‹ Mme de StaëlChapitre 27 sur 55 · CONFLIT AVEC BONAPARTE · texte numérisé non relu

CONFLIT AVEC BONAPARTE

rexaltation théâtrale dans le désespoir d'exil de Mme de Staël, si elle se pose trop coniplaisamment en victime de tragédie, en Andromaque persécutée, elle est cependant, au fond, dans son rôle : elle souffre sincèrement, et Ton a pitié d'elle. Napoléon manque de majesté, il'sort de son personnage. Ses mesures sont odieuses, ses imprécations ridicules. Mme de Staël, dans cette lutte qui durera dix ans, garde le dernier mot, et ce mot est celui d'une femme d'esprit : a Quelle cruelle illustration vous me donnez, / écrivait-elle à Bonaparte en 1803 ; j'aurai une ligne / dans votre histoire. »

L'exil eut ses préliminaires durant le printemps de 1802 : ce fut la mise en interdit du salon et la mise en quarantaine des amis : « Ce qui rendait ma position plus cruelle, c'est que la bonne compagnie de France croyait voir dans Bonaparte celui qui la préservait de l'anarchie ou du jacobinisme.... Elle blâma fortement l'esprit d'opposition que je montrai contre lui.... » « La bonne compagnie se retirait de vous en môme temps que la faveur du gouvernement, situation insupportable pour une femme, et dont personne ne peut connaître les pointes aiguës sans l'avoir éprouvée. » « Il me fiillait plus de force encore pour supporter la persécution de la société que pour m'exposer à celle du pouvoir. J'ai toujours conservé le souvenir d'un de ces supplices de salon que les aristocrates français savent si bien infliger à ceux qui ne partagent pas leurs opinions. »

Elle n'exagère pas quand elle parle des pointes

aiguCs et des supplices de salon. Les « anciens courtisans n'avaient à faire à Bonaparte qu'une seule concession, celle de changer de maître »; ils la faisaient avec d'autant plus de zèle qu'ils se sentaient moins sincères et plus intéressés. Mme de Staël les contrariait dans leurs évolutions et compromettait les effets de leurs palinodies. Mais ce serait mal les connaître que d'imaginer qu'ils l'attaquaient dans ses écrits ou dans ses convictions. C'eût été prendre au sérieux so«n caractère de muse et de femme supérieure. Les hommes de qualité, surtout les femmes du monde n'entendaient nullement consacrer sa suprématie, même en la raillant. Ils frappaient à leur portée. Ils attaquaient Mme de Staël par ses côtés vulnérables, les petits côtés, les misères de sa vie, ses imprudences, ses défauts de tact, ses sentiments étalés bruyamment, sa soif de succès, sa danse, son turban, sa cour de beaux esprits, le cortège de ses sigisbées et la prodigalité supposée de ses faveurs. Pour anéantir l'écrivain, ils outrageaient la femme.

Sur ces entrefaites M. de Staël mourut. Il s'était séparé régulièrement de sa femme en 1798 : il se flattait toujours de recouvrer son ambassade, et la disgrâce de l'ambassadrice était un obstacle. Mais il n'obtint rien. Il était malheureux; il souhaita de revoir ses enfants. Mme de Staël décida de se rendre à Goppet avec lui. Il succomba en chemin, au mois de mai 1802. Mme de Staël était libre. Sa passion pour Benjamin Constant n'était un secret

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pour personne; on annonça partout qu'ils allaient s'épouser. L'amour dans le mariage, qui avait rempli les rêves de sa jeunesse, continuait de remplir ses écrits : « Quoi ! écrit-elle dans le livre des Passions , c'est dans la réalité des choses humaines qu'il existe un tel bonheur, et toute la terre en est privée.... Celte réunion est possible et l'obtenir pour soi ne l'est pas! »

Mais si elle aimait Benjamin avec une fièvre jalouse, si elle ne supportait point l'idée d'exister sans lui, surtout de le voir appartenir à une autre, elle hésitait fort à lier indissolublement sa vie à la sienne. Elle le voulait dans sa dépendance; elle n'entendait point se le donner pour maître. Il n'avait rien « du protecteur sublime, du guide fort et doux » qui était sa chimère. Elle jugeait que Benjamin troublerait la vie qu'elle s'était faite, sans lui apporter le bonheur intime qu'elle n'avait pas connu. Elle tenait à sa qualité d'ambassadrice, à son titre de baronne, à ce nom qu'elle avait rendu célèbre. Benjamin, de son côté, se trouvait plus las qu'on ne peut dire de ce rôle de « sigisbée perpétuel » d'une femme aussi recherchée. Il trônait chez elle; mais il y jouait un personnage assez équivoque. Depuis longtemps il supportait impatiemment « l'influence surnaturelle » qu'elle exerçait sur lui; il s'irritait de ses fuites honteuses, de la perpétuelle capitulation de ses retours. En blasé qu'il était, il aspirait à des amours bourgeoises, à l'adoration légitime d'une femme docile, simple de cœur, bornée d'esprit,

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mais soumise. Il se figura qu*en sollicitant la main de Mme de Staël il provoquerait un refus qui lui ouvrirait la retraite. Il sollicita, mais sans insistance; elle refusa, mais sans se faire prier; ni Tun ni Tautre ne souhaitait cette union. Cependant ils s'en voulurent, elle de n'avoir pas été forcée à consentir, lui de n'avoir pas été pris au mot. Ils restèrent ainsi péniblement dans Tentre-deux de l'amour et du mariage; ils en souffraient et ils ne pouvaient s'en arracher.

Il restait à Mme de Staël une ressource, la consolation de ceux qui sont nés écrivains, conter au public ses injustices et ses disgrâces. Elle composa son roman de Delphine^ le plus personnel de ses ^ ouvrages, celui « où elle a tout dit », selon Mme Necker de Saussure, et où elle a dépeint « la réalité de sa jeunesse ». « Le talent dans une femme peut-il avoir un autre but que d'être un peu plus aimée? » disait-elle alors à une amie. Se faire mieux aimer et se défendre; montrer au monde qu'il est inique et qu'elle n'est pas dupe de ses faux jugements; par-dessus tout apporter à toutes les femmes qui souffrent des mêmes maux, le livre annoncé dans le traité des Passions^ prédit dans le traité de la Littérature^ ce roman de la vie et de l'avenir, le livre « qui dévoilera véritablement le malheur; le livre qui fera connaître ce que l'on a toujours craint de représenter, les fîiiblesses, les misères qui se traînent après les grands revers; les ennuis dont le désespoir ne guérit pas; le dégoût que n'amortit

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point Tupreté de la souffrance; les petitesses ù côté (les plus nobles douleurs ; et tous ces contrastes et toutes ces inconséquences, qui ne s'accordent que pour faire du mal, et déchirent à la fois un même cœur par tous les genres de peines. » Voilà l'objet Aq Delphine) l'esprit en est résumé, en deux lignes, par l'épigraphe : « Un homme doit savoir braver l'opinion, une femme doit s'y soumettre ».

C'était se condamner, en apparence, mais par une de ces confessions éclatantes qui sont une véritable apologie. L'héroïne, c'est elle-même, rajeunie, embellie, plus gracieuse, plus touchante, épurée en quelque sorte, dégagée de la politique et de la littérature. Delphine n'a qu'une aventure, où le cœur seul est en jeu. Quant au héros, Léonce, c'est encore et toujours une copie voilée de Guibert. Mme de Staël ne se met point en frais pour inventer un Werther ou un Saint-Preux. Les passions nouvelles qu'a déchaînées la Révolution et que nourrit la guerre, ne l'inspirent point. Le jacobin amoureux, le guerrier romanesque, l'exilé, le conspirateur, tous les types du roman du lendemain semblent étrangers à son imagination. Elle peint ce qui l'a frappée; mais, en idéalisant son personnage, elle ne le rend pas plus sympathique. Elle l'orne de toutes les séductions et lui prête tous les préjugés de l'homme du monde; mais il parle avec plus de passion qu'il n'en éprouve; il promet un bonheur qu'il ne saurait donner. Il est hautain, jaloux, susceptible, sceptique, hormis sur le point

' d*honneur, où il raffine, et sur Tarticle de l'opinion, c'est-à-dire des commérages, où il est pusillanime. Il adore Delphine, qui est noble, riche, vertueuse, et il épouse une autre femme parce que sa mère en a disposé ainsi. Il met Delphine au-dessus de toutes les femmes et il croit à toutes les calomnies que le monde débite sur elle. Elle se justifie, il l'absout, il se repent, mais il refuse de l'épouser au moyen d'un divorce, parce que le divorce est de mauvais ton. Il lui ofTre un accommodement qui, pense-t-il, conciliera tout, le monde, l'amour et les bienséances : il enlèvera Delphine et il ira vivre avec elle à l'étranger. Ce Léonce est vrai, mais il est insupportable. « Il manque d'amour », dit un ami de Delphine. « Tout le mal vient de là. » C'est sa condamnation.

Delphine se montre imprudente avec indiscrétion, et le hasard se fait trop calamiteux pour elle. Cependant les épisodes du roman, malgré leur monotonie, demeurent intéressants. Ils sont observés, mais ils le sont d'un salon seulement. Aucun souci du cadre, du costume, de la couleur. Le roman se déroule entre 1790 et 1792 : à part l'arrestation de Léonce, accusé à tort de porter les armes contre la France et fusillé, rien ne trahit la Révolution en ce livre, sauf quelques belles phrases sur la liberté, le patriotisme et les devoirs d'un bon Français. Les personnages secondaires ont de la vie. On s'est plu à y démêler les images de plusieurs des amis de Mme de Staël. Elle a embrouillé à plaisir ces

images, et c'est curiosité perdue d'en chercher les modèles. Il faut excepter toutefois Mme de Vernon, le repoussoir de Delphine, qui pratique la religion sans y croire et obéit aux préjugés en les méprisant. On a reconnu Talleyrand dans ce caractère très politique. Le fait est qu'il y a plusieurs des traits de l'ancien évêque, celui-ci entre autres (c'est toute la vengeance tirée par Mme de Staël de la défection de son ami) : « L'ingratitude, dit Mme de Vernon, c'est un grand mot dont on abuse beaucoup; on se sert, parce que l'on s'aime, et quand l'on ne s'aime plus, l'on est quitte; on ne fait rien dans la vie que par calcul ou par goût: je ne vois pas ce que la reconnaissance peut avoir à faire dans l'un et dans l'autre. » Delphine est un roman par lettres, « genre, dit l'auteur, qui suppose plus de sentiments que de faits ». Dans l'ordre des sentiments, Mme de Staël abuse du çlésespoir. On sent qu'elle s'est complue à ces effusions, qu'elle s'y est reprise, et très souvent, ajoutant toujours, sans effacer jamais. Ce qu'on a de ses propres lettres sur le même chapitre est plus serré, plus en relief : la passion y emporte la plume, qui n'a pas le temps de disserter. Mme de Staël affaiblit son inspiration en la délayant; mais l'inspiration est réelle. Pour le pathétique et pour la flamme, plusieurs lettres de Delphine méritent d'être rapprochées de celles de Mlle de Lespinasse. Mme de Staël ne connut ces lettres qu'en 1809 : elle n'a pu les imiter. Mais le souffle est le même, et quand les lettres de Mlle de Lespinasse parurent, tout

le monde en fut saisi. C'est la même exaltation d'amour, le même cri déchirant poussé des mêmes abîmes, les mêmes regrets dans le sacrifice, enfin, pour employer une image chère a l'auteur, la même tf griffe de vautour » qui déchire le cœur quand elle l'étreint, même pour l'emporter vers le ciel.

Le style de Delphine semble vieilli, c'est qu'il a été jeune, et c'est aussi pourquoi il a touché les contemporains. La critique pédante, et la critique l'était très étroitement en ce temps-là, releva maint défaut dans ce roman. Roederer, naguère si amical, devenait amer à mesure que la disgrâce consulaire s'étendait sur Mme de Staël. Il lui pardonnait difficilement de frapper avec tant d'éclat, tout en frappant à fciux, à ce qu'il prétendait, lorsqu'il frappait lui-même malgré l'excellence de sa recette, si obscurément, sans chaleur et sans étincelles. Il reproche à Mme de Staël de ne point lier ses idées, de ne les point approfondir, d'employer des tours elliptiques, des expressions abstraites, de ne pas chercher le mot propre, le verbe significatif, ou de ne le point trouver. Il lui dit : « C'est l'expression qui crée et fixe la pensée ». II la renvoie à Condillac, et c'est la renvoyer à la bonne école. Elle lui répond : « Qu'entend-on par le style? n'est-ce pas le coloris et le mouvement des idées? Trouvez-vous que je manque d'éloquence, d'imagination ou de sensibilité? »

Elle s'est fait une rhétorique selon son génie, qui est tout d'improvisation : « Le style représente, pour ainsi dire, au lecteur, le maintien, l'accent, le geste

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