BONAPARTE
A^es rapports constants avec la Grèce avalent déve^ loppé en elle le charme pénétrant du langage et de ses séductions. César avait des vertus et des passions qui remportaient sur ses propres intérêts, et c'est plutôt par le génie que par le calcul qu'il réussissait en toutes choses. »
Le rêve qui a traversé alors l'imagination de Mme de Staël n'a laissé de traces que dans ces lignes d'une notice noyée dans la Biographie universelle. Elles sont lumineuses. La déception fut prompte. L'enchantement se rompit au premier entretien, sous le regard du Corse aux yeux d'acier. On ne peut dire ce que Mme de Staël pardonna le moins à Bonaparte, de ne l'avoir pas devinée, ou de l'avoir comme consternée devant lui. Non seulement elle ne le séduisit pas, mais, par une sorte de prodige monstrueux pour elle, il la réduisit au silence. « Je ne trouvai pas de paroles pour lui répondre quand il vint à moi me dire qu'il avait
cherché mon père à Coppet Lorsque je fus un peu
remise du trouble de l'admiration, un sentiment de crainte très prononcé lui succéda.... Je le vis plusieurs fois et jamais la difficulté de respirer que j^éprouvais en sa présence ne put se dissiper.... Chaque fois que je l'entendais parler, j'étais frappée de sa supériorité. » Mais chaque fois aussi elle le sentait inaccessible. Ce genre de femmes inspirées et politiques lui était insupportable. « Elle se passionna pour lui », rapporte une contemporaine, très éblouie d'ailleurs de Bonaparte pour son propre
compte, et fort aigre à l'égard de Mme de Staël; « elle le chercha et le poursuivit partout,... elle l'effaroucha promptement.... Mme de Staël, après l'avoir inquiété, lui déplut. Il reçut ses avances froidement. Il la déconcerta par des paroles fermes et quelquefois sèches.... Une sorte de défiance s'établit entre eux, et, comme ils étaient tous deux passionnés, cette défiance ne tarda pas a se changer en haine. »
Ils n'en vinrent à la haine que trois ans après; mais, dès l'abord, Mme de Staël en eut le pressentiment. Si elle essaya de se reprendre au charme, c'est que l'illusion chez elle demeura plus forte que le jugement. Dans l'intervalle, elle continua de voyager entre Goppet et Paris, se partageant entre la grande affection et la grande ambition de son existence, son père et son salon. Elle avait deux lils, né l'un en 1790, l'autre en 1792; elle eut en octobre 1797, à Goppet, une fille, Albertine, le bonheur et la dignité de sa vie, qui de toutes les félicités désirées par elle lui procura la seule qui ne la déçut jamais.
Elle eut en Suisse Ghênedollé pour hôte. A Paris elle se lia avec Mme Récamier et avec Mme de Beaumont. Elle travaillait, dans ses loisirs de Suisse, à un nouvel ouvrage, mais ce soin ne l'absorbait pas tout entière : « Femme jeune et sensible, écrivait-elle à Rœderer, ce n'est pas encore dans l'amour-propre qu'on vit. Le temps ne viendra que trop tôt où mon livre sera le premier événement de ma vie » .