LES NECKER
une société pour laquelle elle n'était point née : Genevoise dépaysée parmi les Parisiens, chrétienne égarée parmi les impies, les aimant sans les croire, les écoutant sans les approuver, les blâmant sans espérer de les convertir. Elle en souffrait dans ce qu'elle possédait de meilleur, la rectitude du cœur et la droiture du jugement. Elle aspirait à un autre air, à un air plus pur, celui des montagnes natales, mais elle était trop énervée pour le supporter. « 11 est certain, écrivait-elle à une amie, qu'on peut et qu'on doit être plus heureux ailleurs; mais il faut, pour cela, ne pas connaître cet enchantement qui, sans faire le bonheur, empoisonne à jamais tous les autres genres de vie. »
Tel est le milieu où naquit, le 22 avril 1766, Germaine Necker, et où elle fut élevée. C'était une enfant prodigieusement précoce d'intelligence et de cœur, en même temps d'un naturel espiègle. Elle devint la joie de Necker. S'il la tenait dans une serre chaude, il voulait au moins l'y laisser s'épanouir. La serre ne suffisait pas à Mme Necker, elle y prétendait joindre un appareil ingénieux et raffiné d'éducation. Elle rêvait de faire de sa fille un chefd'œuvre de l'art maternel, sachant tout et cependant pieuse; enthousiaste dans son imagination, modeste dans ses discours, sage dans sa conduite; très pure et très séduisante ensemble : tout l'éclat de l'existence, toutes les joies que donne le monde, sans l'orgueil de la vie et sans la frivolité. Elle se rompit l'esprit à forger cette chimère. L'enfant développait
d'elle-même un génie prodigue qui débordait de tous les côtés. Elle rompit le moule. Le plan d'éducation de Mme Necker alla grossir le fatras des utopies pédagogiques. Le milieu emporta tout.
Dès que Germaine put penser, elle raisonna; elle s*exalta dès qu'elle sentit. A onze ans elle figurait aux réceptions, assise sur un tabouret en bois, aux pieds de la mère, très droite et silencieuse. Elle se tut en ces années pour le reste de sa vie. Elle écoutait Raynal, Thomas, Grimm, Buffon, Morellet, Suard qui s'occupaient fort d'elle et s'amusaient à suivre sur ses traits mobiles les impressions de leurs discours. Le théâtre, tenait une grande place dans leurs entretiens. Marmontel et La Harpe en dissertaient indéfiniment et déclamaient leurs citations. Mlle Clairon venait parfois. Germaine profita de ses leçons. Elle accompagnait ses parents à la comédie et faisait des extraits des pièces. Elle en composa bientôt pour des pantins dont elle tenait les fils : il lui en resta toujours quelque chose dans la conception qu'elle se fit de la vie. Elle traça des portraits, selon le goût du temps. A quinze ans elle résuma V Esprit des lois et rédigea un essai sur le Compte rendu de Necker. Raynal lui demanda pour sa compilation des Deux Indes un « morceau » sur la révocation de l'édit de Nantes. Elle lisait à tort et à travers, préférant les romans, et parmi les romans, les plus exaltés. On ne peut dire à quel âge Rousseau lui fut révélé. II devint sa première idole. L'enlèvement de Clarisse fut un des événements de
s«i jeunesse. « Werther^ a->t*elle dit, a fait époque dans ma vie. » Werther Tattendrit et Tattira, Lovelace Tëblouit, l'efiraya et la fascina longtemps. « Ce qui l'amusait était ce qu» la faisait pleurer », rapporte une amie. La vue d'un homme célèbre lui donnait des battements de cœur. La louange décernée à son j>ère la faisait fondre en larmes. Elle avait dixsept ans, lorsque, se trouvant avec la vieille maréchale de Mouchy, elle lui demanda : « Madame, que pensez-vous de l'amour? » Voilà le ton de ses conversations et le cours de ses rêveries. Elle tomba malade. « Elle deviendra peut-être folle, dit Tronchin; mais elle sera certainement très malheureuse. »
Ainsi se forma son esprit, un des plus ouverts et J des plus étendus qu'on ait vus : une avidité insatiable de tout connaître, la capacité de tout embrasser; non seulement l'intelligence, mais la sympathie; une sorte de divination des idées d'autrui, et comme c une inspiration instantanée » de ses propres idées : devinant autrui, d'ailleurs, et s'inspirant elle-même, non par réflexion, mais en courant, et comme au vol. Nul intervalle entre la pensée et la parole : la pensée naissait et se vivifiait de la parole même. « La conversation était son inspiration et sa musc », a dit l'homme qui l'a le mieux comprise et le plus finement analysée. Elle vivait dans un état d'expansion et d'improvisation perpétuelles.
Il lui manquait le gouvernement de soi-même, le recueillement, la patience de la pensée. Ce lui était une fatigue de s'appliquer. Elle avançait par grands
coups d'ailes, ne rampant jamais sur les idées, mais planant rarement. Elle ne se donna la peine de rien apprendre à fond. Elle ne connut point cette discipline d*esprit qui fit la grâce saine et forte d'une Sévigné, ce naturel dans le grand style, cette façon simple de s'exprimer mieux que personne, cette familiarité de la langue, retrempée à ses sources, et toujours plus précise quand elle devient plus originale. Sa pensée se révoltait contre les lisières de Port-Royal; ça parole s'emportait sous le frein de Condillac. Elle n'entendait subir ni méthode ni grammaire. Ses aspirations furent toujours supérieures à ses idées; son cœur, pour des motifs analogues, demeura très souvent supérieur à ses discours et à ses actes.
Ce cœur ardent, emporté, mais droit; prodigue de ses dons et de sa confiance, ambitieux de retour et impatient de reconnaissance, par-dessus tout généreux, était aussi largement doué que l'intelligence. « J'ai beaucoup de facultés de bonheur », dit Corinne. Germaine Necker en était trop avide, comme des idées, et trop insatiable. Elle n'admettait, en ses élans d'affection, d'obstacles ni en ellemême ni en dehors. Elle ne comptait ni avec les empêchements du monde, ni avec les contradictions des sentiments, ni avec aucune des misères de la vie où se déchirent et s'usent les passions. Enfin tous les sentiments en elle tournaient à la passion, et toutes les passions à l'orage. « Sa dévorante imagination » qui entraîna tout autour d'elle, l'entraînait
la première; ce fut son levier à remuer les urnes; elle en ébranla la sienne, qui ne fut jamais sereine. « Je suis, disait-elle plus tard, dans mon imagination comme dans la tour d'Ugolin. »
Cependant elle possédait un fond de bon sens et/ de santé morale qui la soutint dans les tempêtes. | Si elle ne comprenait point que les autres sentissent autrement qu'elle, ses sentiments, au moins, étaient sincères : cette sincérité était sa commune mesure, qu'elle s'appliquait a elle-même, très scrupuleusement. Le vertige des émotions passé, elle reprenait son équilibre et se jugeait. Ses examens de conscience la rendirent singulièrement perspicace et équitable. S'ils Téclairaient, ils ne la consolaient guère. Sa clairvoyance d'analyse n'était la plupart du temps qu'un raffinement de souffrance. Mais, comme elle était essentiellement bonne, la souffrance perfectionna en elle la pitié.
Il faut noter ici, à l'origine, ces singularités de son caractère, car son génie en est né. Sa vie procède de ses sentiments tumultueux et tourmentés; ses écrits procèdent de son jugement et de sa pitié. En avançant dans la vie et en considérant son existence de plus haut, elle tira de ses propres épreuves une morale de plus en plus épurée. Ce qu'il y avait de rompu dans sa destinée s'acheva dans ses livres. C'est ainsi que des œuvres viriles et généreuses sortirent d'une carrière de troubles, d'agitations et parfois de faiblesses.
Heureusement pour elle et pour ceux qui l'en-
touraient, elle éprouvait le besoin impérieux d*être distraite. Elle avait une faculté très souple d'enjouement et, quand son cœur n'était point engagé, un abandon charmant dans les relations.
« Corinne avait beaucoup de gaieté dans Tesprit. Elle apercevait le ridicule avec la sagacité d'une Française, et le peignait avec l'imagination d'une Italienne ; mais elle mêlait à tout un sentiment de bonté : on ne voyait jamais rien en elle de calculé ni d'hostile; car, en toute chose, c'est la froideur qui offense, et l'imagination, au contraire, a presque toujours de la bonhomie. » Et Delphine : « ... Des expressions toujours choisies et un mouvement toujours naturel, de la gaieté dans l'esprit et de la mélancolie dans les sentiments, de Texaltation et de la simplicité, de l'entraînement et de l'énergie! mélange adorable de génie et de candeur, de douceur et de force! possédant au même degré tout ce qui peut inspirer de l'admiration aux penseurs les plus profonds, tout ce qui doit mettre à l'aise les esprits les plus ordinaires, s'ils ont de la bonté, s'ils aiment à retrouver cette qualité touchante sous les formes les ^lus faciles et les plus nobles, les plus séduisantes et les plus naïves. »
C'est ainsi qu'elle se peint et qu'elle voudrait paraître sur le théâtre du monde. Elle ne conçoit point la gloire et le bonheur en dehors de ce théâtre. Elle s'y intéresse à tout : sentiments, politique, art, littérature, philosophie; mais le reste de l'univers lui est indifférent. Elle n'aime point la promenade;
la nature lui semble morne ; la méditation Ténerve ; la retraite la consterne; la solitude lui fait horreur. Elle a son côté vulnérable et son vampire, l'ennui. La société, qui est le charme de sa vie, en est aussi la nécessité. Elle ne se trouve qu'a Paris à Taise et \ bien portante.
Cependant quelque chose en elle y étouffe, malgré elle, et y éclate. Elle place la source du bonheur dans l'enthousiasme, et elle cherche ce bonheur dans un terrain où tout est sable mouvant ou dessèchement. Son caractère se révolte contre les conventions et les préjugés du monde, comme son esprit conlpe les méthodes de l'école et les usages de la langue. Elle prétend régner dans le monde, mais elle prétend se soustraire à la première condition de ce règne : l'étiquette, l'art de se maîtriser soimême en dominant les autres. Son naturel répugne non seulement à l'hypocrisie et l\ la stratégie mondaines, mais à la simple discrétion et à cette prudence que l'on pourrait appeler l'esprit de finesse dans la conduite. Pas plus d'intervalle entre la pensée et l'action qu'il n'y en a entre la pensée et la parole. « Votre caractère, lui disait un ami qui la connaissait bien, est incapable de braver les ennuis qu'on provoque en cherchant à briller. »
Cette horreur de l'ennui, ou, si l'on veut, du vide, cette soif d'amusements, cette avidité de briller et de plaire, jointes à l'impuissance où elle est de se contraindre, la jettent dans de perpétuelles inconséquences. Elle possède une âme virile et impétueuse,
mais elle éprouve toutes les faiblesses de la femme. « Si rétendue de son esprit, disait-elle de Delphine, lui donne de l'indépendance, son caractère a besoin d'appui. » Le cœur et le génie de Germaine Tem» portaient, au début, « de plein saut », sans souci du possible; puis, à la résistance des choses, « son admirable discernement du vrai, du réel, Téclairait d'une illumination subite, la perçait, du même coup, comme d'un vif aiguillon; les retours étaient brusques,... et, le plus souvent, le dédain des précau» tions à prendre pour couvrir la retraite, pour ménager les transitions, faisait beau jeu à la médio* crité envieuse et maligne ». Ces luttes intestines, dit le plus autorisé et le plus respectueux des témoins, le duc Victor de Broglie, « rendirent son existence orageuse, son intérieur en famille passionné, ardent, tumultueux ». Elles détruisirent sa santé qu'elles ébranlèrent, de leurs commotions sourdes, dès les premières années.
Ces contrariétés fondamentales du caractère se reconnaissent dans les deux cultes de la jeunesse de Germaine : l'un, qui dura toujours, le culte bienfaisant de la religion domestique, le culte du foyer : celui de Necker; l'autre, le culte de l'idole étrangère, culte aux mystères insidieux et aux parfums empoisonnés, dont elle se détacha peu à peu, mais dont elle demeura à tout jamais troublée : celui de Rousseau. Necker et Rousseau célèbrent la vertu et promettent le bonheur; mais Necker place le bonheur dans la vertu, c'est à ce bonheur que le
génie de Germaine la convie; Rousseau place la , vertu dans le bonheur, c'est à cette vertu sophistique que rimaginatîon de Germaine la sollicite.
Au point où nous la prenons, vers sa vingtième année, elle en est encore au rêve; mais le rêve qui Tagîte est celui qui l'agitera toujours à travers toutes les métamorphoses de la vie. Etre aimée, comme elle voudrait aimer elle-même, dans un épanouissement incessant de tout son être, dans une félicité glorieuse et rayonnante de sa vie. A dix-neuf ans, elle écrivait dans son journal : a Une femme ne doit avoir rien à elle et trouver toute sa jouissance dans ce qu'elle aime ». A trente ans, elle confiait à un ami : « J'avais tout mis dans l'amour. Tous les sentiments dérivent de là dans la jeunesse. » A quarante ans, elle fait dire à Corinne : « En cherchant la gloire,j'ai toujours espéré qu'elle me ferait aimer». Lorsque Germaine a conquis cette gloire, elle reconnaît que sans l'amour, tout y est vanité et conclut : « La gloire elle-même ne saurait être pour une femme qu'un deuil éclatant du bonheur ». L'ambition ne sera jamais chez elle qu'un désir exalté de plaire et qu'un courant dérivé de l'amour. Mais elle désire d'autant plus passionnément paraître brillante qu'elle se connaît moins belle. Il lui manque, et elle ne le sait que trop, l'enchantement de la vue, le charme muet et ineffable qui, par les yeux, s'insinue irrésisti^ blement dans les cœurs.
Ses admirateurs la peignent en Muse, une lyre à la main. C'est Glio ou Melpomène : « la prêtresse
là MADAME DE STAËL.
la plus célèbre d* Apollon, la favorite du dieu, celle dont l'encens lui est le plus agréable.... Ses grands yeux noirs étincellent de génie; ses cheveux, de couleur d'ébène , retombent sur ses épaules en boucles ondoyantes; ses traits sont plutôt prononcés que délicats; on y sent quelque chose audessus de la destinée de son sexe...* » Mais on n*y sent point cette destinée même. Otez du portrait les attributs de mythologie et le fond allégorique, vous voyez une personne de taille moyenne, un peu trapue, non dépourvue de grâce et d*aisance, mais sans cette sveltesse et cette élégance de nymphe, type ravissant de la beauté d'alors, que David et Gérard immortaliseront dans les portraits de Juliette Récamier et de Mme Regnauld de Saint-Jean d'An-
Ce n'est ni Amélie, ni Corinne même, c'est Didon, vierge encore mais prédestinée aux passions : des traits expressifs; un teint plus brun que frais, coloré cependant et s'animant à la parole ; des épaules sculpturales; des bras puissants, des mains robustes, mains de souveraine et non de grande coquette sentimentale; un front large; des cheveux noirs qui retombent épais et bouclés; le nez vigoureux; la bouche fortement dessinée, les lèvres saillantes, largement ouvertes à la vie et a la parole, bouche d'orateur, au franc et bon sourire; tout le génie brille dans les yeux, aux regards éclatants de lumière, conflimts, superbes, profonds et doux au repos, impérieux quand l'éclair les traverse*
Mais pour que cet éclair luise, il faut le trépied avec l'inspiration. Germaine doit parler pour séduire et conquérir pour se faire aimer : de là, je ne sais quoi d'agité dans son empressement à plaire et jusque dans sa bonté. L'ambition est chez elle au service du sentiment, mais le sentiment emprunte quelque chose de l'inquiétude et de l'âpreté de l'ambition. C'est l'amour comme le conçoit un homme, l'amour qui domine. Or elle ne peut être heureuse si elle n'est dominée par l'homme qu'elle aime. Dans la vie, il lui faudrait un guide, dans l'amour un maître, et elle sera, dans la vie, la plus insoumise, dans l'amour, la plus despotique des créatures.
« Qu'a-t-elle senti, celle qui n'a point vu dans l'objet de son choix un protecteur sublime, un guide fort et doux, dont le regard commande et supplie, et qui reçoit à genoux le droit de disposer de notre Sort? »... Un ami, « du même âge, auprès duquel vous 'devez vivre et mourir; un ami dont tous les intérêts sont les vôtres, dont toutes les perspectives sont en commun avec vous, y compris celle de la tombe ».
Voilà son idéal. Tout y est encore illusion et contrariété. Ce mariage romanesque, elle ne peut se le figurer que dans le monde où elle veut vivre, sans lequel elle ne peut vivre; mais ce monde, frivole et malicieux, comporte-t-il un tel culte d'admiration? Quel homme y soutiendra ce personnage sublime? Chez cette femme qui veut briller pour être aimée, qui ne veut aimer qu'un homme plus brillant qu'elle.
l'amour naîtra de rétincelle des esprits; mais, la flamme allumée, Tamour s'y consumera. Avant même que la jalousie ne le déchire, la rivalité des esprits le blessera incessamment.
Relisez Delphine^ ce roman de la vie de Mme de Staël; relisez surtout les lettres de Mlle de Lespinasse, cette réalité de Delphine , vous y verrez comment, dans des cœurs de cette sorte, Tenchantement opère. C'est dans un souper de causeurs en vogue, que Mlle de Lespinasse rencontre l'homme qui va s'emparer d'elle ; c'est en l'écoutant qu'elle se sent prise et déjà éperdue : « Oui, vous êtes bien aimable ! Je viens de relire votre lettre : elle a la douceur de Gessner, jointe à l'énergie de Jean-Jacques. » Et maintenant, Delphine, après la première entrevue avec Léonce, dans le salon de Mme de Vernon : « Je causai longtemps avec lui, devant lui, pour lui.... Chaque mot de Léonce ajoutait à mon estime, à mon admiration; sa manière de parler était concise, mais énergique ; et, quand il se servait d'expressions pleines de force et d'éloquence, on croyait entrevoir qu'il ne disait qu'à demi sa pensée et que, dans le fond de son cœur, restaient encore des richesses de sentiment et de passion qu'il se refusait à prodiguer. Avec quel intérêt il daignait m'écouterl Non, je ne me fais pas l'idée d'une plus douce situation : la pensée excitée par les mouvements de l'ame, les succès de l'amour-propre changés en jouissances du cœur, oh! quels heureux moments!... »
Tel est le cadre et tel le héros; il faut en tenir