COPPET EN
les amis de la liberté » , écrivait au résident de Genève le ministre des affaires étrangères, Delacroix, en décembre 1795. Le résident eut ordre de surveiller les relations de Mme de Staël avec les étrangers et les émigrés, notamment avec Wickliam et Narbonne. On les soupçonnait de fomenter ensemble une rébellion dans l'Est. Mme de Staël eut dès lors les policiers à sa poursuite et son dossier à la police. Narbonne s'étant approché de la frontière, le Directoire ordonne de « Tenlever avec ses papiers ». On accuse Mme de Staël, a toujours bavarde et intrigante à son ordinaire », de servir d'émissaire aux conspirateurs. Si elle essaye de rentrer en France, elle sera arrêtée. Elle ne s'y expose point, et reste provisoirement à Goppet. Mais elle multiplie les démarches pour obtenir une sauvegarde. Elle allègue la nécessité de mettre ordre à ses affaires; son mari dissipe le patrimoine de ses enfants : avec 80 000 livres de revenu il a trouvé moyen de faire 200000 livres de dettes. Les sollicitations de l'exilée se pressent à mesure que la lièvre de Paris la tourmente davantage. « L'hiver de ce pays m'est mortel, écrit-elle à Rœderer; j'ai craché le sang tout l'hiver dernier et la bise me fait un mal insupportable. » Ses amis la raisonnent, elle se révolte : « Je n'entends l'amour que comme la vie, pour s'affliger de ce qui y manque ». Elle proteste de son attachement à la République. Son désir est si vif qu'elle oublie, sincèrement, ses actes, ses écrits, tout ce qui Ta pu compromettre et tout ce qui l'ho-
nore. « Depuis le 10 Août, déclare-t-elle au résident de la République à Genève, je n'ai pas écrit une ligne qui fût relative aux opérations du gouvernement.... » Les contradictions ne Tarrêtent point. « Ne pensezvous pas , dit-elle au même résident quelque temps après, que le Directoire ne me voie avec plaisir à Paris? Il sait que je suis en partie l'auteur de l'ouvrage de Benjamin Constant, et dès lors il lui est
/ impossible de suspecter mon dévouement à la cause. » Le fait est que cet ouvrage de Benjamin, De la force du gouvernement actuel de la France et de la nécessité de s'y rallier, avait fait quelque bruit. Tal-
' leyrand, qui, dans sa retraite de Hambourg, avait reçu, avec la brochure, la chronique de Goppet, écrivait finement à Mme de Staël : « Qu'est-ce qu'un M. Benjamin Constant, dont je viens de lire un ouvrage fort remarquable? Est-ce qu'il est lié avec
/ Narbonne? J'y ai trouvé beaucoup de choses qu'ils ont l'air d'avoir été pensées ou écrites ensemble; j'ai
\ retrouvé quelques formes même des rapports ou
^ mémoires de Narbonne. »
Enfin, au mois d'avril 1797, elle put rentrer dans son hôtel. Elle crut cette fois y demeurer en paix. Ses amis arrivaient au pouvoir. Talleyrand prit les affaires étrangères et songea à s'adjoindre Benjamin Constant en qualité de secrétaire général. Mme de Staël redonna à dîner. Parmi ses nouveaux convives on remarqua Lucien et Joseph Bonaparte; ce dernier lui resta toujours fidèle. Mais à peine rentrée, elle se vit en butte aux attaques des partis. Les roya-