LE LIVRE DE L EXIL
trop de diatribes de tribune ; ce sont comme les horsd'œuvre du récit : ils ont vieilli. Le récit reste. Il est ample, et dans cette partie de l'ouvrage où Mme de Staël se met directement en scène, elle se montre plus philosophe que dans ses réflexions. En un mot, les philippiques sont de circonstance; les récits sont historiques. Ils Sont émaillés de ces mots à la Tacite qui semblaient à Mme de Staël le sublime du style. Elle s'efforce ainsi de planer sur sa disgrâce; elle s'élève en oiseau blessé et douloureux, d'un vol débattu; mais quand elle s'élance et que le vent la pousse , elle déploie son envergure et retrouve son essor .r
Elle exècre Bonaparte, elle diffame sa gloire et rabaisse son génie; elle n'attaque point sa personne. On ne trouve dans ses récriminations véhémentes ni perfidies féminines ni insinuations venimeuses. Elle proscrit le Corse de l'histoire de France ; il y est intrus et étranger : « La fille de M. Necker était plus Française que lui ».Elle le peint « enivré du mauvais vin du machiavélisme, ressemblant, sous plusieurs rapports, aux tyrans italiens du xiv*^ et du xv® siècle » ; mais en cette image déformée elle le montre encore gigantesque dans ses proportions, formidable eh sa tyrannie, écrasant ces Borgias subtils de toute la hauteur qui sépare une statue colossale de Gharlemagne d'une figurine ciselée d'Italie.
En 1800 il semblait »\ Mme de Staël qu'un hasard de la guerre, une balle perdue, un grain de sable de bataille, pouvait changer la destinée du monde. Elle en
est plus passionnément persuadée en 1812. L*erapire est une effroyable machine qui broie l'Europe : « Il suffirait d'éteindre le moteur pour que tout rentrât dans le repos ». Elle attend de la coalition des rois le rétablissement de « toutes les vertus morales » en Europe. Ces monarques justiciers vont « reprendre des griffes d'un seul homme » le trésor volé de l'humanité. Elle s'illusionne en cela terriblement sur les princes et sur leur entreprise : elle ne soupçonne ni leur avidité, ni leur injustice, ni leur vœu caché, leur seul mobile réel : conserver, sous le prétexte d'un feint affranchissement de l'Europe, les dépouilles de peuples qu'ils ont partagées avec Napoléon. Ils se découvriront bientôt à l'œuvre, et Mme de Staël les jugera alors pour ce qu'ils sont : n'ayant « qu'une seule idée, la force »,... « des hommes médiocres, au service de l'événement, qui n'ont pas la force de penser plus haut qu'un fait ». Mais au moment où elle traverse l'Europe en fugitive, elle ne veut considérer que des nations soulevées pour leur grande querelle, qui est sa querelle propre, l'indépendance. Les armées françaises, à ses yeux, ne sont plus que conquérantes et prétoriennes, mercenaires en quelque sorte. Recrutées en grande partie d'étrangers , elles n'intéressent plus ni les « véritables Français » ni leur cause, (c On pouvait considérer leurs défaites comme un bonheur même pour la France. » Napoléon, en exilant Mme de Staël, avait fait de son âme saine et droite une âme d'émigrée. Il lui fallut les leçons