LE CONSULAT
Elle rentrait à Paris le soir du 18 Brumaire. L'événement ne la surprit pas ; mais elle aurait préféré un autre homme. Toujours éprise de la république américaine et de la constitution anglaise, elle voulait, s*il fallait absolument un soldat au pouvoir, que ce fût un Washington, à tout le moins un Guillaume d'Orange. Elle pensait à Moreau : a Ses vertus l'en rendaient digne »; et à Bernadotte, qui a unissait les qualités d'un homme d'État et d'un grand militaire x>. Une république romaine succédant à l'Etat tout romain des rois lui semblait aussi odieuse que l'ancien régime. Rien ne lui paraissait plus redoutable pour la liberté qu'un César installé dans la monarchie de Louis XIV. Néanmoins, dans les premières semaines, elle essaya encore de la coquetterie avec le nouveau maître. Bonaparte parut s'adoucir. Il plaça Benjamin Constant dans le tribunat, Benjamin se jeta aussitôt dans l'opposition. Dès le mois de janvier 1800 il décida de dénoncer au monde « l'aurore de la tyrannie ». Le discours se prépara dans le salon de Mme de Staël, a Voilà, lui dit Benjamin, votre salon rempli de personnes qui vous plaisent; si je parle, demain il sera désert, pensez-y. — Il faut suivre sa conviction », répondit-elle. Le discours fut prononcé. Ce soir-là, Mme de Staël avait prié des amis à dîner : ils appartenaient au gouvernement. A cinq heures, elle avait reçu dix billets d'excuse : l'un était de Talleyrand; ce fut une rupture de fait pour des années, d'estime pour toute la vie.
t^ Le salon devint suspect. Fouché avait de la complaisance pour Mme de Staël; elle le considérait comme un « homme d*un esprit transcendant en fait de révolution » ; il essaya de la raisonner. Le premier consul, lui dit-il, vous reproche d'exciter vos amis contre son gouvernement. Elle protesta qu'elle en était incapable; elle le crut peut-être en l'affirmant; mais Fouché n'emporta point la conviction qu'il fallait pour persuader le maître. Bonaparte était alors en route pour Tltalie. En traversant la Suisse, il s'arrêta à Goppet et visita Necker. Necker ne le jugea point aussi transcendant que le public le prétendait et ne se trouva point, comme sa fille, interdit en sa présence. Il lui fit la leçon, et lui répéta celle qu'il donnait naguère à Louis XVL Bonaparte ne pensait point alors qu'il deviendrait, un jour, par alliance, le neveu de ce malheureux roi. Il prit le rapprochement en mauvaise part. Necker lui laissa l'impression d'un banquier judicieux égaré dans l'idéologie et fermé aux affaires d'Etat.
Mme de Staël arriva peu de temps après et demeura tout l'été en Suisse, écrivant lettres sur lettres à ses amis de Paris, afin de ménager sa rentrée pour rhiver. « Quelle femme, disait-elle à Rœderer, s'est montrée dans tous les temps plus enthousiaste que moi de Bonaparte? » « Nous espérons la paix ici et nous admirons beaucoup Bonaparte », mandait-elle en juillet à un nouvel ami, dès lors très goûté, Fauriel. Mais en même temps, sous le coup des mécomptes et des impatiences, les incar-