LKS VOYAGES JÎX ALLEMAGNE ET EN ITALIE
Elle atteignît son but. Elle parcourut la terre de Tenthousiasme, elle connut les « grands génies », elle fut traitée en illustre victime par les princes, et elle fournit aux agents de Napoléon la matière de rapi)orts où ils faisaient la cour à leur maître tout en rirritant par le récit des succès de son ennemie.
Weimar n'était point un Etat, c'était une cour et un théâtre; Gœthe gouvernait le théâtre, et Schiller était rhonneur de la cour. Ce n'était point précisément la constitution rêvée par Mme de Staël; mais l'esprit compensait ce qui manquait du côté des institutions. Cet esprit lui demeura assez longtemps fermé. Malgré les amorces qu'elle trouvait dans son imagination et dans son cœur, malgré un je ne sais quoi de germanique qui lui venait de ses ancêtres, une affinité de race dont Gœthe fut frappé et qui la
prédisposait à l'intuition des choses de T Allemagne, le sens des mots lui manquait, et, plus encore, le sentiment des choses. Il ne suffisait pas qu'on lui traduisît les phrases ou qu'elle apprît à les traduire : en substituant le terme français à l'allemand, on substituait les notions et les images que la vie du grand monde avait formées dans Tintelligence d'une Parisienne de l'ancien régime, aux notions et aux images que la contemplation de la nature, une existence à la fois très méditative et très studieuse avaient développées chez Gœthe, chez Schiller et chez leurs contemporains. C'était une conception toute autre de rhumanité, de l'amour, du rôle de la femme dans la société et de sa destinée.
Les dissentiments, se creusaient davantage : sur l'article de la Révolution : les Allemands la jugeaient dénaturée par ses auteurs; sur l'article de Bonaparte : ils considéraient le premier consul comme la Révolution personnifiée dans ce qu'elle avait de j)ratique et de légitime; sur l'article de la liberté : ils en déniaient le sens aux Français ; sur l'article de la morale : ils leur en contestaient presque la conscience. « Mme de Staël n'a aucune notion du devoir », disait Gœthe après avoir lu Delphine et le traité des Passions. Ces Allemands se souciaient peu de fonder un Etat libre et d'édicter des lois propres à former des citoyens vertueux. La liberté, pour eux, résidait dans le développement indépendant de l'intelligence, et la vertu dans le sain gouvernement de Vame par soi-même. Liberté et vertu, conçues de la
sorte, étaient raflaîre propre de chacun : le caractère y était tout et les institutions n*y étaient rien. Les aOiiires publiques étaient les aflaires de TEtat et ne regardaient point ces savants et ces poètes. Obéir aux puissances établies afin d'avoir le loisir de penser librement dans le for intérieur, voilà le dessein de leur vie, et ils n*y voyaient pas de contradiction, a Ils sont flatteurs avec énergie, disait Mme de Staël, et vigoureusement soumis,... se servant de raisonnements philosophiques pour expliquer ce qu'il y a de moins philosophique au monde, le respect pour la force. »
Ils Fattendaient comme un phénomène , avec nombre de préventions que son caractère n'était pas fait pour atténuer. Ses plus belles qualités, ses plus grandes séductions, sa conversation étincelante, son éloquence, sa merveilleuse souplesse d'esprit perdaient une partie de leur prestige avec des interlocuteurs étrangers. Non seulement ils n'étaient pas au ton, mais ils devaient, pour essayer de s'y mettre et de s'y soutenir, faire sur eux-mêmes un perpétuel effort d'attention, s'imposer une gêne qui paralysait leur pensée. « Si seulement elle comprend l'allemand, écrivait Schiller, nous prendrons le dessus; mais s'il faut exposer notre religion intime en phrases françaises et lutter avec la volubilité française, ce sera vraiment trop rude. » Cette volubilité, qui éblouissait à Paris, risquait fort d'étourdir à Weimar. Puis, ils avaient leurs habitudes, leurs méthodes, leurs travaux, leurs heures de délasse-
ment, leurs heures de réflexions, toute une vie réglée et régulière de penseurs, qu'ils redoutaient de voir troubler par ce météore.
Avec son besoin insatiable de répandre ses idées, sa curiosité impatiente des idées d'autrui, Mme de Staël voulait employer tous ses instants. Elle ne pouvait admettre que l'on ne prît point li ses entretiens l'intérêt qu'elle y trouvait elle-même. Elle prétendait se faire expliquer l'Allemagne, son génie, sa littérature, par des hommes qui savaient incomplètement le français ou qui même, comme Goethe, le sachant, ne le parlaient pas sans difficulté. Rien de plus contraire à leur conception de la vie intellectuelle que cette prétention de tout apprendre dans des conférences où elle parlait presque toujours, et de tout réduire en propos de conversation. « Je comprends tout ce qui mérite d'être compris, et ce que je ne comprends pas n'existe pas », réponditelle à un ami qui lui servait de trucheman et qui lui déclarait qu'elle n'entendait jamais Goethe. Ajoutez, chez ce grand poète, en particulier, la crainte d'être mystifié et de paraître dupe. Il se tint sur ses gardes. Il était d'ailleurs absent de Weimar quand Mme de Staël y arriva, et il se fit beaucoup prier pour y revenir.
On a comparé spirituellement l'effet que produisit Mme de Staël sur la cour et la ville de Weimar à quelque chose comme l'incursion d'un écureuil dans une fourmilière. Elle fut invitée tout de suite au château et y fut traitée sur le pied de l'intimité.
G*est peut-être là qu'on la goûta le plus. Elle rencontra pour la première fois Schiller au thé de la duchesse. Il était en uniforme de cour; elle le prit pour un général. On le lui présenta; elle engagea aussitôt la conversation sur la supériorité de la tragédie française. C'était un de ses thèmes favoris, et son talent de déclamation lui fournissait le meilleur de ses arguments. Les Allemands l'entendaient volontiers réciter et l'applaudissaient, mais elle ne les convertissait point au culte de Racine. Elle s'imposait à l'admiration, mais elle fatiguait. « Elle est tout d'une pièce, écrivait Schiller. Rien de faux ni de maladif en elle; ce qui fait que, malgré l'énorme différence des natures et des manières de penser, on se trouve parfaitement bien avec elle; on peut tout entendre d'elle et tout lui dire. Elle représente la culture française dans toute sa pureté.... Le naturel et le sentiment valent mieux chez elle que la métaphysique, et sa belle intelligence s'élève à la puissance du génie... Quant à ce que nous appelons poésie, elle n'en a aucun sentiment; elle ne peut s'approprier dans les ouvrages de ce genre que ce qu'ils ont de passionné, d'oratoire, d'universel.... » Puis venaient les réserves : « L'étonnante volubilité de sa parole : il faut se faire tout oreilles pour la suivre.... Elle veut tout expliquer, pénétrer, mesurer; elle n'admet rien d'obscur, d'inaccessible, et, dans les régions qu'elle ne peut éclairer de son flambeau, il n'existe rien pour elle ». « Nous sommes dans une perpétuelle tension d'esprit, ajoute Char-
lotte Schiller.... 11 faut, quand on aimerait à se rer cueillir, se tenir sur les pointes, chercher des traits et s'ingénier.... C'est un mouvement perpétuel : elle veut tout savoir, tout voir, tout connaître »
Et tout cela en courant, au hasard des improvisations de table ou de salon, abordant de préférence les problèmes insolubles, ces grands mystères de VCime et de la passion <c qui ne doivent, disait Goethe, se poser qu'entre Dieu et l'homme »; les discutant, les tranchant d'un beau mouvement de cœur ou d'un beau trait d'éloquence, toujours pressée de conclure, sauf à tout remettre en question le lendemain et à recommencer toujours. Elle effarouchait ces hommes à la pensée plus lente et plus soutenue, qui discutaient sans cesse, sauf à ne conclure jamais. Elle e^çige d'eux qu'ils démontent leur machine, s'analysent, s'expliquent eux et leurs ouvrages, au vol, pour ainsi dire, et du premier coup. Schiller y perdait patience. « Il me semble que je relève d'une maladie », dit-il quand elle s'en alla.
Se trouvant un jour dans une compagnie avec Fichte, elle l'interpella : « Dites-moi, monsieur Fichte, pourriez-vous en très peu de temps, un quart d'heure, par exemple, me donner un aperçu de votre système et m'expliquer ce que vous entendez par votre moi; je le trouve fort obscur? » Fichte avait employé toute sa vie à couver ce moi et à en imaginer les surprenantes métamorphoses. La question lui parut impertinente. Toutefois il fit le galant et il s'exécuta. Mais il lui fallait se traduire en fran-
çais, et il y suait sang et eau. Il n'avait pas encore parlé dix minutes que Mme de Staël s'écria : « C'est assez, monsieur Fichte, c'est bien assez. Je vous comprends à merveille. J'ai vu votre système en illustration : c'est une des aventures du baron de Miinchhausen. » Le philosophe prit une attitude tragique, et il se fit un grand froid dans l'assemblée.
Voilà de ces propos qui lui faisaient refuser l'esprit par les Allemands; elle leur refusait, de son côté, le sens de la vie du monde : « Il n'y a pas l'ombre de comparaison entre ce que nous appelons société en France et ceci. Et je ne suis pas étonnée que les savants aient en Allemagne plus de temps pour l'étude que partout ailleurs, car la séduction de la société n'existe pas. » Le temps, qui lui coûtait si peu et qu'elle était toujours si pressée de dissiper, était pour ses hôtes la chose la plus précieuse de la vie. Elle leur en ravissait une part, et c'est en cela qu'elle les importunait tant.
Goethe lui apparut tel que Benjamin Constant l'a esquissé à la même époque : « finesse, amourpropre, irritabilité physique jusqu'à la souffrance, aspect remarquable, beau regard, figure dégradée ». Werther engraissé, et la patte-d'oie sur les tempes de cette tête olympienne ! Ce fut une déception. « Je voudrais, écrivit-elle, mettre son esprit dans un autre corps; il est inconcevable qu'un esprit aussi supérieur soit aussi mal logé. » Elle lui disait : a Je veux vous voler tout ce qui se vole ; cela vous lais-