BERLIN
sera bien riche encore ». Comme il se dérobait : a Si je m'établissais ici, vous feriez bien de me traiter comme tout le monde; mais pour quinze jours, n^iuriez-vous pas pu me les donner? » C'était réclamer ce dont Gœthe se montrait le moins prodigue : il en usait avec son génie comme avec toutes les puissances de la terre, et il le ménageait.
Au mois de mars elle quitta Weimar pour Berlin. Ce « foyer des lumières » la charma par « Tesprit de justice » qu'elle trouva dans l'État et « l'indépendance de caractère » qu'elle observa dans les individus. Il lui parut cependant que le fameux « éperon prussien », le grand ressort national, s'émoussait sensiblement, qu*il s'usait trop en panides de troupes et en manèges diplomatiques. Elle s'attacha, à titre de précepteur pour ses fils, Guillaume Schlegel. Il devint son principal interprète des choses d'Allemagne et l'aida ensuite à s'approprier ce qu'elle recueillait alors au passage. C'est à. Berlin qu'elle apprit la conspiration de Georges et le meurtre du duc d'Enghien. Elle juge, dans ses souvenirs, la conspiration d*après Fauriel; elle y met trop de police et trop peu d'assassins. Elle juge en historien et en politique l'affaire de Vincennes : c'est qu'elle connaissait à fond les hommes que Bonaparte entendait frapper par ce terrible exemple : « Au moment où il voulut se faire nommer empereur, il crut à la nécessité de rassurer, d'une part, les révolutionnaires sur la possibilité du retour des Bourbons , et de prouver, de Tautre, aux royalistes, qu'en s'alta*
chant à lui, ils rompaient sans retour avec l'ancienne dynastie ».
L'arrestation d'un prince à Ëttenheim ne laissait pas de lui inspirer des inquiétudes personnelles. Cette pensée la reportait vers Coppet; le plus funeste des coups qu'elle pût recevoir l'y rappela» Elle apprit que son père était gravement malade; elle partit en hâte et le trouva mort. Il avait succombé le 10 avril. Mme de Staël connut alors une douleur pire que toutes les misères d'amour, la perte de la personne dont, en ces misères mêmes, on attend encore la consolation. « Tant que mon père vivait, je ne souffrais que par l'imagination;... après sa perte, j'eus affaire directement à la destinée. »
Elle se mit vaillamment à l'œuvre : elle s'occupait déjà de l'éducation de ses enfants en mère zélée; elle s'occupa des affaires de sa fortune en mère prévoyante. Il lui semblait qu'en ce dernier travail qui répugnait tant à son esprit, elle s'inspirait encore de la pensée de son père et lui rendait le culte qu'elle lui avait voué depuis son enfance.
Il se (it, dans le même temps et sous la même influence, dans son ame, un mouvement de réflexion religieuse. Elle avait toujours reconnu la nécessité sociale des croyances, elle en ressentit plus vivement le besoin personnel et en désira le secours. Elle consacra tout l'été à composer l'éloge qui est intitulé Du caractère de M, Necker et de sa vie privée. C'est un écrit sincère et touchant, comme une version plus intime de la première partie des Considé*
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MORT DE NECKEIl. 115
rations. Puis, la vie lui devenant trop dure à Coppet, elle essaya d'une diversion nouvelle et partit en novembre pour Tltalie.
Benjamin Constant s'était cru obligé de l'assister dans la catastrophe : il ne sut jamais lui-même dans quelle mesure il Tavait trompée en paraissant la plaindre et en pleurant avec elle. 11 la vit, à coup sûr, avec soulagement s'éloigner de Coppet et ne songea pas à la suivre. Elle eût désiré entraîner Camille Jordan : « Vous ne serez pas seul avec moi puisque j'emmène mes trois enfants et leur savant instituteur. Vous feriez un acte de charité pour une personne dont l'dme est cruellement malade. » Mais Camille redoutait les naufrages; il n'aimait la mer et les tempêtes que de loin, de l'observatoire de Lucrèce, et il se tint, cette fois encore, au logis.
Un voyage sans compagnie, c'est-à-dire sans conversation, semblait à Mme de Staël « un des plus tristes plaisirs de la vie ». « Traverser des pays inconnus, entendre parler un langage que nous comprenons à peine, voir des visages humains sans relcition avec votre passé ni avec votre avenir, c'est de la solitude et de l'isolement sans repos ni dignité; car cet empressement, cette hâte pour arriver là où personne ne vous attend, cette agitation dont la curiosité est la seule cause, vous inspirent peu d'estime pour vous-même » Gœthe la jugeait incapable de comprendre l'Italie. Il se trompait; mais ses conversations, que la vue des objets vivifiait dans la mémoire de Mme de Staël, contribuèrent
singulièrement à lui ouvrir les yeux. Sismondi, Guillaume de Humboldt et Bonstetten qu*elle rencontra, lui servirent de guides dans le passé et lui expliquèrent les âmes. A Milan elle noua avec le poète Monli, sombre et tumultueux, une de ces amitiés exaltées qui prenaient si facilement dans ses discours et dans ses lettres les formes de l'amour. Elle visita la comtesse d'Albany. La reine de Naples, Marie-Caroline d'Autriche, lui fit un accueil dont il lui convint de se trouver flattée. Elle eut plus de raisons de l'être de la réception solennelle que lui ménagea, au Gapitole, l'Académie des Arcadiens : elle écouta un sonnet latin composé en son honneur, et elle lut, avec émotion, une traduction, médiocre d'ailleurs, qu'elle avait faite en vers français, d'un sonnet de Minzoni sur la mort de Jésus- Christ.
Ce voyage lui révéla la nature dans la mesure où elle en pouvait sentir les beautés. « On voit la mer et le Vésuve et Ton oublie alors tout ce qu'on sait des hommes », c'est Corinne qui le dit, et Corinne est là dans son rôle. Mais Mme de Staël, pour son propre compte, y mettait moins d'enthousiasme. « Si ce n'était le respect humain, avouait-elle à un ami, je n'ouvrirais pas ma fenêtre pour voir la baie de Naples pour la première fois, tandis que je ferais cinq cents lieues pour aller causer avec un homme d'esprit que je ne connais pas. » Elle ne parcourait point l'Italie, comme Chateaubriand, pour chercher des images; celles qu'elle rapporta n'étaient que de