LA POLOGNE
de 1814 et de 1815 pour qu'elle retrouvât sa clairvoyance et sa vertu.
A Vienne, en passant, elle jeta un coup d*œil sur l'Europe politique réelle, celle des états-majors et des chancelleries, et elle la trouva bien différente de sa chimère. Elle en fut offusquée. Mais elle attribua tout le mal a à la funeste mésalliance » qui avait dépravé cette noble cour d'Autriche. Elle vit ces Autrichiens au naturel, et elle s'imagina qu'elle les voyait pervertis. Elle les juge vils dans la servitude et doucereux dans la tyrannie. Les sbires de Melternich lui font presque regretter les gendarmes de Savary. En Pologne elle apprend à connaître la conquête d'ancien régime, celle que pratiquent les prétendus libérateurs qu'elle convie à la sainte ligue des peuples. C'est la conquête policière et fiscale, pillarde des biens, oppressive des âmes. Elle s'étonnait nîiguère de trouver dans l'Allemagne assujettie des hommes qui se flattaient de recueillir de leurs vainqueurs français quelque souffle de civilisation et de liberté. Les Polonais n'éprouvent point ces mirages. Elle ne peut reprocher aux copartageants d'avoir « mystifié » la Pologne, comme elle reproche il Napoléon d'avoir a mystifié » l'Europe. Ces malheureux Polonais l'accueillent en sœur persécutée. Ils semblent nés pour la comprendre : ils sont possédés des mêmes rêves généreux, travaillés des mêmes passions contraires, inconsidérés, téméraires, idolâtres d'une liberté qu'ils ne conçoivent qu'absolue et dont ils ne peuvent supporter ni l'excès ni la privation.
Elle pénètre en Russie le 14 juillet. Cette date, à cette frontière, lui semble un présage d'affranchissement,
Chimcne, qui l'eût dit ?
« On se croit dans une république dès qu'on arrive dans un pays où la tyrannie de Napoléon ne peut plus se faire sentir. » Elle arrive tout simplement dans un pays en guerre avec la France. En sa qualité d'illustre ennemie de Napoléon, elle obtient un ukase du tsar mandant à tous les Russes de lui faire les honneurs de l'empire. Les agents obéissent ponctuellement à la consigne; les gentilshommes, plus éclairés, s'y plient avec plaisir. L'amour de la liberté n'entre pas plus dans leur zèle, qu'il n'entrait dans les empressements du prince d'Orange pour Mme de Longueville, ou dans ceux de Philippe IV pour Mme de Ghevreuse . Mais si le « libéralisme » est de commande, l'hospitalité est sincère , et c'est l'hospitalité la plus large du monde. Mme de Staël s'en montre, à juste titre, reconnaissante.
Elle roulait des journées entières dans sa berline, regardant le pays. Ces immenses plaines répondent mieux à su nature, tout intellectuelle, que les montagnes. Elle en sent la grandeur et en devine la poésie. « J'éprouvais cette sorte de cauchemar qui saisit quelquefois la nuit, quand on croit marcher toujours et n'avancer jamais. Il me semblait que ce pays était l'image de l'infini, et qu'il fallait l'éternité pour le traverser. » Elle trouve Moscou en armes.