‹ Mme de StaëlChapitre 22 sur 55 · SÉJOUR A PARIS EN · texte numérisé non relu

SÉJOUR A PARIS EN

listes la qualifiaient de « furie ». C'est qu'elle n'estimait point leurs personnes et méprisait leur politique. Elle n'attendait aucun bien de leur retour au gouvernement. Elle en attendait de la liJjerté et de la justice moins que toute chose au monde. Elle les connaissait. Elle ne se laissait point leurrer de leurs nouveaux prétextes. Elle ne prenait point les programmes pour des actes de foi, ni les mots d'ordre pour des paroles d'honneur.

« Le parti royaliste des deux conseils invoquait les principes républicains, la liberté de la presse, celle des suffrages, toutes les libertés enfin, surtout celle de renverser le Directoire. Le parti populaire, au contraire, se fondait toujours sur les circonstances, et défendait les mesures révolutionnaires qui servaient de garantie momentanée au gouvernement. Les républicains se voyaient contraints à désavouer leurs propres principes, parce qu'on les tournait contre eux; et les royalistes empruntaient les armes des républicains pour attaquer la République. »

Elle déplora le coup d'Etat de Fructidor, mais elle déplora surtout que ce coup d'Etat, funeste à la liberté républicaine, lui parût nécessaire au salut de la République. « Je n'aurais sûrement pas, disaitelle, conseillé d'établir une république en France; mais, une fois qu'elle existait, je n'étais pas d'avis qu'on dût la renverser. » Ce qu'elle condamna sans réserve, ce furent les proscriptions et l'accès de terrorisme qui reprit les jacobins. « Elle a fait le 18, mais pas le 19 », disait Talleyrand. Le 18, elle fut

Mil

du parti des gouvernants; le 19, elle se retrouva du parti des victimes, et elle gémit de voir ses amis plus divises et plus impuissants que jamais.

Bonaparte vint à Paris apporter les trophées d'Italie. Il avait le génie, la gloire, la raison, la magnanimité, la jeunesse, la fortune. Tout pâlissait devant lui. Mme de Staël ne le considéra point sous les traits défigurés où elle s'est plu à le représenter par la suite. Il lui semble remarquable « par son caractère et son esprit autant que par ses victoires » ;.. . pitoyable aux vaincus, annonçant la justice ; parlant « à l'imagination des Français »;... « sensible aux beautés d'Ossian »;... paré de « toutes les facultés généreuses qui donnent un beau relief aux qualités extraordinaires ». Elle le vit tel enfin qu'il apparaît dans l'immortelle esquisse de David : le buste un peu grêle et nerveux, serré dans la redingote unie boutonnée jusqu'au col, les joues creuses et pales, le front large et qui s'étend entre les longs cheveux tombants, le nez d'aigle, les yeux ouverts sur l'infini et dévorant l'espace, quelque chose d'impérieux, d'avide et de mélancolique à la fois : le prestige du succès et la fascination du mystère.

« Gléopâtre * n était pas d'une beauté frappante ^ mais son esprit et sa grâce répandaient tant de charmes dans sa figure qu'il était difficile de lui résister. Elle possédait surtout l'art de captiver.

1. Clc'optUrc, article de Mme de Staël dans la Biographie universelle^ 1811-1813.

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