.

Ainsi fut composé le livre des Passions, qui parut à l'automne de 1796. Les critiques y ont relevé l'insuffisance des études fondamentales, le défaut de méthode, le caractère flottant et fugitif de la pensée. C'est s'attacher au cadre, qui est artificiel, et à l'ensemble, qui est défectueux. La valeur de l'ouvrage est dans les traits de détail.

Mme de Staël a conçu ce livre sous le coup des grands désenchantements de 1793, et le livre en garde l'empreinte : « J'étoufferai en moi, dit-elle ailleurs, tout ce qui me distinguait parmi les femmes, pensées naturelles, mouvements passionnés, élans généreux de l'enthousiasme, mais j'éviterai la douleur, la redoutable douleur. » Où trouver un refuge? L'homme

n'en connaît que peu : le divertissement, pour les frivoles; la résignation pour les forts, la foi pour les croyants.

La foi manque alors à Mme de Staël. Il subsiste en elle une aspiration vague du cœur, une inquiétude de l'imagination, une sorte de religiosité instinctive et indéfinie qui laisse dans son Ame une place d'attente à la croyance. Mais elle évite d'y réfléchir, redoutant d'y découvrir le vide. Rœderer avait composé, dans l'été de 1796, un essai sur les Institutions funéraires. Il se demandait si toute la raison d'être de la croyance en l'immortalité de l'ame ne procédait pas « du besoin naturel d'une succession de soi-même dans la mémoire des hommes ». Mme de Staël lui écrit : « Il y a une analyse du besoin de l'immortalité que j'ai craint de trouver vraie. Sur tous ces grands sujets je n'ai jamais eu qu'une pensée bien arrêtée : j'ai cru que les idées religieuses valaient mieux pour le bonheur des hommes, et je me suis traitée comme je crois qu'on doit traiter les autres; j'ai craint de me les oter. » C'est un garde-fou aux âmes qui ressentent l'effroi du vertige, ce n'est point un secours aux âmes naufragées.

Le divertissement? Elle en use sans doute, disent ses ennemis, mais elle ne s'en reconnaîtra jamais ni satisfaite ni apaisée. Elle peut chercher à s'étourdir, elle ne s'estime point frivole, et n'entend pas faire de l'étourdissement une recette de morale. Il faut donc en venir au stoïcisme, à la retraite de l'âme sur soi-même et aux consolations classiques des philo*

sophes, rumitîé, Tétude, la bienfaisance. L'amitié lui semble une consolatrice bien pâle. L'étude lui paraît plus efficace; elle juge la bienfaisance plus secourable que l'étude. Au demeurant, un seul moyen utile de salut : la fuite. Craindre les passions, qui sont une servitude de l'âme, les éviter, et s'en affranchir, même au prix d'un déchirement; se résigner à « recevoir la vie goutte à goutte » comme les enfants et les sages ; se dire que le seul bonheur vrai réside dans le repos de l'âme, et qu'un seul sentiment au monde ne trompe point, la pitié, voilà, dit-elle, a une belle cause finale dans l'ordre moral »,

J'en cherche les effets et ce n'est point à Coppet que je les observe. La passion y sévit. C'est le temps où l'auteur, dans des lettres qui commentent étrangement son livre, écrit à une parente de Benjamin : « Oh ! j'ai bien senti que de lui seul dépendait à jamais le sort de ma vie.... » C'est le côté faible de ce traité de morale. Mais pour qui sait lire, il s'y trouve une confession qui est sincère, et qui forme l'intérêt du livre. La passion y triomphe dans ses déguisements, toujours débordante, toujours ravie de soi-même, jusque dans le désespoir, et glorieuse de ses blessures. « Il m'en a coûté, dit l'auteur, de prononcer qu'aimer avec passion n'était pas le vrai bonheur. » Mme de Stacl l'a prononcé, mais elle ne l'a pas cru :

Même au pied des autels que je faisais fumer J'offrais tout à ce Dieu que je n'osais nommer.

Voilà ce qui reste du livre, et c'est ce que Mme de Staël y a mis malgré elle. Ce qu'elle y voulait mettre était tout autre chose. Elle voulait, par un écrit très grave et très austère, confondre ses calomniateurs : « Condamnée à la célébrité sans pouvoir être connue, j'éprouve le besoin de me faire juger par mes écrits.... Calomniée sans cesse et me trouvant trop peu d'importance pour me résoudre à parler de moi, j'ai dû céder à l'espoir qu'en publiant ce fruit de mes méditations, je donnerais quelque idée vraie des habitudes de ma vie et de la nature de mon caractère. J> De là le frontispice majestueux du livre, qui se présente comme une sorte à^Esprit des lois appliqué aux passions : « Les gouvernements doivent tendre au bonheur réel de tous, et les moralistes doivent apprendre aux individus à se passer du bonheur ». La partie des devoirs des gouvernements est restée à l'état de projet et Ton ne peut le regretter; la partie dite « des moralistes » est seule achevée. Elle n'a persuadé personne, l'auteur moins que femme au monde, et moins que jîimais au temps où paraissait le livre.

L'analyse que Mme de Staël fait des passions est assez diffuse et d'une rhétorique souvent démodée. On sourit à ce début d'une dissertation, on pourrait dire d'une « fantaisie brillante » sur le suicide : « Celui qui veut mettre le suicide au nombre de ses résolutions peut entrer dans la carrière des passions » . Mme de Staël traite de l'amour dans les monjirchies mixtes, dans les absolues et dans les républiques.

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Elle parle de Tambition comme une personne qui n'en a point observé les effets; il semble qu'elle n'ait connu ni Mirabeau, ni Narbonne, ni Necker luimême. Elle parle, au contraire, de l'amour en femme brûlée et transpercée de « ces passions de feu » dont traite Pascal. Sur ce thème elle est inépuisable. Elle ne paraît connaître, par elle-même, ni la lassitude, ni, à plus forte raison, la nausée de la passion qui s'use. L'inquiétude empoisonnée à' Adolphe est absente dans ses écrits. Mais l'amour inassouvi, l'amour méconnu, l'amour trahi, toutes les crises du délaissement et de l'abandon de l'amour, tout le répertoire douloureux des Phèdre et des Hermione s'épanche sous sa plume en lamentations infinies, toujours éloquentes et toujours émouvantes. Il s'y mêle une note qui annonce des harmonies nouvelles en littérature : le bonheur de l'amour est triste non par la vanité seule ou la satiété du plaisir, mais par la pensée de la mort qui en est inséparable, a L'amour quand il est une passion porte toujours à

la mélancolie Il y a une conviction intime au

dedans de soi que tout ce qui succède à l'amour est du néant;... et cette conviction fait penser à la mort dans les plus heureux moments de l'amour. » On sent que Chateaubriand va paraître et que Lamartine est né. Puis de vrais cris du cœur qui laisse échapper son secret : « Il semble que des succès éclatants offrent des jouissances d'amour-propre à l'ami de la femme qui les obtient; mais l'enthousiasme que ces succès font naître a peut-être

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moins de durée que l'attrait fondé sur les avantages les plus frivoles.... La ligure d'une femme, quelle que soit la force ou l'étendue de son esprit,... est toujours un obstacle ou une raison dans l'histoire de sa vie ; les /tommes l'ont voulu ainsi, »

A côté de ces aveux, Mme de Staël introduit ça et là, dans son livre, des souvenirs de la Révolution et quelques pages magistrales, qui révèlent l'historien. Il convient de les rapprocher de celles que Joseph de Maistre écrivait, dans le même temps, dans ses Considérations sur la France : « On croit, dit Mme de Staël, influer dans les révolutions, on croit agir, être cause, et Ton n'est jamais qu'une pierre lancée par le mouvement de la grande roue; un autre aurait pris votre place, un moyen différent eût amené. le même résultat; le nom de chef signifie le premier précipité par la troupe qui marche derrière et pousse en avant. » Elle avait déjà écrit en 1795 : « Quand Robespierre a voulu se séparer de ses semblables, se faire un sort à lui , il a été perdu ; il n'avait point de force personnelle, il ne dominait qu'en se mettant en avant de tous les crimes. »

Le traité des Passions eut du retentissement. Mme de Staël le souhaitait fort, espérant que le succès lui rouvrirait Paris. « Louez le livre, écrivait-elle à Rœderer, de manière à empêcher de persécuter l'auteur ». C'était bien en effet la persécution qui commençait et telle qu'elle se continua durant dix-huit années, avec des intervalles plus ou moins courts de trêve. « Sa conduite à Paris a beaucoup afOigé

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