‹ Mme de StaëlChapitre 5 sur 55 · LA JEUNESSE · texte numérisé non relu

LA JEUNESSE

note si Ton veut comprendre ce qui distingue Tumour dans la vie et dans Tœuvre de Mme de Staël, de ce qu'il est chez Rousseau, Chateaubriand, Lamartine, George Sand. Ce n'est ni sur a la plage sonore », ni sur les bords du lac environné de forêts profondes, ni sur le promontoire d'Armorique, ni dans le désert où le « bruit des transports » de Ciiactas « se mêle au bruit de Torage », que Delphine et Corinne se sentent ravies d'amour. L'homme qui les enchante n'est ni le rhéteur Saint-Preux, ni l'orageux René, ni le doux Paul, ni Sténio, ni Jocelyn, ni Mauprat, c'est un homme du monde, un homme à succès, un héros d'académie , un de ces hommes dont parle lord Nelvil et qu'il admirait à Paris, « d'une instruction sérieuse, d'un talent supérieur, animés par le désir de plaire, plus encore que par le besoin d'être utiles; recherchant les suffrages d'un salon, même après ceux d'une tribune, et vivant dans la société des femmes, pour être applaudis, plutôt que pour être aimés ».

En 1781, Germaine rencontra le comte de Guibert et son idéal se personnifia. Elle avait quinze ans, il en avait trente-huit, mais elle était étrangement précoce sous le rapport de l'esprit, et Guibert était environné d'une telle auréole que les années ne marquaient point sur lui. Elle ne fit que le considérer au passage et l'entendre discourir dans le salon de Mme Necker. 11 avait dans le port hautain de la tête, dans le ton tranchant de la parole, dans l'autorité de ses succès, dans la présomption superbe de sa jeu-

nesse prolongée, dans rimpétuosité un peu artificielle de son esprit, dans la retenue fort politique de sa conduite, je ne sais quoi d'imposant dont elle se sentit frappée. Elle ne soupçonna point la mécanique subtile de ce fameux artisan de gloire. « Vous seriez propre, lui écrivait, en ce temps-là même, Mlle de Lespinasse, à faire le bonheur d'une âme vaine et le désespoir d'une ame sensible... J'ai peur que vous ne soyez réduit à dire un jour : le besoin de la gloire a fatigué mon ame. » Mlle de Lespinasse en faisait l'expérience et s'en mourait; Germaine Necker la fit à son tour quand elle demanda à un autre Guibert, plus jeune et plus brillant encore, la vertu, la tendresse, la passion et le génie dont elle ornait alors le héros de ses rêves de jeune fille.

Ces rêves se traduisent dans ses premières compositions. Elle essaya des vers : elle y réussit peu; les images ne naissaient point spontanément dans sa pensée; elle était rebelle au rythme et à la rime. De tous les vers qu'elle a écrits^ je ne vois guère a retenir que les suivants : ils donnent une impression douce et passionnée :

Tu m'appelles ta vie : appelle-moi ton âme ; Je veux un mot de toi qui dure plus d'un jour, La vie est éphémère, un souffle éteint sa flamme ; Mais l'âme est immortelle aussi bien que l'amour.

On a conservé, parmi les ouvrages de cette période : une comédie très romanesque, Sophie ou les sentiments secrets, qui a été imprimée; un essai drama-

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