‹ Mme de StaëlChapitre 28 sur 55 · LE STYLE · texte numérisé non relu

LE STYLE

de celui qui s'adresse à lui. » C'est ce qu'elle nomme le style de Tâme et de l'enthousiasme : en un mot, l'exaltation notée. Elle note de ses pensées ce qui j^eut s'en noter; elle ne reproduit point ce qui précisément tenait lieu du style duns ses discours, le tourbillon de son éloquence, l'éclat de ses yeux superbes, son accent impérieux, son geste persuasif. Elle ne se soucie point assez d'y suppléer par les ressources de l'art d'écrire. Elle a le mouvement ; la couleur manque. Je ne parle point de la couleur appliquée après coup, mais de la couleur naturelle, de ces métaphores spontanées du langage qui animent la phrase comme la rougeur d'un sang frais anime le visage.

La préoccupation de' Mme de Staël est de convaincre par la rapidité des arguments et d'émouvoir en poussant droit au cœur. Elle ne cherche pas à peindre. Elle disait, à propos de Montesquieu qui multipliait, selon elle, par trop les figures : « On oserait souhaiter à la place de cette image une pensée de Tacite ou de l'auteur lui-même, qui tant de fois a surpassé les meilleurs écrivains de l'antiquité ». Faut-il s'arrêter à ses adjectifs ? L'adjectif est la mode et le caprice en littérature. Il fait la hardiesse du livre de demain , il fait le charme du livre d'aujourd'hui et le ridicule de celui d'hier. Nous avons les nôtres dont nous abusons : nous en avons d'aimables : parisien, délicat^ moderne', nous en avons de disgracieux, comme psychologique. Au temps de Mme de Staël, sensible s'épanouissait

encore. Elle remploie à tout usage, au sens propre, qui pourtant fait sourire : « être le premier objet d'un homme sensible » ; puis dans tous les abus du jargon : « son éloquence... sensible comme son cœur... », « un air (de musique) à la fois vif et sensible », et cela dans une traduction de l'anglais, pour rendre le mot stveet, suave, qui était juste et bien à sa place.

Les contemporains ne s'en apercevaient pas :

toutes les âmes sensibles pleurèrent sur Delp/iine^ et les ennemis de l'auteur enragèrent du succès du roman. Le maître s'était prononcé. « Le désoMre d'esprit et d'imagination qui règne dans ce livre excitait sa critique », rapporte le Mémorial, C'était la consigne. Les oflicieux rivalisèrent de zèle à raffiner sur ce thème. Un journal annonça plaisamment une Delphine convertie. Mme de Genlis, dans la ferveur d'une vertu récente, accusa l'auteur de corrompre les mœurs, Fiévée dépeignit Mme de Staël en commère, affligée d'un excès de santé, « à califourchon sur le sublime ». « Delphine, dit-il, parle de l'amour comme une bacchante, de Dieu comme un quaker^ de la mort comme un grenadier, et de la morale comme un sophiste. »

C'étaient autant d'avertissements de ne point se risquer en France. Mme de Slaël ne se résigna point à les comprendre. A l'automne de 1803 elle se rapprocha de Paris : sa présence fut signalée. Elle eut des visites un peu trop bruyantes. Malgré l'amitié de Mme Récamier, encore en faveur, et malgré

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