VOYAGE EN ITALIE
seconde main, en quelque sorte, exécutées sur commande et gravées au trait, sans ombres et sans lumière. Elle préférait à la nature nue ce qu*elle appelle les « pays historiques ». L'Italie la séduisit par ses ruines et par le magnifique décor qu'elle offrait aux tragédies de l'ame. Les Italiens l'intéressèrent sans la charmer^ Elle remarqua la facilité de leurs mœurs, l'aisance avec laquelle chez eux on entre dans le monde, on en sort, on y revient, on s'y fait tour à tour oublier et reconnaître; mœurs complaisantes aux passions et naturelles en un pays où l'on ne pense qu'à l'amour. Mais, fait-elle observer, s'ils pensent toujours à l'amour, ils y réfléchissent rarement, et ils le pratiquent trop sincèrement pour trouver du goût à l'analyser. Elle releva dans cette nation un mélange de simplicité et de corruption, de dissimulation et de naturel, de bonhomie et de cruauté, de faiblesse dans les caractères et d'énergie dans les passions : on n'y fait rien pour la vanité, on y fait beaucoup pour l'intérêt. Il lui sembla cependant que le génie d'un grand peuple couvait toujours dans ce pays, et elle en souhaita le réveil. Elle revint à Goppet au mois de juin 1805. Elle avait trente-neuf ans, la jeunesse s'en allait, et Paris demeurait fermé. Pour se rappeler a ce monde qu'elle aimait si follement et qui se passait si aisément d'elle, pour se ressaisir, en quelque sorte, à ce tournant de la vie où elle se sentait précipitée et où il ne reste plus aux femmes que « les regrets déchirants qui s'attachent aux jours où elles étaient aimées », elle
écrivit le roman de Corinne, Elle y donna pour cadre l'Angleterre, qu'elle avait visitée douze ans auparavîint, et l'Italie, qu'elle venait de traverser ; pour ^ sujet, l'éternel problème de la destinée des femmes de génie, les contrariétés de la gloire et de l'amour; pour héroïne, sa personne même, portée au sublime, mais toujours reconnaissable, à ses beaux bras, à sa tîiille un peu forte, à son front inspiré, à ses yeux pleins de feu, à ses cheveux du plus beau noir « entremêlés avec un schall des Indes tourné autour de sa tête », aux élans irrésistibles de son cœur et au flot enchanteur de sa parole. C'est bien elle, et tout s'y retrouve sous la périphrase, jusqu'au costume et au turban. Elle y îijoute ce qui lui manque, la beauté du visage et la séduction du mystère. Elle sait trop ce qu'une femme compromet et perd à descendre de son Olympe.
Corinne est « une divinité entourée de nuages,... une femme dont tout le monde parle et dont personne ne connaît le véritable nom ». Elle ne cherche la gloire « que pour avoir un charme de plus aux yeux de ce qu'elle aime ». Elle se fait une vie en dehors et au-dessus du monde; cependant elle redoute le monde : « elle frémit de l'idée » que l'homme qu'elle aime « puisse immoler les autres et lui-même au culte des opinions ». Elle aspire au bonheur dans l'amour intime. S'il lui faut « un théâtre où elle puisse monter », c'est que sa destinée veut qu'elle ne se fasse aimer que dans le triomphe de la scène. Mme de Staël critique ainsi, excuse et glorifie en
son héroïne le côté romanesque et poétique de sa personne. Corinne n'est nulle part aussi noble et aussi touchante que dans sa course douloureuse en Angleterre, quand elle poursuit Thomme qui a pris son cœur et se traîne sur ses pas dans les misères de l'abandon. On conclut sur l'auteur comme l'héroïne conclut sur elle-même : « Je m'examine quelquefois comme un étranger pourrait le faire, et j'ai pitié de moi. J'étais spirituelle, vraie, bonne, généreuse, sensible; pourquoi tout cela tourne-t-il si fort à mal? Le monde est-il vraiment méchant? et de certaines qualités nous ôtent-elles nos armes au lieu de nous donner de la force ? »
Mme de Staël se dédouble, en quelque sorte, dans le héros du roman, Nelvil, et présente en lui ses vues morales, toute sa sagesse, toute sa vertu sociale, le côté Necker, on dirait aujourd'hui le côté religieux et conservateur de son esprit. C'est la belle partie de Nelvil, Le reste du personnage est médiocre. Mme de Staël y trahit, autant que dans Léonce, l'idée subalterne qu'elle se faisait des hommes. Elle estime que La femme ne saurait être heureuse qu'en adorant son maître; elle n'a pas trouvé le sien. Elle n'a rencontré qu'un dominateur d'âmes, et elle déteste en lui le tyran de sa vie. Les hommes qu'elle a connus sont des nerveux, des efiféminés, des roués, des sceptiques, des faibles ou des ingrats. Oswald, lord Nelvil, pair d'Ecosse, est atteint de spleen et menacé de phtisie. « A vingt-cinq ans il était découragé de la vie; son esprit jugeait tout d'^vance^ et sa sensi-
bilitë blessée ne goûtait plus les illusions du cœur. Il espérait trouver dans le strict attachement à tous ses devoirs et dans le renoncement aux jouissances vives une garantie contre les peines qui déchirent l'âme ». Il apparaît vêtu d'un grand manteau sombre et flottant, qui est le pendant masculin du turban de Corinne. 11 semble imposant et fier en sa retenue timide. 11 est irrésolu surtout; il redoute a tous les partis irrévocables ». « Toujours vrai, toujours profond et passionné, il est néanmoins toujours prêt à renoncer à Tobjet de sa tendresse... », « à échanger le désir indéfini d'un bonheur romanesque contre l'orgueil des vrais biens de la vie, l'indépendance et la sécurité » ; ajoutez-y une femme blonde, obéissante et riche, un siège au Parlement, la considération du grand monde. Esclave du cant, assujetti à son père, comme Léonce l'était à l'opinion et aux caprices de sa mère. Très Anglais d'ailleurs, comme Léonce était très Français. Léonce, en bon gentilhomme, pousse le respect des préjugés jusqu'à vouloir enlever Delphine et en faire sa maîtresse, plutôt que de l'épouser en divorçant; Nelvil abandonne Corinne qu'il ne veut ni séduire ni épouser; mais il professe que <( l'infidélité même est plus morale en Angleterre que le mariage en Italie ». Il y avait du sot dans Léonce, il y a du snob dans Nelvil. Ils sont fades tous les deux et ne savent point aimer.
Les personnages du second plan sont parfaitement originaux dans Corinne, Les Anglais surtout. La peinture de la province et celle de la société où
vit Nelvil sont restées vivantes. Les deux Français du livre sont peints d*après les originaux de rémigration : Tun, d*Erfeuil, léger et pratique, le raisonneur du drame, qui tient que Tamour passe, que le blâme reste, et qu'il n'est d'erreurs sans rémission que les défauts de tact et le manque de bienséance; l'autre, Raimond, Philinte en exil, en qui Ton croit reconnaître Tâme généreuse de Mathieu de Montmorency.
Corinne est un ouvrage complexe. Le roman se déroule dans un cadre de voyage, et l'étude des sentiments se mêle aux méditations sur l'histoire. On préfère maintenant des genres mieux déterminés. Stendhal a donné l'exemple en divisant ses études sur l'Italie. Il a mis les passions dans un roman, la Chartreuse de Parme^ les réflexions sur l'histoire et sur l'art dans un recueil de notes, les Promenades dans Rome, Au temps de Mme de Staël, le caractère mixte de Corinne était un attrait de plus. D'ailleurs, la composition du livre est plus ferme, le tissu du roman est plus serré que dans DelpJnne, C'est une œuvre. Il y faut faire la part du ton des discours : c'est la mode; elle ne règle pas seulement les costumes. Les expressions nous semblent emphatiques; les actes et les sentiments sont naturels. Les considérations n'interrompent pas trop le récit, sauf en un point, l'étude, imitée de Montesquieu, sur le gouvernement de Venise : elle arrive au milieu de la crise la plus pathétique et elle n'a qu'une raison d'être : l'auteur avait écrit son morceau et ne trouve
à le placer qu'en ce lieu. Les scènes de passion, très nombreuses, sont mieux écrites que dans Delphine, On est cependant déconcerté par Texcès des apostrophes et arrêté trop souvent par les réflexions morales de l'auteur. C'étaient, en ce temps-là, les ornements et les illustrations du roman. Ils en faisaient réclat, et ils ne sont ni plus déplacés ni plus disproportionnés dans Corinne que, dans les romans d'aujourd'hui, les descriptions infinies d'objets qui n'importent point a la scène ou de paysages que les héros ne regardent point. Les héros de romans se faisaient, vers 1805, accompagner partout d'un philosophe qui raisonnait sur leurs aventures. Les héros ' d'aujourd'hui traînent avec eux un cortège de parasites qui, pour discourir d'autres choses que de morale, n'en sont ni moins fâcheux ni plus divertissants. « Oswald, dit Corinne à son ami, vous n'aimez pas les arts en eux-mêmes, mais seulement à cause de leurs rapports avec le sentiment ou l'esprit. » Gœthe parle ici par la bouche de Corinne. Mme de Staël pense comme Nelvil et écrit comme il pense. Ses descriptions sont sobres, sans effort de vision et sans suggestion d'images. C'est l'inverse de celles de Chateaubriand. Rien ne marque mieux l'écart et aussi la limite du génie des deux écrivains que la comparaison des tableaux, de Corinne avec ceux des Martyrs^ surtout avec ceux des Lettres à Fontanes, Chateaubriand envahit tout. Son premier objet est de signaler sa présence, le second de déployer la richesse de sa palette. S'il médite sur la destinée des
empires disparus, c'est pour découvrir le rapport \ surprenant de la ruine des plus grandes choses et
de rinévitable anéantissement de sa personne. Les héros de Mme de Staël considèrent le monde de plus haut, ils regardent plus loin : ils voient les objets avec moins de relief et de couleur; mais ils réfléchissent pour ainsi dire dans leurs âmes les • souffrances des âmes disparues, et c'est une immense pitié du monde qui les saisit à la contemplation des grands écroulements de la vie.
a Rome, écrit Chate«iubriand, sommeille au milieu des ruines. Cet astre de la nuit, ce globe que Ton suppose un monde fini et dépeuplé, promène ses pâles solitudes au-dessus des solitudes de Rome; il éclaire des rues sans habitants, des enclos, des places, des jardins où il ne passe personne, des monastères où Ton n'entend plus la voix des cénobites, des cloîtres qui sont aussi déserts que les portiques du Golisce.... » Voila la note de René; écoutons Corinne : « La dégradation même de ce peuple romain est imposante encore; son deuil de la liberté couvre le monde de merveilles, et le génie des beautés idéales cherche à consoler l'homme de la dignité réelle et vraie qu'il a perdue. » Chateaubriand assiste à l'oflice des Ténèbres à la chapelle Sixtine : « Que n'étiez-vous là avec moi! » écrit-il à une amie aimée d'un amour très profane ; « j'aime jusqu'à ces cierges dont la lumière étouffée laissait échapper une fumée blanche, image d'une vie subitement éteinte. C'est une belle chose que Rome pour
tout oublier, pour mépriser tout et pour mourir. » Mme de Staël se réconforte au contraire aux mêmes chants et élève son cœur vers les espér.mces de l'autre vie : « Le dernier morceau laisse au fond de l'âme une impression douce et pure : Dieu nous accorde cette môme impression avant de mourir!... Quand le dernier son s'éteint, chacun s'en va lentement et sans bruit; chacun semble craindre de rentrer dans les intérêts vulgaires de ce monde. » ... c( Si nous sommes sur cette terre en marche vers le ciel, qu'y a-t-il de mieux à faire que d'élever assez notre âme pour qu'elle sente l'infini, l'invisible et l'éternel, au milieu de toutes les bornes qui l'entourent? » / Mme de Staël est un penseur ému, Chateaubriand I un merveilleux artiste. Les poèmes que Mme de Staël présente comme les ouvrages de Corinne, ont je ne sais quoi d'étranger : cette prose abstraite et refroidie sent la traduction. Rien, chez Corinne, qui rappelle, même de loin, l'adorable cantilène de Cymodocée : « Légers vaisseaux de l'Ausonie , fendez la mer calme et brillante.... » Les plus beaux passages mêmes semblent de seconde main :
a Connaissez-vous cette terre où les orangers fleurissent, que les rayons des cieux fécondent «avec amour? Avez-vous entendu les sons mélodieux qui célèbrent la douceur des nuits? Avez-vous respiré ces parfums, luxe de l'air déjà si pur et si doux? Répondez, étrangers, la nature est-elle chez vous si belle et bienfaisante? »
COUINNE. 125
II y il du souffle ici, mais c'est le souffle de Goethe et rimitation saute aux yeux. « Je me sens poète, dit Corinne, non pas seulement quand un heureux choix de rimes ou de syllabes harmonieuses, quand une heureuse réunion d'images éblouit les auditeurs, mais quand mon âme s'élève, quand elle dédaigne de plus haut Tégoisme et la bassesse, eniin quand une belle action me serait plus facile.... » Les « syllabes harmonieuses » et les images sont demeurées dans les manuscrits italiens de Corinne; il reste les élévations, qui sont le propre de Mme de Staël. Elles paraissent surtout dans les discours. C'est alors l'auteur même qui parle. Les entretiens sur la littérature italienne, au livre VII, sur la poésie, au livre III, sur les tombeaux, au livre IV, les promenades dans Rome, sont peut-être, au dire des contemporains, ce qui peut donner le mieux l'idée des conversations de Mme de Staël.
Corinne reste dans la littérature, non comme un chef-d'œuvre — il y a trop de longueurs dans le récit, trop de mode dans le style, — mais comme un bel exemple du génie poétique tel qu'on le concevait alors. Corinne a été pour toute une génération généreuse, romanesque et passionnée le livre de Tamour et de l'idéal. Elle a révélé l'Italie à beaucoup de Français. Elle en a fait, pour des années, la patrie des amants et le but rêvé de tous les voyages de bonheur.
Le livre fut achevé en France. Napoléon guerroyait en Allemagne. Fouché, plus sceptique et plus
roué que son maître, prenait moins au sérieux les propos des femmes et persistait à tenir Mme de Staël pour une brouillonne plus malfaisante de loin que de près. Il la laissa s'avancer jusqu'à Auxerre, au mois d'avril 1806. On la vit errer autour de Paris, inquiète et comme fugitive, mais trop peu discrète et jamais inaperçue. Elle se rapprocha jusqu'à Gernay, qu'elle acheta pour s'y établir, et se hasarda même incognito jusque dans Paris. Son passage fut signalé à l'empereur, et il trouva le temps de s'en fâcher. « Cette femme est comme un corbeau », écrivit-il à Fouché au mois de mai 1807; « elle croyait déjà la tempête arrivée et se repaissait d'intrigues et de folies. » « Qu'elle s'en aille sur son Léman... », sinon « je la ferai mettre à l'ordre de la gendarmerie, et alors je serai sûr qu'elle ne reviendra pas impunément à Paris ». Mme de Staël battit en retraite, lentement, par étapes, espérant toujours, contre toute espérance, un retour de fortune. Pendant qu'elle s'acheminait vers la Suisse» Corinne parut. Le succès en fut immense et le retentissement européen. Mme de Staël rentrait à Goppet avec une auréole. L'exil semblant désormais inéluctable, elle s'efforça de le rendre éclatant et, comme jadis Voltaire à Ferney, d'en éblouir ses persécuteurs.